Au Japon, le baseball n’est pas un sport comme les autres. C’est une institution. Appelé yakyu (littéralement « balle de champ »), il a été introduit sur l’archipel en 1872 par Horace Wilson, un professeur américain venu enseigner l’anglais à Tokyo durant l’ère Meiji. Ses étudiants ont mordu à l’hameçon — ou plutôt à la batte — et la fièvre s’est répandue bien plus loin que ses salles de classe. Dès les années 1880, le baseball s’est enraciné dans les écoles, puis dans les universités, avant de se professionnaliser dans les années 1930 avec la création de la Ligue Japonaise de Baseball.
Aujourd’hui, la Nippon Professional Baseball (NPB) rassemble des millions de spectateurs chaque saison, mais c’est le Kōshien — le tournoi national lycéen, fondé en 1915 — qui compte le plus aux yeux des Japonais·es. Ce rendez-vous estival, où 49 équipes venues de tout le pays s’affrontent dans un stade bondé de 50 000 places sous la canicule d’août, attire plus de cinq millions de téléspectateurs·rices et transforme de simples adolescents·es en héros·ïnes d’un été. Pas étonnant, dans ces conditions, que le manga s’en soit emparé si tôt et si bien.
Avec près de 400 titres à son actif, le baseball est le sport le plus représenté dans le supokon, le manga sportif. Dès l’après-guerre, Batto-kun de Kazoue Inoue (1947) pose les fondations du genre. Puis, dans les années 1960, Kyojin no Hoshi (L’Étoile des Géants) d’Ikki Kajiwara et Noboru Kawasaki ancre durablement le baseball dans le shōnen avec la philosophie du nekketsu — ces récits à sang chaud où le dépassement de soi tient lieu de credo. Depuis, le genre n’a cessé de se renouveler : épopées sportives pures, comédies sentimentales, drames familiaux, chroniques de la vie lycéenne — le spectre est large. De Touch à Ace of Diamond, sans oublier Major de Takuya Mitsuda, chaque décennie a produit ses classiques. Voici sept d’entre eux.
1. Ace of Diamond (Yuji Terajima, 2006)

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Eijun Sawamura, lanceur impétueux et grande gueule assumée, n’a jamais remporté le moindre match avec l’équipe de son collège d’Akagi. Zéro victoire — mais une obstination à toute épreuve. Après un tournoi perdu sur un lancer hasardeux dont il porte seul la responsabilité, il se promet de prendre sa revanche au lycée. C’est alors qu’un recruteur du prestigieux lycée Seidō, à Tokyo, repère son potentiel et lui propose une place dans l’une des meilleures équipes du pays. Sawamura quitte sa campagne natale, ses amis d’enfance et son confort pour débarquer dans un environnement où personne ne l’attend. Car à Seidō, il n’est pas le seul à vouloir le poste d’as.
Ce qui fait la force d’Ace of Diamond, c’est son réalisme. Contrairement à bien des shōnen sportifs où le héros écrase tout sur son passage grâce à un talent surnaturel, Sawamura débute avec une balle rapide qui plafonne péniblement à 130 km/h et un contrôle pour le moins approximatif. Face à lui, son rival Satoru Furuya envoie des missiles depuis le monticule. La progression est lente, laborieuse, jalonnée de défaites et de doutes — bref, elle ressemble à la vraie vie. Le manga de Terajima prend également le temps de développer l’ensemble de l’effectif, du receveur Miyuki Kazuya aux remplaçants, là où d’autres séries se contentent de faire tourner l’intrigue autour du seul protagoniste.
Prépublié dans le Weekly Shōnen Magazine de 2006 à 2015 (47 tomes), suivi d’Ace of Diamond Act II (34 tomes, 2015-2022), le manga cumule plus de 45 millions d’exemplaires vendus et figure dans le top 10 des ventes de mangas sportifs au Japon. Il a reçu le prix Shōgakukan en 2008 et le prix Kōdansha en 2010, deux distinctions rarement attribuées à la même série. Petite anecdote : le nom du héros, Sawamura, est aussi celui d’Eiji Sawamura, première légende du baseball japonais dans les années 1930, dont le prix, qui récompense le meilleur lanceur de la NPB, porte toujours le nom. La coïncidence est évidemment tout sauf innocente. La version française, publiée par Mangetsu depuis 2024, permet enfin au lectorat francophone de rattraper son retard.
2. Cross Game (Mitsuru Adachi, 2005)

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Cross Game s’ouvre sur une enfance paisible. Kō Kitamura, fils d’un gérant de magasin de sport, grandit aux côtés des quatre sœurs Tsukishima, dont la famille tient le batting center du quartier. Il est né le même jour que Wakaba, la deuxième sœur, et leur complicité va de soi. Kō tape la balle depuis ses trois ans dans les cages des Tsukishima et possède un swing redoutable, mais ne connaît rien d’autre au baseball. Wakaba rêve de le voir un jour lancer au Kōshien. Aoba, sa cadette d’un an, est déjà une lanceuse émérite. Tout est en place pour une comédie insouciante — puis, sans prévenir, Adachi fait basculer le récit dans le drame. Les lectrices et les lecteurs qui s’y aventurent pour la première fois sont prévenus : le premier tome vous cueillera à froid.
Après cette rupture, l’histoire saute de quatre ans. Kō est désormais au lycée, silencieux, et n’a plus touché une batte de baseball depuis. C’est pourtant autour de ce sport, et de la promesse laissée en suspens par Wakaba, que tout va se reconstruire. La relation entre Kō et Aoba — faite de piques, de silences et de sentiments jamais formulés — est ce qui donne au manga sa densité émotionnelle. Adachi excelle dans l’art du non-dit : ses cases muettes, où un paysage urbain ou un regard suffit à véhiculer toute une émotion, en disent souvent plus long que n’importe quel dialogue. On rit régulièrement (Adachi s’amuse à casser le quatrième mur, à glisser des clins d’œil à ses propres séries et à se caricaturer lui-même dans ses planches), mais une case silencieuse peut aussi vous serrer la gorge au détour d’une page.
Publié dans le Weekly Shōnen Sunday entre 2005 et 2010 (17 tomes), Cross Game a remporté le prix Shōgakukan en 2009. Il s’est vendu à plus de 9 millions d’exemplaires au Japon et a été adapté en un anime de 50 épisodes dont le premier épisode est souvent cité comme l’un des plus forts jamais produits pour une série sportive. Si vous ne deviez lire qu’un seul manga d’Adachi, beaucoup vous conseilleraient celui-ci. Ils auraient tort — lisez-les tous — mais c’est un excellent point de départ.
3. Touch (Mitsuru Adachi, 1981)

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Touch est le pilier. L’une des séries les plus vendues de l’histoire du manga, avec 100 millions d’exemplaires écoulés en 26 tomes. Connu en France sous le titre Théo ou la batte de la victoire grâce à son adaptation animée diffusée dans les années 1990, Touch raconte l’histoire de deux frères jumeaux que tout oppose : Kim, sérieux, travailleur, champion de baseball admiré de tous ; et Théo, paresseux, nonchalant, apparemment dénué de toute ambition. Entre eux, leur voisine Minami Asakura, amie d’enfance pour laquelle les deux frères éprouvent des sentiments qu’aucun n’ose tout à fait formuler. Kim a promis à Minami de la conduire au Kōshien. Théo, lui, traîne les pieds et regarde le monde tourner.
Puis survient l’événement qui renverse la série — et qui, en 1981, a pris le Japon entier par surprise. Sans dévoiler ce que les novices ignorent peut-être encore, disons que Touch oblige Théo à sortir de l’ombre et à se confronter à un héritage qu’il n’a jamais voulu assumer. Le manga glisse alors du triangle amoureux vers un récit sur le deuil, la responsabilité et le poids des promesses faites aux autres. Le baseball n’est jamais un simple prétexte, mais il n’est pas non plus le sujet principal : il est le terrain — au sens littéral — sur lequel chaque personnage se construit, parfois à contrecœur.
Touch a obtenu le prix Shōgakukan en 1983, une année où Adachi l’a également reçu pour Miyuki, son autre série en cours à l’époque — un doublé sans précédent. L’adaptation en anime de 101 épisodes (1985-1987) a enregistré des audiences colossales et reste, selon certains sondages, l’une des séries animées les plus regardées de l’histoire de la télévision japonaise. Le manga est publié en France par Glénat. Et pour celles et ceux qui se demandent ce qu’il advient du lycée Meisei après les exploits de Théo, la réponse se trouve plus bas.
4. H2 (Mitsuru Adachi, 1992)

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Si Touch est le titre le plus célèbre d’Adachi, H2 est souvent considéré par les connaisseurs comme sa série la plus aboutie. Le « H2 » du titre renvoie à ses deux héros, Hiro Kunimi et Hideo Tachibana : le premier est un lanceur de génie, le second un batteur d’exception. Inséparables au collège, ils formaient avec le receveur Noda Atsushi la meilleure batterie du tournoi. Mais un diagnostic médical vient tout gâcher : on annonce à Hiro que son coude « en verre » ne supportera pas trois mois de lancers. Résigné, il s’inscrit dans un lycée dépourvu d’équipe de baseball, accompagné d’Atsushi, à qui l’on a diagnostiqué un problème de hanche tout aussi rédhibitoire. Hideo, lui, rejoint le puissant lycée Meiwa. Les deux amis d’enfance deviennent ainsi des rivaux — sur le terrain comme dans les affaires de cœur, puisque le carré amoureux formé par Hiro, Hideo, Haruka et Hikari est l’un des mieux écrits du manga.
Car — surprise — le diagnostic était erroné. Hiro peut lancer. Et quand il le découvre, tout l’équilibre du récit se reconfigure. Avec l’aide d’Haruka, une jeune fille aussi passionnée de baseball que maladroite au quotidien, Hiro fonde un club de baseball amateur dans son lycée et se lance à l’assaut du Kōshien. Les matchs sont haletants, la stratégie omniprésente, et Adachi parvient à rendre chaque confrontation entre Hiro et Hideo électrique sans jamais verser dans la surenchère. La comédie n’est jamais loin non plus : le personnage de Kine, génie autoproclamé du football reconverti en joueur de baseball, vaut à lui seul le détour.
Avec 34 tomes publiés dans le Weekly Shōnen Sunday entre 1992 et 1999, H2 est la série la plus longue d’Adachi. Elle a été adaptée en anime (41 épisodes, 1995-1996) et en drama live (11 épisodes, 2005). Publiée en France par Tonkam entre 2006 et 2012, la série avait été retirée de la vente — une situation que Delcourt/Tonkam vient tout juste de corriger avec une « Perfect Edition » en volumes doubles disponible depuis automne 2025. Une bonne occasion de (re)découvrir ce que beaucoup considèrent comme le meilleur Adachi — et, par extension, le meilleur manga de baseball tout court.
5. Mix (Mitsuru Adachi, 2012)

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Trente ans se sont écoulés depuis qu’un certain lanceur a conduit le lycée Meisei à la victoire au Kōshien. Les trophées prennent la poussière, l’équipe de baseball végète et plus personne n’attend grand-chose de cette école autrefois glorieuse. C’est dans ce contexte qu’arrivent les demi-frères Tōma et Sōichirō Tachibana, nés le même jour mais de parents différents, réunis sous le même toit après le remariage de leurs familles respectives. Tōma est le lanceur, instinctif et calme ; Sōichirō le receveur, stratégique et réfléchi. Leur sœur Otomi, douce en apparence, cache bien son jeu. La batterie est en place — et le fantôme des anciens champions rôde dans les couloirs.
Mix est la suite directe de Touch, et Adachi ne s’en cache pas : le cadre est le même, les clins d’œil sont nombreux (certains personnages de Touch réapparaissent dans des rôles secondaires), et la narratrice de l’adaptation animée n’est autre que Minami elle-même. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Touch pour apprécier Mix. Le manga fonctionne de manière autonome, avec ses propres enjeux : une famille recomposée où personne n’a été épargné par le deuil, un père disparu dont le maillot de lanceur — alors qu’il n’était que remplaçant — soulève des questions que personne n’ose poser à voix haute. Le baseball sert de cadre, mais le vrai sujet est ailleurs : les liens familiaux, l’héritage, et ce qu’on choisit (ou non) de transmettre.
Publié dans le Monthly Shōnen Sunday depuis 2012, Mix compte 24 tomes à ce jour et la série est toujours en cours au Japon. L’adaptation animée, produite par le studio OLM, a connu deux saisons (2019 et 2023). En France, la série est éditée par Delcourt/Tonkam, même si le rythme de publication a de quoi tester la patience du lectorat le plus dévoué — le tome 17 s’est fait attendre plus de deux ans. Mais pour les fans d’Adachi, Mix reste une évidence : la preuve que l’on peut revenir sur un terrain familier sans se répéter et y trouver, encore, quelque chose de neuf.
6. Rookies (Masanori Morita, 1998)

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Koichi Kawato est un jeune professeur de littérature japonaise, idéaliste jusqu’à la naïveté, qui débarque au lycée Futago-Tamagawa — surnommé « Nikogaku » — avec la ferme intention de changer la vie de ses élèves. Le problème, c’est que lesdits élèves n’ont rien demandé. Le club de baseball du lycée est composé de délinquants notoires, suspendus de toute compétition après une bagarre générale lors d’un match officiel. Les survivants passent leur temps à fumer, à sécher les cours et à intimider quiconque s’approche d’un peu trop près. Kawato, lui, les accueille avec des proverbes, un sourire inaltérable et la conviction qu’ils valent mieux que leur réputation. On pourrait croire à un conte de fées scolaire — et Rookies en a parfois la candeur assumée —, mais le manga ne s’y réduit pas.
Car sous les discours enflammés de Kawato se cache un homme qui traîne ses propres casseroles : il a été contraint de quitter son précédent poste après un incident violent avec un élève. Ce secret, qui menace à tout moment de resurgir, donne au personnage une épaisseur inattendue. Quant aux membres de l’équipe — Aniya, Shinjo, Mikoshiba, Okada et les autres —, chacun a droit à un arc narratif qui ne se contente pas de cocher des cases : on comprend pourquoi ces garçons en sont arrivés là avant de voir comment ils en repartent. Morita, qui a fait ses armes comme assistant de Tetsuo Hara sur Ken le Survivant (Hokuto no Ken) avant de créer Rokudenashi Blues, possède un trait précis et expressif qui donne à chaque visage une identité propre — un exploit quand tous vos personnages portent le même uniforme.
Publié dans le Weekly Shōnen Jump de 1998 à 2003 (24 tomes), Rookies s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires. L’adaptation en drama live (TBS, 2008) a été un phénomène télévisuel, et le film Rookies: Graduation (2009) a engrangé 8,4 milliards de yens au box-office japonais — l’un des plus gros succès de l’année. Le casting du drama a par ailleurs servi de tremplin à plusieurs acteurs devenus des stars, dont Takeru Satoh, futur Kenshin de la saga Rurouni Kenshin au cinéma. En France, Rookies a été publié par Tonkam, mais la série n’est hélas plus commercialisée à l’heure actuelle. Un titre à traquer en occasion pour quiconque aime ses histoires de sport servies avec une bonne dose de rédemption.
7. Go And Go (Takao Koyano, 1996)

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Eigo Nitta a le look d’une tête brûlée et l’ambition d’un futur champion : il veut lancer la balle plus vite que n’importe qui. Point final. Pas de nuance, pas de plan B. Fraîchement arrivé au lycée Hōyō, réputé pour sa section baseball, il compte bien s’imposer au poste de lanceur malgré une technique encore rudimentaire et une concurrence féroce au sein même de son équipe. Car Hōyō n’est pas un petit club de quartier : c’est un établissement qui accueille des boursiers venus de tout le pays, et chaque place dans le neuf titulaire se gagne à la sueur du maillot.
Go And Go est un shōnen nekketsu classique dans le meilleur sens du terme. On y retrouve le schéma du diamant brut qui se polit à force de travail, de rivalités internes et de confrontations avec des équipes toujours plus redoutables, le tout sur la route du Kōshien. Nitta rappelle par bien des aspects Hanamichi Sakuragi de Slam Dunk : impulsif, sûr de lui jusqu’à l’absurde, incapable de tenir sa langue, mais doté d’une capacité physique hors norme qu’il refuse de canaliser par la technique — du moins au début. L’atout du manga de Koyano, outre son énergie communicative, est sa dimension pédagogique : les règles du baseball, les postes, la stratégie y sont exposés avec une clarté qui rend les scènes de match accessibles même aux néophytes. On apprend au fil des pages, presque sans s’en rendre compte.
Prépublié dans le Monthly Shōnen Champion d’Akita Shoten à partir de 1996, Go And Go s’étend sur 30 tomes. Takao Koyano, à qui l’on doit également Angel Voice (un manga de football tout aussi recommandable), sait raconter le sport collectif avec une sincérité qui ne faiblit pas sur la durée. La série a été publiée en intégralité en France par Taifu Comics, mais elle n’est malheureusement plus commercialisée. Moins connue que les titres d’Adachi ou que Ace of Diamond, elle mérite pourtant amplement sa place dans cette sélection — ne serait-ce que pour prouver que le nekketsu pur, sans romance ni fioriture, peut encore vous tenir en haleine sur trente volumes.