Né en 1883 à Châteldon, dans le Puy-de-Dôme, fils d’un aubergiste auvergnat, Pierre Laval devient avocat avant d’entrer en politique. Élu député socialiste d’Aubervilliers en 1914, maire de cette ville ouvrière pendant plus de vingt ans, il quitte la SFIO en 1920 et glisse peu à peu vers la droite. Entre 1925 et 1944, il sera quatorze fois ministre et trois fois président du Conseil. En 1931, Time Magazine le sacre homme de l’année — premier Français à recevoir la distinction. Reçu à Washington par le président Hoover, il rencontre Mussolini à Rome, et signe en 1935 un pacte d’assistance mutuelle avec Staline.
Puis vient la défaite de juin 1940. Le 10 juillet, dans la ville thermale de Vichy où le gouvernement s’est replié, Laval obtient des parlementaires qu’ils votent les pleins pouvoirs constituants au maréchal Pétain : la IIIe République cesse d’exister, l’« État français » la remplace. Laval devient vice-président du Conseil et dauphin désigné du maréchal, avant d’être brutalement évincé en décembre 1940. Il est rappelé au pouvoir en avril 1942 sur exigence des Allemands, qui le jugent plus favorable à une collaboration active que l’amiral Darlan, son prédécesseur. Chef du gouvernement, il prend des responsabilités personnelles dans les pires volets de la collaboration : livraison à l’Allemagne de centaines de milliers de travailleurs français (le Service du travail obligatoire, STO), participation active à la déportation des Juifs — dont des enfants, que rien n’obligeait la France à livrer —, soutien à la Milice de Joseph Darnand, qui traque résistants et juifs sur le sol français. Sa phrase du 22 juin 1942, prononcée à la radio — « Je souhaite la victoire de l’Allemagne, parce que sans elle, le bolchevisme s’installerait partout en Europe » —, résume à elle seule sa politique. Le 15 octobre 1945, après un procès bâclé où les jurés hurlent « douze balles dans la peau » avant même le verdict, la Haute Cour de justice l’envoie devant un peloton, dans un fossé de la prison de Fresnes.
Comment un pacifiste sincère, artisan des premières assurances sociales en 1928, disciple d’Aristide Briand et pur produit de la méritocratie républicaine, en est-il venu à prendre personnellement la tête de la collaboration française avec le IIIe Reich ? C’est autour de cette énigme — ce « mystère français » — que s’organisent les quatre livres ci-dessous. D’abord la biographie de référence qui pose un premier portrait solide ; ensuite la somme monumentale qui reprend le dossier de fond en comble à partir d’archives inédites ; puis un angle oblique par le cercle familial et mondain, via les carnets de Josée de Chambrun, sa fille unique ; et enfin la parole du principal intéressé.
1. Pierre Laval (Fred Kupferman, 1987)

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Historien des relations franco-allemandes de l’entre-deux-guerres, Fred Kupferman publie en 1987 ce qui restera longtemps la biographie de référence de Pierre Laval. L’auteur a porté enfant l’étoile jaune et perdu son père à Auschwitz : on attendrait un règlement de comptes. Il livre l’inverse. Son livre retrace sans hargne ni complaisance la trajectoire de l’homme qui passe du socialisme municipal d’Aubervilliers aux grandes capitales, puis à l’hôtel du Parc de Vichy, siège du gouvernement collaborationniste. La critique salua à l’époque son objectivité et sa sérénité — deux qualités rarissimes pour un livre signé d’un fils de victime de la Shoah.
Le récit déroule les deux Laval en parallèle : d’un côté le maire inamovible, l’un des pères oubliés des assurances sociales, le diplomate habile qui, en 1931, parade à New York ; de l’autre le fossoyeur de la République, l’homme des compromissions puis des crimes de la collaboration — rafles, STO, Milice. Kupferman ne cherche pas à dissoudre le second dans le premier, ni à réduire le premier au second. Il montre une dérive, pas un destin écrit d’avance.
C’est un livre idéal pour commencer. Environ 650 pages, une charpente chronologique limpide, des synthèses efficaces aux moments clés (la journée du 10 juillet 1940, l’éviction de décembre, le retour de 1942) : on en sort avec la carte du personnage en tête. Les travaux ultérieurs, à commencer par celui de Renaud Meltz, s’appuieront largement dessus tout en le prolongeant. Près de quarante ans après sa parution, il tient toujours la route.
2. Pierre Laval. Un mystère français (Renaud Meltz, 2018)

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Trente ans après Kupferman, Renaud Meltz, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Haute-Alsace, reprend le dossier et produit un pavé de plus de 1 200 pages qui fera autorité. L’ampleur documentaire impressionne : archives du clan familial conservées à la Fondation Josée et René de Chambrun, fonds diplomatiques et judiciaires, presse du temps, journaux intimes de contemporains, jusqu’aux bulletins scolaires du jeune Pierre et aux souvenirs inédits de Charlotte Charpentier, sa maîtresse longtemps restée dans l’ombre.
Meltz pose trois questions qui structurent son enquête : comment ce fils du peuple se retourne-t-il contre la démocratie qui l’a porté au sommet ? Comment ce pragmatique, ce « monsieur Tout le Monde » à bien des égards, en vient-il à prendre des décisions monstrueuses ? Et quelle est sa part exacte dans la défaite de 1940, puis dans la Collaboration ? On pourrait croire que les années 1940-1945 forment le cœur du livre ; elles n’en occupent en réalité que le tiers final — soit tout de même près de 400 pages. Le reste reconstitue patiemment la formation politique, la diagonale idéologique qui conduit Laval de l’extrême gauche à la droite dure, l’ascension du député-maire, un enrichissement personnel aux contours parfois troubles, la présidence du Conseil de 1931, les manœuvres contre le Front populaire, et le 10 juillet 1940 reconstitué heure par heure.
N’attendez aucune réhabilitation : il n’y en a pas. Meltz rend le personnage à sa complexité sans le rendre sympathique. Laval y apparaît fin manœuvrier, amoureux du pouvoir, aux convictions ni claires ni constantes, capable de mentir sur le sort des Juifs qu’il envoie vers la Pologne. C’est long, c’est dense, parfois un peu redondant — 1 200 pages, cela se mérite —, mais c’est la somme contre laquelle se mesureront désormais toutes les études à venir.
3. Pierre Laval vu par sa fille. D’après ses carnets intimes (Yves Pourcher, 2002)

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Veuf de Josée de Chambrun (morte en 1992), le comte René de Chambrun ouvre à l’historien Yves Pourcher les papiers de son épouse : carnets intimes tenus depuis les années 1930, lettres, agendas. De cette matière première, Pourcher tire un livre singulier, qui prend Laval par le côté — par le regard fasciné et aveugle de sa fille unique. Le procédé déplace le centre de gravité du récit : on ne suit pas d’abord le ministre, mais la jeune femme qui l’adore, qui l’accompagne à Washington, Rome et Moscou, et qui, pendant l’Occupation, fréquente tout ce que Paris compte d’élites compromises.
Défile alors un catalogue des grandes compromissions parisiennes : Arletty, Paul Morand, Coco Chanel, René Bousquet (organisateur en 1942 de la rafle du Vel d’Hiv), Jean Jardin (l’éminence grise de Laval à Vichy), Marcel Jouhandeau, aux côtés des autorités allemandes. On dînait chez les Citroën, on dîne désormais à l’ambassade d’Allemagne. Josée achète des robes, note les potins, enchaîne les cocktails — dont un, pendant la drôle de guerre (septembre 1939 – mai 1940), tenu à la cave pour cause d’alerte aérienne, qu’elle trouve « fort amusant ». Sa dévotion filiale reste intacte jusqu’à l’exécution de son père, dont elle relatera le procès depuis les bancs du public.
Ce n’est pas une biographie classique, et certain·es lecteur·ices le regretteront : Laval y reste en partie hors champ, pendant que sa fille fait ses emplettes. Mais c’est précisément ce qui fait le prix du livre. Il donne à voir, de l’intérieur, le milieu social dans lequel Laval évolue, et la façon dont la Collaboration s’est d’abord vécue en dîners et en soirées avant de s’écrire en actes d’accusation. Un éclairage latéral, irremplaçable, sur les années noires.
4. Laval parle… Notes et mémoires rédigés à Fresnes d’août à octobre 1945 (Pierre Laval, 1948)

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Publié en 1948 par ses avocats, Jacques Baraduc et Albert Naud, trois ans après son exécution et avec une préface de sa fille Josée, ce volume rassemble les notes que Pierre Laval rédige dans sa cellule de Fresnes, entre août et octobre 1945, pour répondre point par point aux chefs d’accusation. Ce n’est ni un journal intime ni des mémoires au sens classique : c’est une plaidoirie écrite, chapitre après chapitre, sur chacun des grands dossiers du procès — la rencontre de Montoire entre Pétain et Hitler (octobre 1940, acte fondateur de la collaboration officielle), le sort des Juifs, le STO, la flotte française sabordée à Toulon en novembre 1942, les relations avec Hitler et avec Otto Abetz (l’ambassadeur du Reich à Paris), la journée du 10 juillet 1940, la Relève (son programme d’échange d’un prisonnier de guerre français contre trois ouvriers partis volontairement travailler en Allemagne, préfiguration du STO), et sa destitution par Pétain en décembre 1940.
Le document a une valeur historique réelle, à condition de ne jamais perdre de vue ce qu’il est : la plaidoirie d’un homme qui se sait condamné et qui écrit pour la postérité. Au procès lui-même, les jurés l’ont insulté, ses avocats ont refusé de plaider en signe de protestation, et Laval a fini par claquer la porte de l’audience. Ces notes de Fresnes sont le discours qu’il n’a jamais pu prononcer. Il y développe la ligne qu’il maintiendra jusqu’au peloton : celle du « bouclier » qui aurait protégé les Français de l’intérieur pendant que de Gaulle jouait l’épée depuis Londres, celle du négociateur qui aurait limité la casse face à des Allemands autrement plus brutaux. Certaines pages apportent des précisions utiles sur le repli du gouvernement à Bordeaux en juin 1940 (le dernier gouvernement de la IIIe République, qui choisit l’armistice plutôt que la poursuite du combat depuis l’Afrique du Nord) et sur l’Assemblée nationale du 10 juillet. D’autres relèvent de la reconstruction a posteriori, voire du mensonge assumé — particulièrement sur le sort des Juifs déportés, dont Laval prétend ignorer qu’ils étaient envoyés à la mort.
C’est pour cette raison qu’il vaut mieux le lire en dernier, une fois prise la mesure, grâce aux trois livres précédents, de ce que l’homme a réellement fait, dit et couvert. Confronté aux archives, ce texte donne à voir un système de défense à nu — ses zones de vérité, ses silences, ses reconstructions. Lu isolément, il peut facilement égarer ; lu en dernier, il complète le portrait d’une voix indispensable, celle de l’intéressé lui-même.