Françoise de Rochechouart de Mortemart naît en 1640 dans l’une des plus anciennes familles de la noblesse française, les Mortemart, célèbres à la cour pour leur verve, leur répartie cinglante et leur goût du bon mot — un trait de famille si reconnu qu’on le désigne sous le nom d’« esprit Mortemart ». Mariée en 1663 au marquis de Montespan, elle devient dame d’honneur de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV. C’est à la cour, dans cette proximité quotidienne avec le souverain, qu’elle attire son attention ; le roi délaisse pour elle sa première favorite, Louise de La Vallière. Leur liaison, qui débute vers 1667, pose d’emblée un problème juridique et moral : c’est un double adultère, puisque Louis XIV est marié à la reine et Athénaïs — le prénom qu’elle préfère — l’est au marquis de Montespan. Le roi s’en accommode. Pendant une dizaine d’années, la favorite est la véritable reine de Versailles : elle donne sept enfants au roi (des « bâtards royaux », c’est-à-dire des enfants nés hors mariage, dont plusieurs seront légitimés par lettres patentes), elle protège Molière, Racine, La Fontaine et Lully, et c’est autour d’elle que s’organisent les fêtes, les commandes artistiques et une bonne part de la vie sociale de la cour.
Mais la faveur royale ne dure qu’à condition de la défendre jour après jour. D’abord engagée comme gouvernante secrète des enfants de Montespan et du roi, Françoise de Maintenon gagne peu à peu la confiance, puis l’affection de Louis XIV. Et lorsque éclate en 1679 la ténébreuse affaire des Poisons — un vaste scandale criminel où des empoisonneuses, des devineresses et des prêtres adeptes de messes noires (des cérémonies sataniques, parodies de la liturgie catholique) se révèlent liés à des membres de la haute noblesse —, le nom de la favorite royale se retrouve parmi les suspects. Louis XIV choisit d’étouffer en partie l’affaire pour protéger la réputation de la monarchie, mais il éloigne Montespan de la cour. Elle consacre ses dernières années à la pénitence et à la charité, et meurt en 1707, loin de Versailles.
Les six livres rassemblés ici permettent de saisir l’ensemble de sa trajectoire. D’abord une fresque panoramique qui situe Montespan parmi toutes les femmes de Louis XIV ; puis deux biographies qui lui sont entièrement consacrées (la première accessible, la seconde exhaustive) ; ensuite un portrait croisé avec sa rivale Maintenon ; et enfin deux ouvrages sur l’affaire des Poisons — le chapitre le plus sombre de cette histoire. Libre à vous, évidemment, de piocher dans le désordre.
1. Les Femmes du Roi-Soleil — Les Reines de France au temps des Bourbons, tome 2 (Simone Bertière, 1998)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avant de se concentrer sur Montespan, il est utile de comprendre le monde dans lequel elle évolue. Agrégée de lettres classiques et spécialiste de l’histoire des mentalités, Simone Bertière propose ici le deuxième tome de sa grande fresque sur les reines de France — une série dont le premier volume a reçu le Grand Prix d’histoire Chateaubriand. Le livre couvre l’intégralité du règne de Louis XIV à travers les femmes qui l’entourent : Marie-Thérèse d’Espagne, la reine officielle, tenue à l’écart des affaires mais dont le rôle dynastique reste central (c’est elle qui donne au roi son héritier, le Grand Dauphin) ; Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, premier amour de Louis XIV, que le jeune roi doit abandonner pour épouser Marie-Thérèse — un mariage imposé par le traité des Pyrénées entre la France et l’Espagne ; Louise de La Vallière, première favorite, qui finit par se retirer au couvent ; Athénaïs de Montespan ; et Françoise de Maintenon, que Louis XIV épouse secrètement après la mort de la reine, en 1683.
Ce qui rend ce livre précieux, c’est qu’il permet de comprendre pourquoi Louis XIV passe d’une femme à l’autre. Ce n’est pas qu’une affaire de caprices amoureux : chaque liaison correspond à un moment du règne et à un état d’esprit du roi. Le jeune Louis XIV, romantique, s’éprend de la douce La Vallière ; le Louis XIV triomphant, au faîte de sa puissance militaire et politique, choisit l’orgueilleuse Montespan ; le Louis XIV vieilli, tourné vers la dévotion, se range aux côtés de la pieuse Maintenon. Bertière reconstitue ces glissements sans forcer le trait, et le volume se lit de façon autonome, sans qu’il soit nécessaire d’avoir lu le premier tome.
2. Madame de Montespan. La favorite du Roi-Soleil à son zénith (Michel de Decker, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Michel de Decker (1948-2019), historien connu pour ses biographies de grandes figures de l’Ancien Régime (Talleyrand, Alexandre Dumas, entre autres), consacre à Athénaïs un portrait qui ne s’embarrasse pas de longs préliminaires. La jeunesse de la future marquise est traitée avec concision, et l’on aborde rapidement la rencontre avec Louis XIV, l’ascension, les années de gloire. De Decker ne dissimule pas une certaine sympathie pour son personnage et prend le parti de montrer une Montespan plus nuancée que l’image héritée de Saint-Simon et des mémorialistes du XVIIIe siècle, qui l’ont souvent réduite à une femme orgueilleuse, colérique et sans scrupules. Il insiste au contraire sur son intelligence, son rôle de protectrice des arts et sa capacité de tendresse.
La dernière partie du livre est consacrée à l’affaire des Poisons. De Decker y défend une thèse originale : selon lui, le véritable orchestrateur du scandale serait le marquis de Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV et rival politique de Colbert, qui aurait instrumentalisé l’affaire pour nuire à Montespan et, par ricochet, à ses protégés. L’hypothèse ne fait pas l’unanimité parmi les historiens, mais elle a l’intérêt de poser la question des motivations politiques derrière le scandale. De Decker admet que Montespan a pu recourir à des philtres d’amour — une pratique courante à l’époque — sans pour autant tremper dans les crimes les plus graves dont on l’a accusée. Si vous découvrez le personnage et souhaitez une première approche sans trop de discussions historiographiques, c’est par ce livre qu’il faut commencer.
3. Madame de Montespan (Jean-Christian Petitfils, 1988)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
C’est la biographie de référence. Jean-Christian Petitfils, dont les biographies des rois Bourbons (Louis XIII, Louis XIV, Louis XVI) ont toutes reçu de grands prix littéraires, consacre à la favorite une étude qui couvre l’intégralité de sa vie : les intrigues de la famille Mortemart (un père charmeur mais ruiné, une mère pieuse et bien en cour auprès d’Anne d’Autriche — la mère de Louis XIV —, un frère prodigue qui grandit aux côtés du jeune roi), le mariage avec le marquis de Montespan, la conquête du roi, les années de faveur et la longue disgrâce.
L’un des apports majeurs de ce livre tient à la place accordée au marquis de Montespan — le mari. Là où d’autres biographes l’expédient en quelques paragraphes, Petitfils lui consacre des chapitres entiers. Et pour cause : Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin refuse de jouer le cocu docile. Il proteste publiquement, fait tendre son carrosse de noir en signe de deuil, menace de reprendre ses enfants (la loi lui en donne le droit tant que la séparation de corps n’est pas prononcée, ce qui n’arrive qu’en 1674), et finit par quitter la cour, ruiné et amer. Petitfils reconstitue aussi la lutte permanente d’Athénaïs pour garder sa position face à un roi inconstant : elle surveille chaque jeune femme qui s’approche de Louis XIV, use de stratagèmes pour éloigner les rivales potentielles, et vit dans la crainte perpétuelle d’être remplacée — un épuisement qui n’est pas sans rappeler, un siècle plus tard, celui de Mme de Pompadour sous Louis XV.
Le livre aborde enfin la question de l’implication de Montespan dans l’affaire des Poisons. Petitfils sépare ce qui relève de preuves solides de ce qui relève de témoignages arrachés sous la torture — une distinction cruciale, car une grande partie des accusations repose sur les déclarations de Marguerite Monvoisin, fille de la devineresse et empoisonneuse La Voisin (dont il sera abondamment question dans les deux derniers livres de cette sélection), obtenues dans des conditions qui fragilisent leur fiabilité. La vie d’Athénaïs après la cour — sa retraite à la communauté de Saint-Joseph, ses jeûnes, ses actes de charité — bénéficie d’un traitement approfondi, ce qui est rare : la plupart des biographes referment le livre dès que la favorite quitte Versailles. Petitfils, lui, va jusqu’au bout.
4. Duel pour un roi — Madame de Montespan contre Madame de Maintenon (Agnès Walch, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Spécialiste du couple et du mariage à l’époque moderne, l’historienne Agnès Walch a fait un choix de construction différent : plutôt que de raconter séparément la vie de chaque favorite — ce qui oblige toujours, à un moment ou à un autre, à parler longuement de l’autre —, elle les réunit dans le même livre. Car les deux femmes se prénomment Françoise, naissent à six ans d’écart dans des provinces voisines, et voient leurs destins se croiser, puis s’opposer pendant trois décennies. On suit les deux Françoise depuis leurs enfances radicalement différentes : l’une grandit dans le faste d’une grande famille aristocratique, l’autre naît dans une cellule de prison — son père, Constant d’Aubigné, est alors incarcéré — et connaît une enfance de pauvreté et d’instabilité.
Le livre retrace leur amitié initiale : c’est Montespan elle-même qui fait appel à Mme Scarron (future Maintenon) pour élever en secret les enfants qu’elle a du roi. Les deux femmes s’estiment, se fréquentent, partagent une complicité intellectuelle. Puis vient la rupture : lassé des colères et de la jalousie d’Athénaïs, Louis XIV se tourne vers la gouvernante, qu’il apprécie d’abord pour son calme et sa conversation, puis pour sa solidité morale. L’affrontement qui en résulte dure trente ans et dépasse la simple rivalité amoureuse : il oppose deux visions du monde — celle, aristocratique et fastueuse, des Mortemart, contre celle, austère et dévote, de Maintenon, qui pousse le roi vers une piété de plus en plus rigide. Le triomphe de Maintenon, qui épouse secrètement Louis XIV en 1683 et l’accompagne jusqu’à sa mort en 1715, coïncide avec un tournant du règne : la fin des grandes fêtes, le repli religieux, et la révocation de l’édit de Nantes en 1685 — la suppression de la liberté de culte accordée aux protestants par Henri IV en 1598, qui pousse des centaines de milliers de huguenots à l’exil ou à la conversion forcée.
Le parti pris de cette biographie croisée permet de mesurer à quel point les deux femmes se définissent l’une par rapport à l’autre : la flamboyance de Montespan n’a de sens que face à la retenue de Maintenon, et inversement. Un complément précieux aux biographies individuelles.
5. L’Affaire des poisons — Crimes et sorcellerie au temps du Roi-Soleil (Jean-Christian Petitfils, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Après sa biographie de Montespan, Petitfils revient sur le scandale qui a précipité sa chute, mais cette fois, c’est l’affaire des Poisons dans sa totalité qui occupe le centre du récit. Les faits : en 1679, à l’apogée du règne de Louis XIV, l’arrestation de plusieurs devineresses parisiennes — dont Catherine Deshayes, dite « La Voisin », une femme qui lisait l’avenir dans les lignes de la main, pratiquait des avortements clandestins et fournissait du poison à sa clientèle — met au jour un réseau criminel d’une ampleur inédite. On y trouve des alchimistes, des prêtres qui célèbrent des messes noires, des fabricants de poisons et des clients venus de la haute noblesse. L’enquête, confiée à Gabriel Nicolas de La Reynie, premier « lieutenant général de police » de Paris (un poste créé par Louis XIV en 1667 pour structurer le maintien de l’ordre dans la capitale), révèle que des centaines de personnes sont impliquées, y compris des proches du roi.
Petitfils suit pas à pas le travail de La Reynie, reconstitue la chaîne des arrestations, des interrogatoires et des aveux — dont beaucoup sont obtenus par la torture, ce qui pose la question de leur fiabilité. Il confronte les thèses avancées par d’autres historiens et leur oppose ses propres conclusions, fondées en partie sur des documents que La Reynie avait dissimulés sous les lames de son plancher — au mépris des ordres de Louis XIV, qui avait exigé la destruction de toutes les pièces compromettantes — et qui n’ont été retrouvés que bien après sa mort. Sur la culpabilité de Montespan, Petitfils avance avec prudence : si la favorite a vraisemblablement eu recours à des marchands de philtres d’amour (pour retenir l’affection d’un roi volage), rien ne prouve de façon irréfutable qu’elle ait participé à des messes noires ou commandité des empoisonnements. Louis XIV, de son côté, a choisi de soustraire les pièces les plus compromettantes du dossier à la Chambre ardente — le tribunal spécial créé pour juger cette affaire — et de faire détruire une partie des archives : mieux valait le silence que le risque d’un scandale qui aurait éclaboussé la monarchie elle-même.
L’ouvrage est dense : la profusion de noms, de titres et de liens entre les protagonistes peut dérouter si l’on n’est pas déjà familier de la cour de Louis XIV. Il se lit idéalement après la biographie de Montespan du même auteur, dont il constitue le prolongement naturel.
6. L’Affaire des poisons — Crime, sorcellerie et scandale sous le règne de Louis XIV (Claude Quétel, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Directeur de recherche au CNRS et ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, Claude Quétel (1939-2019) est un historien spécialiste de l’enfermement et de la psychiatrie. Il s’est aussi intéressé de près à ce qu’on appelle la « psychohistoire », c’est-à-dire à la façon dont les croyances, les peurs et les superstitions d’une époque rendent possibles certains événements. C’est cette approche qui explique l’angle singulier de son livre : plutôt que d’entrer directement dans le scandale judiciaire, Quétel commence par reconstituer le Paris populaire du XVIIe siècle — ses quartiers mal famés, ses populations marginales, son système judiciaire en pleine mutation et la naissance de la police moderne.
Ce travail de contextualisation est le cœur du livre. On y comprend comment un réseau de devineresses (des femmes qui prédisaient l’avenir, vendaient des philtres d’amour et, à l’occasion, fournissaient de la « poudre de succession » — un euphémisme pour désigner le poison, utilisé par des héritiers impatients pour accélérer la mort d’un parent riche) a pu prospérer dans un Paris où la superstition côtoyait la raison, et où les plus grands noms de la noblesse n’hésitaient pas à consulter des devineresses de bas étage. Quétel restitue la vie quotidienne des accusés, y compris les plus obscurs, avec une précision géographique peu commune — noms de rues, de quartiers, de lieux de réunion clandestins. L’ouvrage s’ouvre sur un index des personnes impliquées avec leur rôle dans l’affaire, ce qui évite de se perdre dans la centaine de protagonistes.
Sur Montespan, Quétel rejoint en partie les conclusions de Petitfils : les preuves directes de sa culpabilité manquent, mais le faisceau d’indices reste troublant. Le livre se referme sur les suites de l’affaire : 36 condamnations à mort, des dizaines d’incarcérations sans jugement dans des forteresses de province, et l’édit royal de juillet 1682 qui réglemente l’accès aux substances toxiques — désormais réservées aux seuls professionnels enregistrés. Un second regard sur l’affaire, complémentaire de celui de Petitfils, qui intéressera tout particulièrement celles et ceux qui veulent comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais pourquoi cette société l’a rendu possible.