L’histoire de la Roumanie commence dans la région que les Romains appellent Dacie, à cheval sur les Carpates. En 106 après J.-C., l’empereur Trajan vainc le roi dace Décébale et annexe le territoire à l’Empire. La province est romanisée pendant un siècle et demi avant que Rome ne l’abandonne, mais la langue latine y prend racine : elle évoluera ensuite dans un environnement slave, byzantin et turc, sans contact direct avec les autres langues romanes. De cet isolement linguistique naîtra plus tard le mythe d’une « île latine dans une mer slave », qui deviendra un fondement de l’identité moderne du pays. Au Moyen Âge, trois principautés prennent forme : la Valachie au sud, la Moldavie à l’est, la Transylvanie à l’ouest. Chacune a son histoire propre et passe sous des suzerainetés différentes — turque pour les deux premières, hongroise puis habsbourgeoise pour la troisième.
En 1859, l’union de la Valachie et de la Moldavie donne naissance à un État roumain moderne, qui obtient son indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman au congrès de Berlin en 1878 et devient royaume en 1881. La fin de la Première Guerre mondiale lui apporte un agrandissement décisif : à la faveur du démembrement des empires austro-hongrois et russe, les traités de 1919-1920 lui attribuent la Transylvanie, la Bessarabie et la Bucovine. Cette Grande Roumanie double presque sa superficie, mais elle hérite de minorités nombreuses — Hongrois, Allemands, Juifs, Roms, Ukrainiens — qui représentent près d’un tiers de sa population et alimentent un nationalisme obsédé par l’homogénéité ethnique.
Dans l’entre-deux-guerres, le pays bascule vers l’extrême droite. La Garde de fer, mouvement fasciste et antisémite imprégné d’orthodoxie, fondé par Corneliu Codreanu, séduit une part notable de l’élite intellectuelle. À l’été 1940, l’Allemagne et l’URSS imposent à la Roumanie d’amputer son territoire au profit de l’Union soviétique (Bessarabie et Bucovine du Nord), de la Hongrie (nord de la Transylvanie) et de la Bulgarie (sud de la Dobroudja). Le roi Carol II perd toute légitimité dans cette débâcle et abdique en septembre ; le maréchal Ion Antonescu prend le pouvoir avec l’appui des légionnaires de la Garde de fer. Allié de Hitler, il engage la Roumanie dans la guerre contre l’URSS en juin 1941 et organise une Shoah à la roumaine : entre 1940 et 1944, environ 250 000 Juifs et 11 000 Roms périssent du fait de l’administration de Bucarest, en grande partie en Transnistrie, ce territoire situé entre le Dniestr et le Boug que la Roumanie occupe pendant trois ans et où elle déporte les Juifs et les Roms.
En août 1944, alors que l’Armée rouge avance sur le pays, le jeune roi Michel Ier renverse Antonescu par un coup d’État et fait basculer la Roumanie dans le camp allié. Le pays passe ensuite dans l’orbite soviétique au fil des mois suivants : noyautage du gouvernement par le Parti communiste, élections truquées en 1946, abdication forcée du roi en décembre 1947 et proclamation d’une République populaire. Gheorghe Gheorghiu-Dej impose un stalinisme dur jusqu’à sa mort en 1965 ; Nicolae Ceaușescu lui succède. Le nouveau dirigeant prend ses distances avec Moscou — il refuse en 1968 de participer à l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie —, libéralise temporairement la culture et ouvre l’économie à l’Ouest. Mais le régime se durcit ensuite en un national-communisme de plus en plus autoritaire ; pour rembourser une dette extérieure colossale, la population subit dans les années 1980 des privations extrêmes : rationnement alimentaire, coupures d’électricité et de chauffage, pénurie généralisée. Le 22 décembre 1989, l’insurrection met fin au régime ; trois jours plus tard, les Ceaușescu sont jugés sommairement et fusillés.
Les années qui suivent 1989 sont éprouvantes : la libéralisation de l’économie provoque un effondrement industriel et une émigration massive. L’adhésion à l’OTAN en 2004, puis à l’Union européenne en 2007, marque l’aboutissement d’une longue marche vers l’Ouest.
Les huit livres qui suivent éclairent cette trajectoire selon des angles complémentaires : panorama général, essai d’interprétation, journal intime, documents primaires, enquête historique, mémoire familiale, biographie politique.
1. Histoire des Roumains (Catherine Durandin, 1995)

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Agrégée d’histoire et alors professeure à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), Catherine Durandin publie chez Fayard en 1995 un panorama qui couvre près de deux mille ans, de l’Antiquité dace à l’après-1989. Le titre annonce une thèse : il faut parler d’une histoire des Roumains plutôt que de la Roumanie, parce que cette nation s’est construite tardivement, à partir d’une mosaïque de régions placées sous la domination ou la suzeraineté des empires byzantin, ottoman, habsbourgeois et russe. L’autrice consacre l’essentiel de son volume aux XIXe et XXe siècles, qu’elle parcourt à travers la question de la « roumanité » : qu’est-ce qui fait qu’un Roumain se reconnaît tel ? Une identité, répond-elle, qui doit moins à un fonds culturel commun et stable qu’à une longue série de tensions avec ses voisinages — l’Ouest, l’Orient, la Mitteleuropa, les Balkans.
L’ouvrage s’attache à démythifier un récit national longtemps embelli par l’historiographie roumaine : l’idée d’une « île latine dans une mer slave », la figure de la paysannerie idéalisée, le mythe d’une Roumanie victime perpétuelle de ses voisins. Catherine Durandin restitue les ambiguïtés des moments difficiles — la dictature personnelle de Carol II à la fin des années 1930, le régime fasciste d’Antonescu, l’expérience communiste, les contradictions de la transition postcommuniste — et refuse de présenter ces tournants comme des destins tracés d’avance par la « nature » du peuple roumain. La période ceaușescienne reçoit un traitement fourni qui montre comment le national-communisme se contente de reprendre et d’instrumentaliser des thèmes nationalistes anciens, déjà présents dans la pensée d’extrême droite des années 1930.
Près de trente ans après sa parution, le livre demeure la référence francophone sur le sujet, malgré une nette focalisation sur l’histoire des élites et des débats intellectuels au détriment de l’histoire sociale ou populaire. Il s’adresse à qui veut une vue d’ensemble débarrassée des récits patriotiques figés.
2. La Roumanie : un pays à la frontière de l’Europe (Lucian Boia, 2003)

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Lucian Boia, historien à l’université de Bucarest et pourfendeur des mythes nationaux roumains, signe un essai de synthèse qui parcourt l’histoire roumaine du Moyen Âge au début du XXIe siècle. La thèse centrale tient en un mot : la frontière. Pour Boia, la Roumanie est un pays-charnière, situé à la lisière de plusieurs grands ensembles européens (mondes latin, slave, germanique, ottoman), où se sont superposés et croisés des héritages turcs, grecs, hongrois, allemands, russes et français. Cette position de carrefour explique à la fois l’ouverture du pays aux influences extérieures et sa tendance récurrente au repli sur soi.
Le livre démantèle pièce par pièce les mythes nationaux que l’historiographie roumaine a longtemps consolidés : le mythe d’une descendance directe et continue depuis les Daces et les Romains, qui contournerait les apports slaves ; celui d’une unité politique projetée à rebours sur tous les siècles, alors que les principautés ne se sont effectivement réunies qu’à la fin du XIXe et au XXe siècle ; ou encore celui de l’« île latine » au milieu d’une mer slave, qui a servi à justifier le tropisme occidental du pays. À ces récits, Boia oppose une lecture où l’identité nationale apparaît comme une construction historique, refondée par chaque génération selon les enjeux politiques de son temps. La seconde moitié du XXe siècle — Holocauste, communisme, ère Ceaușescu, transition difficile — y reçoit un traitement sans complaisance.
Court, dense, accessible, l’essai éclaire la question — pourquoi la Roumanie est ce qu’elle est — sans excès de détail factuel. Il complète le panorama plus chronologique de Catherine Durandin, dont il partage le souci critique des récits officiels.
3. Journal 1935-1944 (Mihail Sebastian, 1998)

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Romancier, dramaturge et critique littéraire, Mihail Sebastian compte dans l’entre-deux-guerres parmi les plumes en vue de la jeune intelligentsia roumaine. Né Iosif Mendel Hechter en 1907 dans une famille juive du port danubien de Brăila, il fréquente Mircea Eliade (futur grand historien des religions), Eugène Ionesco (futur dramaturge de l’absurde), Emil Cioran (futur philosophe pessimiste exilé à Paris) et leur maître à penser commun, le philosophe Nae Ionescu, qui rallie à partir de 1934 le mouvement fasciste de la Garde de fer. Tenu jour après jour de février 1935 à décembre 1944 et resté inédit en Roumanie jusqu’en 1996, le journal de Sebastian retrace ce qu’Ionesco appellera plus tard, dans sa pièce Rhinocéros, la « rhinocérisation » : la conversion progressive de gens cultivés et apparemment civilisés à la brutalité fasciste. Voir ses proches glisser dans l’antisémitisme — parfois sans même paraître mesurer ce qu’ils infligent à celui qui les écoute — imprime au journal une douleur sourde.
Le journal n’est pourtant pas que politique : Sebastian y note ses lectures, ses émotions de mélomane, ses tourments amoureux, ses doutes d’écrivain. La force du livre tient à ce double registre, intime et historique. Confiné à Bucarest, soumis aux interdictions professionnelles et aux humiliations, menacé de déportation à plusieurs reprises, Sebastian voit le pays s’enfoncer dans l’antisémitisme d’État. Il consigne, sans pathos, les massacres de la rébellion légionnaire de janvier 1941 — où des Juifs furent pendus aux crochets d’un abattoir bucarestois avec la mention « viande casher » —, le pogrom de Iași en juin 1941 et le « train de la mort » qui le prolonge, près de 13 000 morts au total, puis les déportations en Transnistrie. La sobriété du regard, alors même que sa propre vie est en jeu, place Sebastian parmi les grands diaristes du XXe siècle, à côté de Victor Klemperer, philologue juif qui a tenu un journal comparable sous l’Allemagne nazie.
À sa parution roumaine en 1996, le livre fait scandale : il oblige le pays à reconnaître la responsabilité de son intelligentsia dans la dérive fasciste, alors que la mémoire officielle s’arc-boute encore sur le mythe d’une Roumanie épargnée par l’antisémitisme. Sebastian meurt à Bucarest en mai 1945, fauché par un camion soviétique alors qu’il se rend à l’université pour son premier cours de littérature universelle. Le texte vaut comme source historique de premier ordre et comme document littéraire ; il porte aussi un jugement implacable sur la lâcheté de toute une génération intellectuelle.
4. Cartea Neagră : Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, 1940-1944 (Matatias Carp, 2009)

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Avocat juif bucarestois, fils du sénateur et intellectuel Horia Carp, Matatias Carp est secrétaire général de l’Union des Juifs roumains, l’organisation représentative de la communauté, lorsque la guerre éclate. Arrêté en janvier 1941 lors de la rébellion légionnaire (la tentative de coup de force de la Garde de fer contre Antonescu, qui s’accompagne d’un pogrom à Bucarest), battu pendant 48 heures, il décide alors de rassembler clandestinement tout ce qu’il peut sur les persécutions en cours. Aidé par sa femme Ella, il réunit photos, témoignages, rapports, lettres et procès-verbaux : il achète des documents à des officiers allemands, soudoie des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur pour copier les archives le dimanche, sollicite ses correspondants juifs sur tout le territoire. Ce travail mené au péril de sa vie aboutit à trois volumes, publiés à Bucarest entre 1946 et 1948. Peu après leur parution, le régime communiste en interdit la diffusion.
L’ensemble — La Légion et la rébellion, Le Pogrom de Iași, Transnistrie — constitue la principale source documentaire sur l’extermination de plus de 350 000 Juifs roumains et ukrainiens par l’armée et la gendarmerie roumaines. Édité en français pour la première fois en 2009 par Denoël, dans une traduction d’Alexandra Laignel-Lavastine étoffée d’un appareil critique conséquent, le livre appartient à ce que les historiens appellent la « bibliothèque de la Catastrophe », l’ensemble des écrits de témoignage sur la Shoah, au même titre que le Livre noir de Vassili Grossman et Ilya Ehrenbourg sur les massacres en URSS et en Pologne. Raul Hilberg, fondateur de l’historiographie de la Shoah avec La Destruction des Juifs d’Europe, y a vu un texte irremplaçable.
Plus qu’un document, le livre porte une intention morale : Carp veut opposer aux négationnistes futurs une preuve impossible à récuser. Lui-même finit marginalisé par le régime communiste, qui souhaite enterrer le sujet ; il émigre en Israël en 1952 et y meurt l’année suivante, à Ramat Gan. L’édition française reste une lecture exigeante, qu’il vaut mieux aborder muni d’un cadre historique préalable — celui que fournit la synthèse de Radu Ioanid, par exemple.
5. La Roumanie et la Shoah : destruction et survie des Juifs et des Roms sous le régime Antonescu, 1940-1944 (Radu Ioanid, 2023)

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Historien roumano-américain, directeur de la Division des programmes archivistiques internationaux du Mémorial de l’Holocauste de Washington puis ambassadeur de Roumanie en Israël, Radu Ioanid a longtemps eu un accès privilégié aux archives du gouvernement roumain restées secrètes jusqu’aux années 1990. Cette deuxième édition française, publiée chez CNRS Éditions en 2023, étoffe la version de 2002 : elle absorbe les recherches accumulées depuis vingt ans ainsi qu’un nouveau chapitre sur la persécution des minorités protestantes. Sur quelque 760 000 Juifs présents en Roumanie à la fin des années 1930, il n’en restait plus que 375 000 en 1945.
Le livre démontre, documents à l’appui, qu’au moins 250 000 Juifs sont morts sous l’administration Antonescu — soit sur ordre direct de Bucarest, soit comme conséquence de la barbarie de cet appareil d’État. Contrairement à l’idée longtemps reçue, les deux tiers des Juifs roumains assassinés pendant la guerre ne périssent pas dans les camps allemands mais dans cette « solution finale à la roumaine » : pogrom de Iași suivi du « train de la mort » (où les déportés meurent étouffés ou déshydratés dans des wagons à bestiaux), massacres d’Odessa et de Berezovka, déportations en masse vers la Transnistrie et son réseau de camps et de ghettos. Ioanid documente aussi le sort des 25 500 Roms déportés dans les mêmes territoires, dont seuls 10 000 reviennent. Quand la guerre tourne au désavantage de l’Axe en 1943 — défaite allemande à Stalingrad —, Antonescu refuse de livrer aux nazis les Juifs encore vivants du Vieux Royaume (la Roumanie d’avant 1918, sans la Transylvanie ni la Bessarabie) et négocie en sous-main avec les Alliés, dans l’espoir de sauver son régime. Ce calcul cynique épargne, paradoxalement, plus de 300 000 personnes.
Saluée par Le Monde des livres comme la somme de référence sur ce chapitre méconnu, l’étude offre désormais le panorama scientifique le plus complet de la Shoah en Roumanie. Préfacée par Serge Klarsfeld, elle s’inscrit dans les efforts actuels pour résister aux tentatives, encore vives en Roumanie, de réhabilitation d’Antonescu. Pour aborder le sujet, mieux vaut commencer par cette synthèse, à lire en regard du document brut de Matatias Carp.
6. Géographie des ténèbres. Bucarest-Transnistrie-Odessa 1941-1981 (Marta Caraion, 2024)

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Professeure de littérature française à l’université de Lausanne, Marta Caraion est née à Bucarest en 1967 et a fui en Suisse avec ses parents en 1981, à l’âge de quatorze ans. Son livre, paru chez Fayard en 2024, part du récit que sa mère Valentina lui confie cinquante ans après les faits : la déportation de la famille en Transnistrie, en octobre 1941. Le grand-père, Isidor Berman, juif d’Odessa, est fusillé au printemps 1942 au bord d’une fosse, parmi les milliers de victimes des massacres entre le Dniestr et le Boug. La grand-mère, Sprința, et la mère, alors petite fille, survivent — par hasard, par ruse, par l’aide de quelques Justes inconnus.
Sur cette trame intime, Marta Caraion bâtit une enquête historique et géographique qui couvre trois quarts de siècle, du pogrom d’Odessa de 1905 (l’un des plus meurtriers de l’Empire russe) à l’arrivée à Lausanne en 1981. La Transnistrie y apparaît comme le « microcosme génocidaire » de la Roumanie d’Antonescu : un territoire administré par Bucarest où l’État roumain a mené l’extermination de masse de manière autonome — par balles, par typhus, par famine —, sans avoir besoin du dispositif nazi pour s’en charger. Trois cartes à la fin du livre permettent de suivre les trajets de la famille à travers les redécoupages successifs (annexion soviétique de la Bessarabie en 1940, occupation roumaine de 1941, retour soviétique en 1944) et les changements d’identité que ces frontières instables ont imposés aux rescapés.
Le récit s’écarte de la stricte chronologie pour suivre la marche heurtée d’une mémoire qui revient par fragments. L’autrice respecte les silences, les blancs, les détours par lesquels sa mère approche l’innommable. Le livre se referme sur la persistance du déni roumain : les procès des criminels de guerre en 1946 ont condamné Antonescu pour trahison plutôt que pour génocide, et les régimes communistes ont entretenu une amnésie collective autour des massacres de Transnistrie. Le livre éclaire la dimension orientale de la Shoah, encore largement méconnue.
7. Les Exportés (Sonia Devillers, 2022)

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Journaliste à France Inter, Sonia Devillers part d’un secret familial : sa mère, sa tante, ses grands-parents et son arrière-grand-mère ont quitté la Roumanie communiste en 1961 dans des conditions opaques, dont rien n’a jamais été dit. L’enquête, menée à partir des archives de la Securitate (la police politique du régime, dont les dossiers sont devenus accessibles après 1989), dévoile un trafic d’êtres humains organisé par l’État roumain entre les années 1950 et la chute du régime : des Juifs, puis des Allemands des Carpates, sont vendus à l’étranger contre du bétail (porcs, vaches, moutons) et du matériel agricole, puis contre des devises. L’intermédiaire principal en est Henry Jacober, juif britannique d’origine slovaque, qui rend service à des milliers de familles et amasse au passage une belle fortune.
L’histoire des grands-parents de l’autrice — d’abord Greenberg, puis Deleanu après roumanisation de leur nom — éclaire la trajectoire paradoxale de cette élite juive intégrée. Membres influents du Parti communiste roumain dans les premières années d’après-guerre, ils subissent ensuite la déchéance imposée à toute l’élite juive : dans les années 1950, le régime se nationalise, rejette les cadres d’origine juive perçus comme « cosmopolites » et leur ferme peu à peu toutes les portes, jusqu’au départ. La journaliste reconstitue la mémoire familiale lacunaire, les noms juifs effacés, le refus longtemps maintenu de nommer les choses, et restitue ce qu’elle appelle « une petite histoire dans un grand scandale ». Les chiffres rappellent le contexte : sept cent mille Juifs en Roumanie avant-guerre, trois cent cinquante mille après.
Le livre a connu un large succès et une reconnaissance critique. Certains lecteurs avertis lui reprochent un cadrage parfois sensationnaliste, en particulier autour de l’image du « Juif échangé contre des cochons », ou un traitement selon lequel les grands-parents apparaissent davantage comme victimes pures que comme acteurs ambivalents d’un régime auquel ils avaient d’abord adhéré. Ces critiques n’enlèvent rien à l’apport principal : la mise au jour, pour un large public francophone, d’un pan trop méconnu de l’antisémitisme d’État sous le communisme roumain.
8. Ceaușescu : le dictateur ambigu (Traian Sandu, 2023)

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Traian Sandu, normalien, agrégé d’histoire et professeur à l’université Sorbonne Nouvelle, est l’auteur d’une référence sur le fascisme roumain (Un fascisme roumain, Perrin, 2014). Sa biographie de Nicolae Ceaușescu, parue chez Perrin en 2023, comble une lacune historiographique : depuis le travail de Catherine Durandin (1990), publié à chaud après l’exécution du dictateur, aucune étude francophone ne s’était attachée à examiner sereinement le règne du Conducător. Né en 1918 dans une Olténie rurale et largement analphabète — région du sud-ouest, en Valachie occidentale —, apprenti cordonnier puis militant communiste à 15 ans, Ceaușescu gravit les échelons du Parti dans le sillage de Gheorghe Gheorghiu-Dej et accède au pouvoir en 1965, à la mort de son mentor.
L’ambiguïté du titre renvoie à la capacité du dictateur à tenir ensemble des positions contradictoires. Stalinien dans la pratique du pouvoir mais hostile à la déstalinisation lancée par Khrouchtchev en 1956 (qu’il juge dangereuse pour l’autorité du Parti), il joue la carte nationaliste contre Moscou, libéralise brièvement la culture, ouvre l’économie à l’Ouest, courtise la Chine et accueille de Gaulle en mai 1968. Il refuse de participer à l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie la même année, ce qui lui vaut une popularité réelle en Occident. Mais il s’appuie sans relâche sur la Securitate et impose une politique nataliste brutale : le décret de 1966 interdit l’avortement et la contraception, ce qui multiplie les avortements clandestins, les enfants abandonnés et les drames familiaux. Traian Sandu suit chaque étape : la consolidation du pouvoir personnel dans les années 1970, le culte de la personnalité, le projet pharaonique du palais du Parlement (encore aujourd’hui le deuxième plus grand bâtiment administratif du monde), la pénurie organisée des années 1980 pour rembourser sa dette extérieure, la révolte ouvrière de Brașov en 1987, l’effondrement de décembre 1989.
Solidement appuyé sur les archives du Comité central, l’ouvrage assume un parti pris : pour Sandu, le national-communisme roumain n’est pas un dérapage tardif mais le prolongement quasi naturel de l’histoire politique roumaine, où le nationalisme d’extrême droite des années 1930 (la Garde de fer) et le national-communisme partagent une même obsession identitaire. Cette hypothèse, cohérente avec ses travaux antérieurs, est contestée par d’autres historiens. La biographie demeure néanmoins la référence en langue française à ce jour, indispensable pour comprendre comment un pays a pu basculer dans une telle dictature et pourquoi, par un paradoxe difficile à ignorer, une partie des Roumains regrette aujourd’hui ce passé : ils se souviennent d’un emploi assuré et d’une stabilité sociale qu’ils opposent aux fractures de la transition libérale des années 1990.