Treizième siècle avant notre ère. Sur le trône d’Égypte monte un jeune homme d’une vingtaine d’années, dont le règne durera soixante-six ans et la vie près d’un siècle : Ramsès II, troisième souverain de la XIXᵉ dynastie, fils de Séthi Iᵉʳ et petit-fils de Ramsès Iᵉʳ, un général devenu roi en fin de vie. Son règne (1279-1213 avant J.-C.) se situe au cœur du Nouvel Empire, cette période d’environ cinq siècles (vers 1550-1070) pendant laquelle l’Égypte pharaonique atteint son maximum d’extension territoriale et de rayonnement culturel.
Ramsès II est à la fois un chef de guerre et un bâtisseur hors norme. En l’an 5 de son règne, il affronte les Hittites — puissance rivale établie en Anatolie — près de la ville de Qadech, dans l’actuelle Syrie. Tombé dans une embuscade, il évite de justesse la déroute et doit se retirer sans prendre la ville ; il transformera cet échec tactique, sur les murs de ses temples, en victoire personnelle éclatante où on le voit affronter seul des milliers d’ennemis. C’est l’une des plus brillantes opérations de communication de l’Antiquité. Seize ans plus tard, il signe avec le roi hittite Hattusili III un accord conservé dans les deux langues : le plus ancien traité de paix dont le texte nous soit parvenu. Côté chantiers, il couvre la vallée du Nil et la Nubie de temples colossaux — Abou Simbel, le Ramesséum, Pi-Ramsès qu’il fonde comme nouvelle capitale dans le delta. Côté vie privée, il épouse plusieurs reines principales, dont Néfertari, et laisse une descendance estimée à une centaine d’enfants.
Rares sont les monarques qui réussissent à forger de leur vivant une légende que la Bible, les auteurs grecs, le cinéma hollywoodien et les romans populaires continueront de reprendre, d’amplifier, parfois de déformer. Démêler le roi historique de son image officielle est le défi commun des six ouvrages présentés ici.
Les livres sont classés selon un ordre de lecture progressif : de l’entrée la plus accessible vers la somme scientifique la plus exigeante. On commence par une bande dessinée pour poser le décor, puis vient un bel album illustré, suivi d’un essai qui nous plonge dans le quotidien ramesside. On passe ensuite à deux biographies grand public devenues des classiques, avant de terminer par l’ouvrage de référence le plus rigoureux à ce jour.
1. Ramsès II (Wyctor, Michaël Malatini & Juan Carlos Moreno García, 2023)

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Quarantième tome de la collection Ils ont fait l’Histoire chez Glénat, cet album s’inscrit dans un projet éditorial bien rodé : proposer la biographie dessinée d’une grande figure historique, scénarisée avec le concours d’un historien et complétée par un dossier scientifique. Le scénario est signé Wyctor, nom de plume de Victor Battaggion, rédacteur en chef adjoint du magazine Historia, qui avait déjà traité Cléopâtre et Clovis dans la même série. Réaliste et coloré, le dessin est signé de l’Italien Michaël Malatini. La supervision historique revient à Juan Carlos Moreno García, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’économie et de l’administration pharaoniques — garantie sérieuse pour un sujet où la fantaisie peut vite prendre le dessus.
L’album couvre la première moitié du règne, depuis l’accession au trône jusqu’à la mort de Néfertari. Puisque les sources officielles ne livrent que la version autorisée des faits, le scénario introduit un confident fictif, Amenemhat, à qui le roi confie ses doutes. Procédé narratif classique, mais efficace pour humaniser un monarque que sa propagande voulait incontestable. Le dessin restitue architectures, costumes et paysages avec précision, et le dossier final de huit pages fournit cartes, photographies et mise en contexte.
Le format a ses limites : quarante-six planches ne suffisent pas à couvrir soixante-six ans de règne, et le récit s’arrête avant les trois dernières décennies — celles où Ramsès, très âgé, enterre ses propres fils les uns après les autres. Reste un excellent point de départ pour qui hésite à ouvrir un volume de cinq cents pages et veut d’abord se faire une idée visuelle du personnage.
2. Ramsès II, aux origines de la légende (Bénédicte Lhoyer, 2023)

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Publié chez Larousse au printemps 2023, ce grand album illustré de 168 pages est signé Bénédicte Lhoyer, docteure en égyptologie de l’université Paul-Valéry Montpellier 3 et enseignante à l’École du Louvre. L’ouvrage accompagne l’exposition Ramsès et l’or des pharaons, présentée la même année à la Grande halle de la Villette à Paris ; Bénédicte Lhoyer en était la conseillère scientifique. Il emprunte aussi à l’émission Secrets d’histoire de Stéphane Bern, d’où sa maquette soignée, pensée pour un large public : photographies de sites, reproductions d’objets, cartes, encadrés thématiques.
Le fil conducteur est énoncé dans le sous-titre : comment un pharaon devient-il une figure légendaire, de son vivant puis bien après sa mort ? Bénédicte Lhoyer déroule les grandes étapes du règne — guerres, diplomatie, constructions, famille royale, religion — et consacre des développements à l’héritage laissé par Ramsès. On y apprend par exemple un fait savoureux : en septembre 1822, lorsque Champollion parvient à déchiffrer les hiéroglyphes, c’est notamment le cartouche de Ramsès (le nom royal enserré dans un ovale) qui lui permet de verrouiller sa démonstration. Ramsès est donc doublement présent dans notre compréhension de l’Égypte ancienne : comme objet d’étude et comme l’une des clés d’accès à la langue des pharaons.
Le livre n’a pas vocation à épuiser son sujet ni à trancher les débats d’égyptologues. C’est un ouvrage de découverte et d’images, qui fournit les bases factuelles et iconographiques indispensables pour aborder ensuite des textes plus denses.
3. 24 heures de la vie sous Ramsès II (Renaud Pietri, 2023)

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Paru aux Presses universitaires de France dans une collection consacrée aux journées ordinaires de civilisations disparues, ce petit essai d’environ 250 pages repose sur un dispositif astucieux : suivre une descente du Nil, du sud vers le nord — le fleuve prend sa source en Afrique de l’Est et rejoint la Méditerranée par son delta, si bien que « descendre » le Nil signifie remonter la carte — en l’an 55 du règne de Ramsès II, soit aux alentours de 1225 avant notre ère. À chaque escale, un personnage contemporain prend la parole et introduit une thématique : un prêtre à Karnak, un artisan de Deir el-Médina (le village où vivaient les ouvriers chargés de creuser et de décorer les tombes royales de la Vallée des Rois), un scribe, un potier, un dignitaire de la cour.
Diplômé de l’École du Louvre et docteur en égyptologie de Montpellier 3, Renaud Pietri poursuit aujourd’hui ses recherches à l’université de Liège sur les papyrus ramessides conservés au Museo Egizio de Turin — deuxième plus grande collection d’antiquités égyptiennes au monde après celle du Caire. Cette familiarité avec les sources documentaires du quotidien nourrit le livre de détails concrets : outils, rations, loyers, prières du matin, hiérarchies administratives, rapports entre villageois et fonctionnaires.
L’intérêt de l’ouvrage tient précisément à son décentrement : Ramsès n’est plus la vedette, il devient le décor. En l’an 55, le pharaon a plus de soixante-dix ans, règne depuis plus d’un demi-siècle, et son autorité imprègne tout, mais ce sont ses sujets qu’on observe vivre. Le livre fonctionne très bien en complément d’une biographie classique : il donne la matière humaine que les récits centrés sur le souverain laissent forcément dans l’ombre.
4. Ramsès II. La véritable histoire (Christiane Desroches-Noblecourt, 1996)

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Christiane Desroches-Noblecourt (1913-2011) est l’une des figures majeures de l’égyptologie française du XXᵉ siècle. Conservatrice en chef du département des Antiquités égyptiennes du Louvre, elle a joué un rôle central dans le sauvetage des temples de Nubie : dans les années 1960, alors que la construction du haut barrage d’Assouan menaçait de les engloutir, une campagne internationale coordonnée par l’UNESCO a permis de démonter pierre par pierre des monuments comme Abou Simbel et de les remonter plus haut, à l’abri des eaux. Cette biographie, publiée chez Pygmalion en 1996 et rééditée en Livre de Poche, s’adresse à un large public cultivé.
Le titre, un brin provocateur, annonce le programme : faire le tri entre l’histoire et les légendes. Ces légendes viennent de deux directions. Il y a d’abord la propagande de Ramsès lui-même, en particulier autour de Qadech : le pharaon a fait graver cette prétendue « victoire » sur tous les temples du royaume, alors que la bataille fut au mieux un match nul dont il se retira sans prendre la ville. Il y a ensuite la tradition biblique, relayée par l’imaginaire populaire et par des films comme Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1956) : Ramsès II y est identifié au pharaon de l’Exode, celui qui opprime les Hébreux, ordonne la mort de leurs nouveau-nés et poursuit Moïse jusqu’à la mer Rouge. Association qu’aucune source égyptienne ne confirme, et qu’aucun événement documenté du règne de Ramsès II ne vient corroborer. L’autrice démonte ces deux couches de récit avec la connaissance intime qu’elle a des monuments, qu’elle a, selon son expression, « hantés » pendant trente ans.
Trente ans après sa parution, le livre a vieilli sur certains points : la recherche a progressé, plusieurs hypothèses ont été révisées. Il conserve cependant une place centrale dans l’historiographie francophone et reste l’un des meilleurs récits pour qui veut suivre la vie du pharaon sans se perdre dans l’appareil érudit.
5. L’empire des Ramsès (Claire Lalouette, 1985)

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Troisième volume de l’Histoire de la civilisation pharaonique de Claire Lalouette (1929-2020), professeure d’égyptologie à la Sorbonne, cet ouvrage publié chez Fayard en 1985 et réédité en poche chez Flammarion en 2011 adopte une échelle plus large que la biographie. Il traite de la dynastie ramesside dans son ensemble, de Séthi Iᵉʳ aux derniers Ramsès de la XXᵉ dynastie, avec une place centrale pour Ramsès II. Un premier chapitre récapitule brièvement l’Ancien et le Moyen Empire, ce qui permet de saisir ce qui se joue sous les Ramsès : l’aboutissement de quinze siècles d’histoire pharaonique, à un moment où l’Égypte contrôle un vaste espace qui s’étend de la Nubie à l’Euphrate.
La grande force de l’ouvrage tient à la place accordée aux textes eux-mêmes. Philologue, Claire Lalouette traduit et intègre à son récit de larges extraits de stèles, de papyrus, d’ostraca (ces éclats de poterie ou de calcaire sur lesquels les Égyptiens écrivaient leurs notes courantes, leurs brouillons, leurs comptes) et d’inscriptions monumentales. La civilisation ramesside apparaît alors de l’intérieur : on y lit des prières, des contrats, des rapports militaires, des lettres diplomatiques, des chansons d’amour. Ces textes sortent le lecteur des monuments pour l’amener du côté des gens qui y vivaient.
Certaines analyses datent un peu. On reprocherait aujourd’hui à l’autrice de faire un peu vite le lien entre pouvoir fort et prospérité générale, comme si la fortune du pharaon ruisselait nécessairement jusqu’au paysan du delta — hypothèse dont ni l’économiste moderne ni l’archéologue ne sont convaincus. Le livre reste une synthèse ample et solidement documentée, qui permet de situer Ramsès II dans sa lignée plutôt que de le traiter comme un astre isolé.
6. Ramsès II (Claude Obsomer, 2012)

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Publié chez Pygmalion dans la collection Les Grands Pharaons, ce volume de 557 pages signé Claude Obsomer, professeur d’égyptologie à l’Université catholique de Louvain, est aujourd’hui la référence scientifique francophone sur le règne. Il intègre vingt années de publications savantes (nombreuses sur ce pharaon) et confronte systématiquement les sources textuelles, iconographiques et archéologiques.
La qualité du livre tient d’abord à son honnêteté méthodologique. Sur les points contestés — et ils sont nombreux, de la chronologie précise de la bataille de Qadech à la filiation des dizaines d’enfants royaux, sans oublier l’identification des grands dignitaires — Obsomer expose les hypothèses concurrentes de ses collègues (Kenneth A. Kitchen, Christian Leblanc, Desroches-Noblecourt et bien d’autres), les met en dialogue et laisse le lecteur juger, plutôt que d’imposer une thèse unique. Le plan est large : règnes précédents, accession au trône, guerres hittites, programme architectural en Égypte et en Nubie (Abou Simbel en tête), famille royale, grands dignitaires, fin du règne, tribulations de la momie, héritage du modèle ramesside auprès des successeurs. Une abondante iconographie accompagne le texte, parfois alourdi par les citations en hiéroglyphes traduits.
Le livre s’adresse à un lectorat déjà familier du sujet — on y entre plus facilement après avoir lu deux ou trois des ouvrages précédents. Mais pour qui veut aller au fond des choses et mettre à l’épreuve, chiffres et sources à l’appui, les idées reçues sur le pharaon, c’est ici qu’il faut aboutir.