Richard Milhous Nixon naît en 1913 dans une famille modeste de Californie. Son parcours politique est fulgurant : élu à la Chambre des représentants à 33 ans, sénateur à 37, il devient vice-président d’Eisenhower à 39 ans. Défait de justesse par John F. Kennedy lors de la présidentielle de 1960, il traverse ensuite près d’une décennie en marge de la vie politique avant de s’emparer de la Maison-Blanche en 1968. En pleine guerre froide, il opère un rapprochement diplomatique spectaculaire avec la Chine communiste de Mao Zedong — un geste impensable pour un républicain bâti sur l’anticommunisme —, signe des accords de désarmement nucléaire avec l’URSS et met fin à l’engagement américain au Vietnam. En politique intérieure, il rehausse les budgets sociaux au point que, pour la première fois depuis 1945, les dépenses sociales dépassent celles de la défense.
Puis éclate le scandale du Watergate. En juin 1972, cinq hommes sont arrêtés pour avoir pénétré clandestinement dans les locaux du Parti démocrate, situés dans l’immeuble du Watergate à Washington. L’enquête, portée notamment par deux journalistes du Washington Post, révèle que ce cambriolage a été commandité par le comité de réélection du président et que la Maison-Blanche a ensuite tout fait pour étouffer l’affaire : destruction de preuves, faux témoignages, obstruction à la justice. Acculé par les révélations successives et menacé de destitution par le Congrès, Nixon démissionne le 9 août 1974. Il reste, à ce jour, le seul président américain à avoir quitté ses fonctions de cette manière.
Sa mémoire politique demeure contradictoire : homme d’État à la vision internationale ou menteur prêt à tout pour se maintenir au pouvoir ? Les quatre livres qui suivent permettent de se forger une opinion éclairée.
1. Richard Nixon (Antoine Coppolani, 2013)

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Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Montpellier, élève de l’École normale supérieure et de l’Université de Berkeley, Antoine Coppolani signe avec ces 1 100 pages la biographie de référence en langue française sur le 37e président des États-Unis. Le livre couvre un demi-siècle de vie politique américaine, des premières campagnes anticommunistes de Nixon dans la Californie de l’après-guerre jusqu’à sa mort en 1994. Coppolani mobilise un volume considérable d’archives — dont beaucoup n’ont été déclassifiées que récemment — et mesure ses conclusions à celles des principaux historiens américains du sujet. Il discute notamment la thèse de Joan Hoff, qui avait soutenu dans Nixon Reconsidered (1994) que le bilan de Nixon en politique étrangère était surévalué tandis que ses réformes sociales méritaient davantage d’attention. Coppolani conteste cette hiérarchie et défend l’idée que le programme de Nixon était ambitieux et cohérent sur les deux fronts.
La guerre froide constitue le fil conducteur de l’ouvrage. C’est elle qui propulse Nixon sur la scène nationale (sa réputation se construit sur la traque des sympathisants communistes), qui explique ses défaites (Kennedy le bat en 1960, notamment parce qu’il se pose comme plus ferme face à l’URSS) et qui, finalement, rend possible son retour victorieux en 1968, à la faveur de l’enlisement américain au Vietnam. Coppolani ne verse jamais dans la réhabilitation complaisante : il restitue un Nixon à la fois stratège et paranoïaque, lucide sur la scène internationale et autodestructeur dans l’exercice quotidien du pouvoir. Si vous ne devez lire qu’un seul bouquin sur Nixon, c’est celui-ci — à condition d’accepter de vous engager dans une lecture de longue haleine.
2. Les Fous du Président (Bob Woodward et Carl Bernstein, 1974)

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Titre original : All the President’s Men. Ce livre — devenu le texte fondateur du journalisme d’investigation moderne — est le récit, par les deux reporters du Washington Post qui ont fait éclater le scandale du Watergate, de leur propre enquête. Pas un livre d’histoire, donc, mais un livre de terrain : Woodward et Bernstein racontent comment, à partir d’un cambriolage qui ne semblait intéresser personne, ils ont remonté fil après fil jusqu’à la Maison-Blanche. La police avait découvert sur les cambrioleurs du matériel d’écoute et de photographie ; les deux journalistes vont prouver que cette effraction n’était pas un acte isolé, mais la pièce d’un dispositif de surveillance et de sabotage politique orchestré par l’entourage direct du président.
Le livre raconte de l’intérieur la mécanique de cette investigation : les appels téléphoniques à des sources qui raccrochent au bout de trois secondes, les rendez-vous clandestins dans des parkings souterrains, les fausses pistes, les pressions de la Maison-Blanche sur leur rédaction. Au cœur du récit se trouve une source anonyme, surnommée « Gorge profonde », qui les oriente vers les bonnes questions sans jamais leur fournir directement les réponses. L’identité de cette source restera secrète pendant plus de trente ans, jusqu’à ce que Mark Felt, numéro deux du FBI, reconnaisse en 2005 avoir été leur informateur.
Time a classé le livre parmi les cent meilleurs ouvrages de non-fiction de tous les temps. Le film éponyme de 1976, avec Robert Redford et Dustin Hoffman, a popularisé cette histoire : le doute permanent des deux reporters, leurs erreurs, les moments où l’enquête semble s’effondrer. Les Fous du Président a aussi fait du Watergate un cas d’école sur le rôle de la presse dans une démocratie — pour le meilleur et pour le pire, puisque la méthode Woodward-Bernstein (le recours massif à des sources anonymes) est aussi devenue objet de débat dans la profession.
3. Le Watergate — La démocratie américaine à l’épreuve (André Kaspi, 1983)

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Professeur émérite d’histoire de l’Amérique du Nord à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, André Kaspi aborde le Watergate sous un angle résolument institutionnel dans ce court essai, publié pour la première fois en 1983 aux Éditions Complexe et réédité chez Archipoche en 2024 à l’occasion du cinquantenaire de la démission de Nixon. Là où Woodward et Bernstein racontent l’enquête de l’intérieur, Kaspi prend du recul et replace le scandale dans l’histoire longue de la présidence américaine, depuis Franklin Roosevelt.
En un peu plus de 200 pages, il parvient à rendre limpide une affaire d’une complexité considérable. Il ne se contente pas de dérouler la chronologie — l’effraction, les révélations de presse, les auditions télévisées devant le Congrès, la démission. Il montre comment le Watergate est le symptôme d’un déséquilibre plus profond : la concentration croissante du pouvoir entre les mains du président, au détriment du Congrès et de la justice. L’historien Arthur Schlesinger avait forgé, en 1973, le concept de « présidence impériale » pour nommer cette dérive — l’idée que les présidents américains, de Roosevelt à Nixon, ont progressivement élargi leurs prérogatives bien plus que la Constitution ne le prévoyait, notamment en matière de guerre et de renseignement.
Kaspi reprend ce cadre d’analyse et pose une question qui reste d’actualité : une démocratie peut-elle se protéger de ses propres dirigeant·es lorsqu’ils ou elles choisissent de mentir et d’entraver la justice ? Pour qui veut comprendre les enjeux institutionnels du Watergate sans se lancer dans un pavé de mille pages, c’est le bouquin à ouvrir en premier.
4. La chute de Nixon (Georges Ayache, 2020)

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Diplomate et auteur de plusieurs ouvrages sur la vie politique américaine — dont Kennedy, Nixon : les meilleurs ennemis —, Georges Ayache adopte ici un parti pris assumé : relire la carrière de Nixon à rebours de la version communément admise. Son livre retrace le parcours du président, de ses origines modestes en Californie jusqu’à sa démission, mais à travers le prisme de l’hostilité dont Nixon a été la cible tout au long de sa vie publique. Pour Ayache, la chute ne se réduit pas au Watergate : elle est l’aboutissement d’une guerre de longue date menée par les élites universitaires et médiatiques de la côte Est — et, surtout, par le clan Kennedy, qui n’a jamais pardonné à cet outsider sans pedigree d’avoir osé rivaliser avec la famille la plus puissante de la politique américaine. L’élection de 1960, que Nixon perd dans des conditions contestées (des soupçons de fraude persistent en Illinois et au Texas), aurait selon Ayache engendré chez lui une paranoïa durable, terreau du Watergate.
La thèse ne fait pas l’unanimité. Certains lecteur·ices reprochent à Ayache un excès de sympathie pour son sujet et une tendance à transformer Nixon en victime des « bien-pensants », au risque de minimiser ses fautes réelles — notamment l’obstruction à la justice, qui est un fait établi, pas une interprétation. D’autres considèrent que le livre a le mérite de rappeler à quel point la détestation de Nixon comportait une part de mépris social : on lui reprochait aussi d’être un parvenu sans grâce, là où Kennedy bénéficiait d’une aura de patricien cultivé. C’est un ouvrage à lire avec recul critique, idéalement après celui de Coppolani, qui fournit la base factuelle nécessaire pour évaluer les arguments d’Ayache par soi-même.