Francisco Franco Bahamonde naît en 1892 à El Ferrol, en Galice, dans une famille de la petite bourgeoisie militaire. Rien, à première vue, ne prédestine cet élève terne et timide à régner sur l’Espagne pendant près de quatre décennies. Mais la carrière coloniale au Maroc forge un officier intrépide, promu général à trente-quatre ans — un record dans l’armée espagnole. Le 18 juillet 1936, une partie de l’armée tente de renverser la Seconde République par un coup d’État. Le putsch réussit dans certaines régions (Navarre, Galice, une partie de l’Andalousie), échoue dans d’autres (Madrid, Barcelone, Pays basque) : c’est ce demi-échec qui transforme un coup de force en guerre civile. Rallié tardif à la conspiration, Franco s’impose à la tête du camp insurgé. Trois années d’un conflit d’une férocité rare lui ouvrent les portes du pouvoir, qu’il conserve jusqu’à sa mort en novembre 1975.
Le franquisme est le nom donné à cette dictature longue de trente-six ans, sept mois et vingt jours, qui repose sur trois piliers : l’armée, l’Église catholique et le parti unique (la Phalange, un mouvement d’inspiration fasciste que Franco vide de sa substance idéologique pour en faire un simple instrument de contrôle). Le régime ne se réduit pourtant pas à un fascisme à l’espagnole. Franco n’est ni Mussolini ni Hitler ; il est d’abord un militaire conservateur, viscéralement anticommuniste et catholique, dépourvu de charisme mais doté d’un sens aigu de la survie politique. Son régime se transforme au fil des décennies : l’autarcie misérable de l’après-guerre cède la place à l’instrumentalisation de la guerre froide (son anticommunisme lui vaut le soutien militaire et financier des États-Unis à partir de 1953), puis au « miracle économique » des années 1960, piloté par des technocrates de l’Opus Dei. La répression, elle, ne connaît aucun répit : exécutions sommaires, emprisonnements de masse, travail forcé, censure, surveillance policière. Du premier au dernier jour du régime. L’Espagne de Franco est un pays où la mémoire des vaincus est ensevelie — au sens propre — dans des fosses communes dont certaines n’ont toujours pas été ouvertes.
Les sept ouvrages réunis ici permettent d’aborder le sujet de façon progressive. On commence par le conflit qui porte Franco au pouvoir, on passe ensuite à la violence de masse qui l’accompagne, puis à l’homme lui-même et aux rouages de son régime, avant de terminer par la question de ce qu’il reste du franquisme dans l’Espagne du XXIe siècle.
1. La guerre d’Espagne et ses lendemains (Bartolomé Bennassar, 2004)

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Le point de départ logique de toute lecture sur le franquisme, c’est la guerre qui lui donne naissance. Professeur émérite à l’université de Toulouse et spécialiste reconnu du monde hispanique, Bennassar propose ici une synthèse de référence sur le conflit de 1936-1939 et ses conséquences. Le livre s’organise en trois volets : les causes et le déroulement de la guerre, son retentissement international (l’Espagne sert alors de terrain d’affrontement entre fascisme, communisme et démocraties occidentales), puis le sort des vaincus — la Retirada (l’exode massif de près de 500 000 républicains vers la France en février 1939), les camps d’internement, l’exil, la Résistance. Bennassar s’appuie sur des archives longtemps inaccessibles (soviétiques, allemandes, italiennes) et sur les témoignages des derniers survivants pour bousculer quelques idées reçues. Ni les républicains ni les nationalistes ne sortent indemnes de son analyse : les deux camps ont été, selon lui, emportés par leurs extrémistes respectifs — phalangistes d’un côté, staliniens et anarchistes de l’autre.
Surtout, Bennassar ne s’arrête pas au 1er avril 1939, date officielle de la fin des hostilités. Il consacre une part substantielle de son livre à ce qui se passe après : la répression franquiste sans merci, le drame des réfugiés espagnols en France (où l’accueil, contrairement à ce qu’affirme une certaine mémoire militante, ne fut pas uniformément indigne — des solidarités locales ont aussi existé), la participation des combattants républicains à la Libération. C’est d’ailleurs le sous-titre — « et ses lendemains » — qui fait toute l’originalité du livre. Bennassar reconstitue les faits, y compris les plus gênants pour chaque camp, et ne tranche pas : c’est au lecteur·ice de se forger un avis.
2. Une guerre d’extermination. Espagne, 1936-1945 (Paul Preston, 2016)

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Si le livre de Bennassar offre la vue d’ensemble, celui de Paul Preston s’attaque frontalement à la question de la violence. Considéré comme l’un des plus grands spécialistes de l’Espagne contemporaine, l’historien britannique a consacré trente années de recherches à ce travail monumental de près de 850 pages, publié en anglais sous le titre The Spanish Holocaust (2012) avant d’être traduit en français. Le titre ne laisse aucune place au doute : il s’agit bien d’une guerre dont l’objectif, côté nationaliste, n’est pas seulement la victoire militaire mais l’éradication de l’ennemi politique. Preston démontre, village par village, province par province, que la terreur franquiste relève d’un projet délibéré de purification idéologique. Ce projet s’enracine dans deux terreaux : d’une part, les pratiques de brutalité coloniale héritées de la guerre du Rif au Maroc ; d’autre part, la conviction, nourrie par l’extrême droite européenne, que l’Espagne est victime d’un vaste complot ourdi par les juifs, les francs-maçons et les bolcheviques — une fiction paranoïaque, mais aux conséquences bien réelles.
Le livre ne verse pas pour autant dans le réquisitoire à sens unique. Preston recense avec la même minutie les violences commises dans le camp républicain — assassinats de prêtres, de propriétaires terriens, règlements de comptes locaux — mais il met en évidence une asymétrie fondamentale : les exécutions franquistes furent planifiées, systématiques et se prolongèrent bien après 1939, jusqu’en 1945 voire au début des années 1950. Le régime présentait cette répression comme une « rédemption » : il ne s’agissait pas seulement de punir, mais de « purifier » l’Espagne de ses éléments « corrompus ». La loi martiale, décrétée en juillet 1936 dans les zones rebelles, resta en vigueur jusqu’en 1948. Preston ne se contente pas de statistiques : il nomme les victimes, identifie les bourreaux, reconstitue les circonstances de chaque exécution — du paysan fusillé pour avoir réclamé son salaire au prêtre éliminé pour avoir osé demander un semblant de procédure juridique. L’appareil critique — notes, cartes, graphiques, glossaire — occupe à lui seul plus de 160 pages. Certains historiens, comme l’Américain Stanley Payne, reprochent à Preston un parti pris républicain ; mais la masse de sources accumulées en trente ans de travail donne à chacun·e de quoi vérifier, nuancer ou contester.
3. Franco (Bartolomé Bennassar, 1995)

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Après le conflit et ses violences, place à l’homme. Bennassar signe ici la biographie de référence en langue française du dictateur, et la structure en deux parties complémentaires. La première suit le fil chronologique d’une vie — l’enfance à El Ferrol, la guerre du Rif (le conflit colonial qui oppose l’Espagne aux tribus rifaines du nord du Maroc dans les années 1920), l’ascension fulgurante dans l’armée, le ralliement tardif au soulèvement de 1936, les trente-six années de pouvoir absolu. La seconde propose des clés thématiques pour comprendre le personnage : les frustrations de la jeunesse, la fameuse « baraka » (cette chance qui le protège des balles au Maroc et qui deviendra un élément central de sa propre mythologie), le culte du moi, le sens de la manipulation, la passion du pouvoir pour le pouvoir.
Comment un homme aussi dépourvu de charisme et d’envergure intellectuelle a-t-il pu régner si longtemps ? C’est la question centrale du livre. Bennassar avance plusieurs éléments de réponse : la capacité de Franco à jouer les différentes factions du régime les unes contre les autres — carlistes (les monarchistes traditionalistes partisans d’une branche dynastique rivale), phalangistes, monarchistes libéraux, technocrates —, sa prudence pendant la Seconde Guerre mondiale (il refuse d’entrer en guerre aux côtés de Hitler, ce qui lui épargne le sort de Mussolini), son anticommunisme devenu atout géopolitique pendant la guerre froide, et — ironie de l’histoire — son inculture économique, qui le conduit à « laisser faire » des techniciens libéraux à partir de 1957. Ce lâcher-prise involontaire débouche sur le « miracle espagnol » des années 1960 : croissance à deux chiffres, industrialisation accélérée, essor du tourisme de masse. Le portrait qui se dessine est celui d’un homme médiocre par bien des aspects, mais redoutablement habile dans l’art de durer — et Bennassar parvient à expliquer comment il dure, ce qui est plus utile que de simplement le condamner ou l’excuser.
4. L’Espagne sous le régime de Franco (Denis Rodrigues, 2016)

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La biographie ne suffit pas à comprendre le franquisme : il faut aussi en disséquer les structures. Professeur émérite de civilisation de l’Espagne contemporaine à l’université de Rennes 2, Denis Rodrigues relève ce défi dans un manuel universitaire de 648 pages. L’ouvrage ne se limite pas à une histoire politique du régime. Il consacre des chapitres entiers à l’économie (de l’autarcie catastrophique des années 1940 à l’ouverture libérale des années 1960), à la culture (cinéma, littérature, peinture, musique — une section intitulée « la bataille perdue de la culture » résume bien l’enjeu : malgré la censure, le régime n’a jamais réussi à étouffer la création), aux piliers du système (armée, Église, Phalange), aux mouvements d’encadrement de la population (comme le Frente de Juventudes, l’organisation de jeunesse du régime, calquée sur les modèles fascistes italien et allemand) et à l’opposition antifranquiste.
Le livre est construit sur une approche thématique et systématique, appuyée sur quarante tableaux de données statistiques. Rodrigues montre que le régime ne cesse de se transformer pour survivre : l’Espagne de 1975 n’a plus grand-chose à voir avec celle de 1939. L’opportunisme du Caudillo — sa faculté à changer d’alliés, de discours et de politique économique selon les circonstances — apparaît comme la clé de cette longévité. On y trouve aussi des développements sur des thèmes souvent négligés dans les ouvrages généralistes : l’enseignement sous Franco, les mouvements féministes (qui naissent sous la dictature, et pas seulement après), la « culture de l’exil » produite par les intellectuels et artistes réfugiés à l’étranger. Rodrigues montre d’ailleurs que les germes de la Movida — cette explosion culturelle et sociale qui suit la mort de Franco — et de la transition démocratique sont déjà là, sous la croûte du régime. C’est un ouvrage de fond, à consulter aussi bien d’une traite que par chapitres selon vos questions.
5. Le Temps de Franco (Michel del Castillo, 2008)

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Changement de registre. Michel del Castillo n’est pas historien : c’est un écrivain, né à Madrid en 1933, fils d’une républicaine espagnole condamnée à mort par les nationalistes, lui-même interné enfant dans le camp de Rieucros en France avec sa mère. Il qualifie son livre de « récit » et non de biographie, et c’est toute la différence. Le Temps de Franco est un portrait nourri par une documentation historique solide (Bennassar, Preston, Beevor figurent dans la bibliographie), mais écrit avec la liberté d’un romancier : del Castillo longe les grandes étapes de la vie du dictateur — enfance, Maroc, académie de Saragosse, guerre civile, pouvoir — et y greffe ses propres souvenirs et réflexions.
Le livre a fait polémique à sa sortie. Del Castillo dresse le portrait d’un Franco « militaire chimiquement pur », conservateur autoritaire plutôt que fasciste au sens idéologique du terme, et refuse de réduire la guerre civile à un affrontement entre le Bien et le Mal. Il pointe les responsabilités des deux camps dans l’engrenage qui mène à la catastrophe : la violence des anarchistes, les manipulations staliniennes, l’aveuglement des socialistes, autant que la brutalité des nationalistes et l’implacable répression d’après-guerre. Cette lecture a valu à l’auteur des critiques acerbes. On lui reproche, en substance, de mettre sur un pied d’égalité les violences d’un camp et de l’autre — alors que les historiens s’accordent à reconnaître une disproportion massive dans la répression franquiste, tant par son ampleur que par son caractère organisé. Mais c’est aussi ce qui donne au livre sa force : face aux mêmes faits, un autre auteur tirerait d’autres conclusions, et c’est précisément cette friction qui rend la lecture utile. Del Castillo a vécu cette histoire dans sa chair — interné enfant, fils d’une condamnée à mort —, et son regard mérite d’être lu, quitte à le contester.
6. Franco. Le temps et la légende (Stéphane Michonneau, 2025)

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Comment passe-t-on de « Paquito » (le petit Franco de l’enfance) à « Miss Canarias » (le surnom moqueur de ses compagnons d’armes en 1936), puis au « Generalísimo », au « Caudillo » et enfin à « El Abuelo » — le grand-père débonnaire des années 1960 ? C’est la question que pose Stéphane Michonneau, historien spécialiste de l’Espagne à l’université Paris-Est Créteil, ancien directeur des études à la Casa de Velázquez (l’institut français de recherche en sciences humaines, situé à Madrid). Son livre n’est pas une biographie de plus : c’est une « archéologie mémorielle » qui déconstruit, couche par couche, la légende que Franco a orchestrée de son vivant et que les générations successives ont remaniée, contestée ou instrumentalisée.
L’originalité du livre tient à sa chronologie inversée : Michonneau part de l’exhumation de Franco en 2019 — sa dépouille est alors transférée du Valle de los Caídos (l’immense basilique souterraine qu’il avait fait creuser par des prisonniers politiques pour glorifier sa victoire) vers un simple cimetière — et remonte le temps jusqu’aux années 1920. Chaque chapitre s’ancre dans un événement mémoriel : le slogan touristique « Spain is different » des années 1960, les ruines de Belchite (un village aragonais détruit en 1937 que Franco décide de ne pas reconstruire, pour en faire un monument à la « barbarie rouge »), la montée du parti d’extrême droite Vox (fondé en 2013, qui revendique ouvertement une partie de l’héritage franquiste), la question de l’indépendantisme catalan.
L’ensemble montre comment chaque époque a réinventé « son » Franco, en fonction de ses peurs et de ses besoins. On y apprend, par exemple, que le mot « Caudillo » — titre de gloire officiel du vivant du dictateur — est devenu objet de sarcasmes dans les années 1990, avant de retrouver un usage sérieux dans la rhétorique de Vox. Michonneau décrit sa démarche comme celle d’un kaléidoscope : ce sont toujours les mêmes faits, mais chaque génération les réarrange pour y voir ce qui l’arrange — ou ce qui la hante.
7. Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire (Sophie Baby, 2024)

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Franco meurt dans son lit le 20 novembre 1975. Il n’a jamais été jugé et ne le sera jamais. Mais le franquisme, lui, peut-il l’être ? C’est le paradoxe espagnol qu’interroge Sophie Baby, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université de Bourgogne. Autrice d’un précédent ouvrage devenu une référence, Le Mythe de la transition pacifique (2012) — où elle démontrait que le passage de la dictature à la démocratie, souvent présenté comme un modèle de sagesse collective, fut en réalité ponctué de violences —, elle s’attaque ici à une question qui déchire l’Espagne : comment un pays devenu une démocratie consolidée, membre de l’Union européenne depuis 1986, peut-il encore refuser de condamner formellement la dictature ?
Pour répondre, Baby remonte aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale et retrace l’histoire de cette impunité à l’échelle internationale. Elle montre que la question des responsabilités criminelles franquistes a été prise, dès l’origine, dans des logiques qui dépassent les seules frontières espagnoles : l’Espagne fut tour à tour mise au ban des nations (exclue de l’ONU en 1946), puis réhabilitée par les États-Unis au nom de la lutte anticommuniste, avant de devenir, lors de sa transition démocratique, un supposé « modèle de réconciliation ». Ce modèle repose sur un accord fondateur : l’amnistie de 1977, souvent appelée « pacte de l’oubli », par laquelle les crimes du franquisme et ceux commis par l’opposition sont mutuellement effacés. Pour les uns, ce pacte a rendu possible une démocratisation sans bain de sang ; pour les autres, il a scellé une impunité inadmissible.
Baby exhume des archives inédites — projets de tribunaux internationaux avortés dans les années 1970, campagnes transnationales en faveur de l’amnistie, combats des victimes espagnoles du nazisme pour leur reconnaissance — et montre que cet accord ne fit jamais l’unanimité. Le cas le plus éloquent est celui du juge Baltasar Garzón, qui fait arrêter le dictateur chilien Pinochet à Londres en 1998 au nom de la justice universelle, mais se retrouve lui-même suspendu lorsqu’il tente, en 2008, d’appliquer le même principe aux crimes franquistes dans son propre pays. C’est toute cette contradiction, et ses racines profondes, que le livre met à nu.