Le 31 octobre 1517, un moine augustin de trente-trois ans, professeur de théologie à la petite université de Wittemberg, rend publiques quatre-vingt-quinze thèses contre le commerce des indulgences — ces remises de peine que l’Église catholique accorde aux fidèles, souvent contre argent, pour abréger leur passage au purgatoire. Il s’appelle Martin Luther. Il est né en 1483 à Eisleben, en Saxe, dans une famille d’origine paysanne dont le père a fait fortune dans les mines de cuivre.
Rien ne le destine à provoquer l’une des plus grandes ruptures de l’histoire religieuse occidentale. Entré au couvent des augustins d’Erfurt en 1505 après avoir juré de se faire moine s’il survivait à l’orage qui venait de le terrasser sur la route de Stotternheim, Luther s’y retrouve rongé par l’angoisse du salut : comment un pécheur peut-il tenir devant un Dieu juste ? Sa lecture de saint Paul — en particulier l’Épître aux Romains — et de saint Augustin lui fait finalement concevoir que la « justice de Dieu » dont parle l’Écriture n’est pas une justice qui condamne, mais une justice que Dieu donne gratuitement au croyant par la foi. Cette découverte, qu’il situera plus tard dans une tour du couvent de Wittemberg (d’où son surnom courant de « découverte de la tour »), devient le noyau de toute sa théologie : le salut vient de la grâce seule, reçue par la foi seule, attestée par l’Écriture seule.
À partir de 1517, cette conviction déborde la salle de cours. Luther défie Rome, qui le somme de se rétracter ; il brûle publiquement en décembre 1520 la bulle Exsurge Domine qui menace de l’excommunier ; il tient tête en avril 1521, à la diète de Worms, à l’empereur Charles Quint venu l’entendre en personne, et refuse d’abjurer « à moins d’être convaincu par l’Écriture ». Mis au ban de l’Empire, il est alors mis à l’abri par son prince, Frédéric le Sage de Saxe, au château de la Wartbourg, où il traduit en onze semaines le Nouveau Testament en allemand — texte qui, lu en chaire comme en famille à travers tout l’Empire, imposera dans les décennies suivantes une norme écrite à une langue jusqu’alors éclatée en dialectes régionaux, et servira de matrice à l’allemand littéraire moderne. De retour à Wittemberg, il épouse en 1525 une ancienne moniale cistercienne, Katharina von Bora, avec qui il aura six enfants. Il passe les deux dernières décennies de sa vie à prêcher, à enseigner, à organiser une Église évangélique et à polémiquer. Il meurt en 1546.
Pourquoi un tel retentissement ? Parce que le terrain est prêt. Le Saint-Empire romain germanique est alors un ensemble morcelé d’environ trois cents entités politiques dont les princes locaux tiennent jalousement à leur autonomie : l’empereur ne peut pas simplement faire taire un moine que son prince protège. La papauté est affaiblie et contestée jusque dans les milieux humanistes, qui exigent un retour aux sources (« ad fontes ») — la Bible et les Pères de l’Église lus dans les textes originaux. Jeune d’une soixantaine d’années, l’imprimerie permet à un pamphlet de huit pages de circuler par milliers d’exemplaires en quelques semaines et de créer, pour la première fois dans l’histoire européenne, quelque chose qui ressemble à une opinion publique. Luther, qui écrit court, vite, drôle et dur, sait se servir de cet outil comme personne.
Le personnage, toutefois, n’est pas d’un bloc. On trouve chez lui le pasteur tendre des Catéchismes, le musicien compositeur de cantiques, le promoteur de l’école pour les filles et les garçons ; on y trouve aussi l’auteur des pamphlets brutaux contre les paysans révoltés en 1525 (qu’il avait d’abord défendus avant d’exiger qu’on les massacre) et, à la fin de sa vie, d’écrits d’une violence antijudaïque dont il est impossible aujourd’hui de ne pas mesurer le poids. La bibliographie à son sujet a de quoi donner le vertige.
Les neuf livres présentés ici ont été classés selon un ordre de lecture progressif. Les trois premiers proposent des biographies synthétiques pour prendre pied dans la vie et la pensée du Réformateur. Viennent ensuite un classique historiographique à lire pour lui-même, puis une synthèse élargie à la Réformation dans son ensemble, et une étude thématique plus exigeante sur les sources intellectuelles de Luther. Les trois derniers titres donnent enfin accès à Luther par ses propres textes, du recueil de poche au sommet éditorial qu’est la Pléiade.
1. Luther (Yves Krumenacker, 2017)

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Publié aux éditions Ellipses dans la collection « Biographies et mythes historiques » pour le cinquième centenaire de la Réforme, ce livre de l’historien lyonnais Yves Krumenacker (1957-2024) a l’immense mérite d’ouvrir la bibliographie avec un ouvrage accessible, maniable et d’une grande honnêteté méthodologique. Spécialiste reconnu du protestantisme français des XVIe-XVIIIe siècles, l’auteur pose d’emblée l’angle qui fait la singularité du livre : on ne peut pas raconter Luther sans raconter en même temps les multiples Luther que les siècles ont fabriqués. Le personnage historique et sa postérité imaginaire avancent donc de front, ce qui évite au lecteur·ice l’illusion d’un portrait définitif.
La première moitié suit la vie du Réformateur selon un plan chronologique classique : l’enfance à Mansfeld, le vœu prononcé à Stotternheim sous l’orage, l’entrée au couvent d’Erfurt, la crise spirituelle autour de la question du salut, les thèses de 1517, la diète de Worms, la Wartbourg, le mariage avec Katharina von Bora, les grandes controverses, la mort à Eisleben. La seconde moitié prend plus de hauteur et retrace la fabrication du mythe Luther à travers les siècles : Luther récupéré par le luthéranisme confessionnel après sa mort, Luther romantique au XIXe siècle, Luther enrôlé dans le nationalisme allemand jusqu’à sa récupération par le régime nazi, Luther catholique enfin reconnu comme figure chrétienne à part entière après le concile de Vatican II, Luther au cinéma (le film d’Eric Till, 2003, notamment). C’est là que le livre sort du rang des biographies standards.
On y trouvera donc à la fois un récit clair, une discussion des débats historiographiques récents et un appareil critique solide. Pour qui souhaite entrer dans le sujet sans se noyer d’emblée dans 700 pages, ce Luther offre un excellent point de départ — avec, cerise sur le gâteau, une bibliographie commentée qui permet ensuite de choisir où aller.
2. Luther (Matthieu Arnold, 2017)

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Professeur à la Faculté de théologie protestante de Strasbourg et co-directeur de l’édition des Œuvres de Luther dans la Pléiade, Matthieu Arnold signe chez Fayard, à l’occasion des cinq cents ans de la Réforme, la première biographie française d’envergure qui couvre l’ensemble de la vie et des écrits du Réformateur.
Sur près de sept cents pages, Matthieu Arnold propose un récit chronologique serré, nourri de sa connaissance intime de la correspondance de Luther — environ 2 700 lettres conservées, domaine dont il est le spécialiste incontesté en langue française. Le livre intègre aussi bien les grands traités de 1520 que les prédications, les catéchismes, les cantiques, les Propos de table (notes prises par les convives qui mangeaient avec Luther, entre 1531 et sa mort) et l’immense corpus épistolaire, ce qui permet de restituer un Réformateur à plusieurs visages : théologien redoutable, polémiste parfois grossier, mari facétieux, défenseur de l’instruction des filles, musicien, pasteur attentif aux détresses des fidèles. Les zones d’ombre ne sont pas gommées : l’approbation de la répression sanglante des paysans en 1525, lorsque Luther appelle les princes à massacrer des insurgés qu’il accuse de trahir sa doctrine, ou la dérive antijudaïque qui culmine en 1543 avec Des juifs et de leurs mensonges, pamphlet qui réclame la destruction des synagogues et l’expulsion des juifs hors des terres chrétiennes.
La force du livre tient également à son usage constant des témoignages contemporains — humanistes, princes, adversaires catholiques, figures radicales comme Thomas Müntzer, ce prédicateur visionnaire qui prit la tête d’une partie des paysans en 1525 contre l’avis de Luther et finit décapité — pour replacer le Réformateur dans les réseaux où il agit. Quelques critiques ont relevé que la figure de Katharina von Bora aurait mérité plus de place, ce qui est juste. Mais la clarté de la narration, la solidité de l’information et la maîtrise des sources font de ce volume le pilier francophone contemporain pour qui veut connaître Luther de bout en bout sans sacrifier la rigueur universitaire.
3. Martin Luther. Rebelle dans un temps de rupture (Heinz Schilling, 2014)

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Traduit de l’allemand chez Salvator à partir de l’ouvrage paru à Munich en 2012, ce livre est signé Heinz Schilling, historien de la Humboldt-Universität de Berlin et l’un des meilleurs connaisseurs de la période dite « confessionnelle » — soit l’après-Réformation, de 1555 à 1648, pendant laquelle l’Europe se stabilise selon le principe « tel prince, telle religion ». Le titre annonce la couleur : le Luther que l’on va croiser ici n’est pas d’abord un génie religieux isolé, mais un rebelle pris dans une Europe en pleine mutation politique, sociale, économique et culturelle, et confronté à d’autres réformes religieuses, y compris du côté catholique.
Le parti pris est donc résolument contextuel. Schilling consacre de longs développements au Saint-Empire, à la Saxe électorale, aux dynamiques urbaines, à la piété tardo-médiévale, aux circulations d’idées, au rôle des Fugger — cette famille de banquiers d’Augsbourg qui finance aussi bien l’élection de Charles Quint que les indulgences vendues par l’archevêque Albert de Brandebourg, point de départ direct de la colère de Luther en 1517 — et aux découvertes ibériques qui mondialisent le christianisme au même moment. Luther apparaît à la fois comme le produit de ce temps et comme celui qui en précipite la rupture. L’auteur ne ménage pas son personnage : conflits internes au camp évangélique, horizon strictement européen du Réformateur au moment où Espagnols et Portugais ouvrent l’Atlantique, jugements grossiers et fulgurances politiques sont décrits sans complaisance, mais avec une empathie réelle pour la foi qui l’habite.
Le livre est dense, parfois touffu, et la traduction française aurait mérité une ultime relecture. Mais l’ampleur de la documentation et la pertinence du cadrage en font une référence internationale, indispensable pour sortir d’une lecture purement ecclésiastique du personnage. Après Krumenacker et Arnold, Schilling donne à voir le monde dans lequel Luther agit, et non plus seulement Luther lui-même.
4. Martin Luther, un destin (Lucien Febvre, 1928)

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On change ici d’époque et de registre. Paru en 1928 chez Rieder dans la collection « Christianisme » et régulièrement réédité depuis dans la « Quadrige » des PUF, ce livre de Lucien Febvre (1878-1956) tient à la fois de la biographie, de l’essai et du manifeste méthodologique. Son auteur fondera deux ans plus tard, avec Marc Bloch, les Annales d’histoire économique et sociale, la revue qui refondera l’écriture de l’histoire au XXe siècle. Febvre le dit lui-même : ce n’est ni une biographie de Luther, ni un jugement sur Luther, mais une tentative pour dessiner la courbe d’un destin individuel confronté à la pression d’une collectivité.
La thèse qui structure le livre est devenue célèbre : il y aurait eu, avant 1525, un Luther initial, révolté, porteur d’une proposition spirituelle neuve ; puis, sous la pression des circonstances, un second Luther, plus conservateur, rattrapé par son milieu. Le tournant, c’est la guerre des paysans de 1524-1525, immense soulèvement rural dont les insurgés se réclament en partie de la « liberté chrétienne » prêchée par Luther — comprise par eux, contre son intention, comme un appel à la fin du servage et des redevances seigneuriales. Luther, d’abord attentif aux doléances paysannes, publie en mai 1525, quand la révolte arme les campagnes, un pamphlet terrible, Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans, qui enjoint aux princes de massacrer les insurgés. Il bascule ainsi du côté des puissances temporelles, et se met à bâtir avec leur appui une Église évangélique organisée. De la proposition spirituelle au fait religieux institué : voilà, pour Febvre, le mouvement qui « déforme » le Luther des premières années. Le problème central n’est donc pas théologique mais historique : comment une initiative personnelle se plie-t-elle aux contraintes sociales qui finissent par la transformer ? La question dépasse largement le cas luthérien, et c’est bien pourquoi le livre compte encore.
Un siècle plus tard, plusieurs points sont datés, en particulier le caractère trop tranché de la césure de 1525 et certaines insistances sur le « tempérament allemand » de Luther, propres à l’entre-deux-guerres. Mais la vigueur de la prose — Febvre reste un grand écrivain, ce qui ne gâte rien —, la pénétration psychologique et la démonstration de ce que peut être une « histoire-problème » (une histoire qui pose des questions au passé au lieu de simplement le raconter) en font un livre qu’il faut avoir lu. Après les biographies modernes, il offre une mise en perspective et un plaisir de lecture que les synthèses universitaires atteignent rarement.
5. Histoire de la Réformation (Thomas Kaufmann, 2014)

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Traduit de l’allemand par Jean-Marc Tétaz et publié chez Labor et Fides, ce gros volume de Thomas Kaufmann, professeur d’histoire de l’Église à l’université de Göttingen, s’est imposé depuis sa parution originale de 2009 comme la synthèse de référence sur la Réformation dans le Saint-Empire. Il ne s’agit plus d’une biographie : l’objet est le phénomène entier, de ses préalables tardo-médiévaux jusqu’à la paix d’Augsbourg de 1555 — ce traité qui met fin à trois décennies de guerres religieuses dans l’Empire et consacre le principe cujus regio, ejus religio : chaque prince territorial choisit la confession (catholique ou luthérienne) qui s’imposera à ses sujets.
Kaufmann défend une thèse forte et assumée contre une partie de l’historiographie récente : la Réformation n’est pas une réforme parmi d’autres, elle n’est pas non plus un simple épisode de la fin du Moyen Âge ni l’acte de naissance direct de la modernité. Elle est une rupture spécifique, théologique avant tout, qui fait naître un type inédit d’Églises — les Églises confessionnelles, désormais définies par des textes doctrinaux officiels (la Confession d’Augsbourg de 1530 pour les luthériens, par exemple) et adossées à un pouvoir politique. Pour étayer cette thèse, l’auteur mobilise l’histoire politique du Saint-Empire, l’histoire sociale des villes et des campagnes, la piété tardo-médiévale (pèlerinages, culte des saints, peur du purgatoire) et — c’est l’originalité du livre — l’histoire des médias : l’imprimerie et la culture pamphlétaire, qui explique à la fois l’ampleur et la vitesse avec lesquelles les idées réformatrices se sont diffusées. Luther reste central, évidemment, mais on rencontre aussi Zwingli à Zurich, Bucer à Strasbourg, Melanchthon à Wittemberg, les radicaux anabaptistes de Münster, et la manière dont les différentes confessions se cristallisent au cours du XVIe siècle.
Le livre demande un effort : il est dense, parfois technique, et suppose déjà une certaine familiarité avec la période. C’est précisément pour cela qu’il a sa place ici, après les trois biographies et le classique de Febvre. Il fait le lien entre le destin d’un homme et le grand remaniement religieux et politique de l’Europe du XVIe siècle, et sa bibliographie critique permet de rebondir vers les travaux spécialisés de langue allemande que peu de synthèses francophones intègrent aussi sérieusement.
6. Luther. Ses sources, sa pensée, sa place dans l’histoire (Marc Lienhard, 2016)

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Professeur émérite de l’université de Strasbourg, ancien président du directoire de l’Église de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine, Marc Lienhard est probablement le plus grand spécialiste francophone de Luther. Il avait déjà signé en 1983 une biographie devenue classique ; il publie en 2016 chez Labor et Fides un ouvrage d’une tout autre ambition, organisé non plus de manière chronologique mais thématique.
Le livre commence par une vie résumée, puis s’attaque aux sources intellectuelles et spirituelles du Réformateur : la Bible au premier chef, mais aussi les Pères de l’Église (saint Augustin surtout, dont Luther tire sa conviction que l’homme ne peut se sauver par ses propres forces) ; la mystique rhénane du XIVe siècle (Maître Eckhart, Tauler et l’auteur anonyme de la Theologia Deutsch, qui enseignent l’abandon total à Dieu et que Luther édite lui-même en 1516 et 1518) ; le monachisme ; et les théologiens scolastiques tardifs comme Gabriel Biel, dont la formule « Dieu ne refuse pas sa grâce à celui qui fait ce qui est en lui » a précisément poussé le jeune Luther au désespoir, puisqu’il se sentait incapable, précisément, de faire ce qui était en lui. Viennent ensuite les grandes articulations de la pensée :
- la justification du pécheur par la foi seule ;
- la théologie de la croix (l’idée que Dieu ne se laisse pas connaître dans sa puissance ni dans la sagesse humaine, mais dans la faiblesse et le scandale de la croix du Christ) ;
- la doctrine des deux règnes (Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes : par la Parole et la conscience dans l’ordre spirituel, par le magistrat et l’épée dans l’ordre temporel — concrètement, l’Église n’a pas à régner politiquement, et le prince n’a pas à imposer la foi par la force) ;
- la liberté du chrétien, les sacrements, la christologie.
Lienhard exploite l’ensemble du corpus, y compris les nombreuses séries de thèses académiques que Luther continue de rédiger jusqu’en 1545, et propose de nombreuses traductions d’extraits inédits en français. Les chapitres les plus difficiles — rapport au judaïsme, à l’islam, guerre des paysans — sont abordés de front, avec cette règle que l’auteur formule lui-même : comprendre avant de juger, ce qui ne veut pas dire justifier.
Le livre répète parfois certaines citations d’un chapitre à l’autre, conséquence assumée du découpage thématique. Mais la profondeur d’analyse, la maîtrise des sources primaires et la qualité des synthèses sur chaque question en font un instrument de travail incontournable pour qui veut entrer dans la pensée de Luther plutôt que seulement dans sa vie. On y arrive armé par les lectures précédentes, et on en sort prêt·e à affronter les textes eux-mêmes.
7. Les Grands Écrits réformateurs (Martin Luther, 1992)

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Traduit et présenté par Maurice Gravier, préfacé par l’historien Pierre Chaunu, ce volume de la collection GF-Flammarion rassemble les trois grands textes de l’année 1520 qui font basculer Luther du statut de théologien contesté à celui de chef d’une rupture assumée : À la noblesse chrétienne de la nation allemande, le Prélude sur la captivité babylonienne de l’Église et De la liberté du chrétien. Ce sont, au sens propre, les manifestes fondateurs de la Réformation.
À la noblesse chrétienne s’adresse en allemand — choix délibéré pour atteindre les laïcs instruits, et pas seulement les clercs latinophones — aux princes et aux élites de l’Empire. Luther leur demande de prendre eux-mêmes en main la réforme d’une Église que Rome, selon lui, n’a plus le courage ni la légitimité de conduire. Il y développe la doctrine du sacerdoce universel : puisque tout baptisé est déjà prêtre devant Dieu, la séparation radicale entre clercs et laïcs n’a pas de fondement théologique solide, et les princes — baptisés comme les autres — ont le droit et le devoir d’intervenir dans les affaires de l’Église. Il démonte dans la foulée les trois « murailles » derrière lesquelles, selon lui, Rome se retranche pour échapper à toute réforme : la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel (qui soustrait les clercs à la justice civile), le monopole papal de l’interprétation de l’Écriture, et le monopole papal de la convocation d’un concile. De la captivité babylonienne est écrit en latin, à destination cette fois des théologiens : Luther y ramène le nombre des sacrements de sept à deux (le baptême et l’eucharistie, seuls à reposer selon lui sur une institution claire du Christ dans l’Écriture — la pénitence, un moment retenue, sera ensuite écartée) et y conteste la doctrine catholique de la messe comprise comme sacrifice offert par le prêtre. De la liberté du chrétien, plus bref et plus paisible, est le pendant spirituel de ces deux pamphlets : un petit traité de la foi et de l’amour qui fait du chrétien à la fois le « libre seigneur de toutes choses » devant Dieu, parce que sauvé par la foi et non par ses mérites, et le « serviteur de tous » devant les hommes, par amour du prochain.
Lire ces textes dans cette édition de poche, c’est prendre la mesure du style de Luther : direct, imagé, familier, parfois brutal. C’est aussi comprendre pourquoi des milliers de lecteurs du XVIe siècle ont trouvé là, en quelques semaines, de quoi basculer. La traduction de Gravier a vieilli en quelques endroits mais reste parfaitement lisible, et la préface de Chaunu replace l’ensemble dans l’histoire allemande longue. Après six lectures critiques, le moment est venu de laisser Luther parler en son nom.
8. Du serf arbitre, suivi de la Diatribe d’Érasme sur le libre arbitre (Martin Luther et Érasme, 2001)

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Traduits, présentés et annotés par Georges Lagarrigue pour la collection Folio essais, ces deux textes réunis dans un même volume donnent accès à la plus célèbre controverse théologique du XVIe siècle. En septembre 1524, Érasme de Rotterdam — le plus grand humaniste européen, prince des lettres, longtemps sympathisant discret de Luther — finit par publier, sous la pression de Rome et de ses amis catholiques, sa Diatribe du libre arbitre, un essai mesuré qui défend l’idée d’une coopération, même modeste, de la volonté humaine avec la grâce divine dans le salut. Quinze mois plus tard, en décembre 1525, Luther répond par le De servo arbitrio, son Du serf arbitre, texte d’une ampleur et d’une violence polémiques saisissantes, qu’il considérera toute sa vie comme l’un des plus importants qu’il ait jamais écrits.
L’enjeu dépasse largement la querelle entre deux hommes. Il s’agit de savoir si l’homme pécheur conserve ou non une parcelle de liberté face à Dieu, et donc si le salut peut reposer sur autre chose que sur la grâce seule (sola gratia, l’un des piliers de la future théologie protestante). Pour Luther, céder à Érasme, c’est ruiner l’Évangile : dire que l’homme contribue, même un peu, à son salut, c’est admettre que le sacrifice du Christ ne suffit pas, et c’est replonger le croyant dans l’angoisse du « ai-je fait assez ? » dont Luther savait, par expérience monastique, qu’elle pouvait détruire une vie. Pour Érasme, céder à Luther, c’est renoncer à la responsabilité morale, faire de Dieu l’auteur du mal commis par les hommes, et ouvrir la porte au fatalisme. Derrière l’affrontement, ce sont deux visions du christianisme, deux conceptions de l’Écriture (claire par elle-même pour Luther, souvent obscure et soumise à l’interprétation pour Érasme), deux rapports à la tradition et à la raison qui se heurtent. On y lit aussi la rupture d’une relation intellectuelle que beaucoup avaient espérée : Érasme répliquera encore par son Hyperaspistes (1526-1527), mais aucune réconciliation intellectuelle n’est plus possible, et le fossé entre humanisme modéré et Réforme radicale sera durable.
L’édition Lagarrigue a été saluée pour la qualité de sa présentation, de son annotation et de son index. Réunir les deux textes dans un même volume permet au lecteur·ice de suivre argument par argument ce que Luther répond à Érasme. Il faut accepter d’entrer dans une argumentation théologique exigeante, mais l’effort paie : on tient là le nerf spéculatif de la Réforme luthérienne.
9. Œuvres, tome I (Martin Luther, Marc Lienhard et Matthieu Arnold, 1999)

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Paru en mai 1999 dans la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Marc Lienhard et Matthieu Arnold — quelques mois après un volume de saint Augustin, rapprochement que Luther lui-même aurait apprécié puisqu’il tenait l’évêque d’Hippone pour son plus sûr maître —, ce premier tome rassemble quarante-trois textes qui couvrent les années 1515-1523, c’est-à-dire la période où se forme l’essentiel de la théologie du Réformateur. Un second tome, paru en 2017, complète l’ensemble jusqu’à la mort de Luther en 1546.
Le sommaire donne le vertige : extraits du Cours sur l’Épître aux Romains de 1515-1516 (où l’on voit Luther élaborer, en salle de classe, sa doctrine de la justification) ; les Controverses anti-scolastiques de 1517, qui le coupent de la théologie dominante de son temps ; les Quatre-vingt-quinze Thèses ; la Controverse de Heidelberg de 1518, première formulation publique de la théologie de la croix ; une longue série de sermons sur la pénitence, le baptême, l’eucharistie, la préparation à la mort, l’usure ou l’état conjugal ; les trois grands traités de 1520 déjà croisés dans le volume GF ; le Discours à Worms ; le Jugement sur les vœux monastiques, qui justifie théologiquement la sortie des moines et des moniales du cloître ; la Sincère admonestation contre la révolte ; le traité Que Jésus-Christ est né juif (1523), au ton étonnamment conciliant vingt ans avant les pamphlets antijudaïques des dernières années ; et bien d’autres. Pour plus d’un tiers, il s’agit d’inédits en français ; pour le reste, de révisions exigeantes des traductions antérieures, notamment celles publiées au fil des décennies par Labor et Fides. L’introduction de Marc Lienhard, la chronologie 1483-1523 établie avec Matthieu Arnold et les notices qui accompagnent chaque texte offrent à elles seules une véritable introduction savante au Luther des premières années.
C’est un livre qui ne se lit pas d’une traite : on y revient, on y pioche, on y travaille. Mais après les huit titres précédents, on a enfin les clés pour circuler librement dans ce volume devenu l’édition de référence en langue française. Et, accessoirement, avoir Luther dans sa bibliothèque sur papier bible et reliure pleine peau n’est pas la plus mauvaise manière de clore — pour le moment — un parcours de lecture.