Sur la frange occidentale de l’Amérique du Sud, entre le Pacifique et la cordillère, le territoire péruvien a vu se déployer l’une des plus anciennes histoires du continent américain. Dès le IVᵉ millénaire avant notre ère, la cité de Caral — l’un des premiers centres urbains des Amériques — élève ses pyramides à l’époque où s’érigent celles de Gizeh. Au fil des siècles, plusieurs cultures se succèdent, parfois se chevauchent — Chavín, Mochica, Nazca, Wari, Tiwanaku, Chimú — et maîtrisent l’irrigation des déserts côtiers, l’agriculture en terrasses, la métallurgie et la céramique. Vers 1400, un petit peuple du bassin de Cuzco amorce une expansion fulgurante : en moins d’un siècle, les Incas constituent le plus vaste État jamais connu en Amérique précolombienne, le Tawantinsuyu, qui s’étire sur près de 4 000 km le long des Andes, depuis le sud de l’actuelle Colombie jusqu’au centre du Chili.
En 1532, l’arrivée d’une troupe espagnole conduite par Francisco Pizarro précipite l’effondrement du Tawantinsuyu. La capture puis l’exécution de l’Inca Atahualpa, les épidémies importées d’Europe et le pillage des temples ouvrent près de trois siècles de domination coloniale sous le vice-royaume du Pérou. Lima, fondée en 1535, devient la capitale d’un système économique nourri par l’argent extrait à Potosí et fondé sur le travail forcé des populations autochtones — la mita, qui oblige les Indiens à fournir des journées de travail aux mines et aux chantiers, et l’encomienda, qui place des communautés entières sous l’autorité d’un colon en échange d’un tribut. Des révoltes traversent la période — celle de Túpac Amaru II en 1780, descendant des Incas qui soulève des dizaines de milliers de paysans avant d’être vaincu et écartelé sur la place de Cuzco, demeure la plus retentissante — jusqu’à la proclamation de l’indépendance en 1821 par José de San Martín, suivie de la victoire d’Ayacucho en 1824 qui scelle le départ des troupes espagnoles d’Amérique du Sud.
Le XIXᵉ siècle péruvien hésite entre régimes de caudillos — chefs militaires qui s’imposent par la force —, conflits frontaliers et richesses tirées du guano, ces fientes d’oiseaux marins exportées massivement vers l’Europe comme engrais. Le XXᵉ siècle alterne expériences démocratiques, régimes militaires et réformes agraires. Dans les années 1980, l’apparition du Sentier lumineux — guérilla maoïste fondée par le philosophe Abimael Guzmán — ouvre une période de violence interne qui fait quelque 70 000 morts et disparus : un peu plus de la moitié sont des victimes du mouvement lui-même, le reste est imputable aux forces de l’État et à des groupes paramilitaires. Aujourd’hui, le pays connaît une instabilité politique chronique : six présidents se sont succédé entre 2018 et 2024, plusieurs ont été destitués, d’autres incarcérés.
Les huit livres qui suivent permettent de parcourir cette histoire, des cultures préhispaniques aux échos contemporains du conflit armé.
1. Le Pérou avant les Incas (Luis Jaime Castillo Butters et Santiago Uceda Castillo, dir., 2017)

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Catalogue de l’exposition présentée au musée du Quai Branly–Jacques Chirac entre novembre 2017 et avril 2018, ce volume collectif réunit les contributions d’archéologues péruviens et étrangers pour restituer plusieurs millénaires d’histoire andine éclipsés par la célébrité du seul empire inca. Le livre rappelle une vérité longtemps minorée : avant que les Incas ne fondent leur empire au XVᵉ siècle, la côte nord et les vallées andines avaient déjà vu naître et disparaître des sociétés organisées et hiérarchisées — la culture Chavín autour de 900 avant notre ère, les Moche entre 100 et 800 de notre ère, puis les royaumes Lambayeque et Chimú entre le IXᵉ et le XVᵉ siècle.
Centré sur la côte nord du Pérou actuel, l’ouvrage donne à voir la culture Mochica avec les sites de la Huaca de la Luna et le tombeau du seigneur de Sipán, mis au jour en 1987 et considéré comme l’une des plus riches sépultures préhispaniques jamais découvertes en Amérique. Il consacre aussi de longs chapitres à Chan Chan, capitale du royaume Chimú, la plus vaste cité d’adobe (brique de terre crue séchée au soleil) jamais bâtie sur le continent. Céramiques figuratives, ornements en or et en argent, fresques polychromes et architecture monumentale éclairent les pratiques religieuses, les hiérarchies sociales et les jeux politiques de ces sociétés. Les contributions s’appuient sur trente ans de fouilles qui ont profondément renouvelé la connaissance de l’aire andine.
Abondamment illustré de pièces conservées au Pérou comme dans les collections occidentales, ce livre s’impose comme un ouvrage de référence pour qui veut saisir la profondeur historique du Pérou hors du seul prisme inca. Les auteurs montrent que les Incas ont hérité de techniques agricoles, de formes religieuses et de modes d’organisation politique installés sur le territoire andin depuis plusieurs siècles.
2. Les Incas : voyage dans l’Empire inca au XVe siècle (César Itier, 2008)

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Maître de conférences à l’Inalco et fin connaisseur du quechua — la langue parlée par les Incas et encore utilisée aujourd’hui par près de dix millions de personnes —, César Itier livre une synthèse de référence sur la civilisation inca, destinée aussi bien aux étudiant·es qu’aux voyageurs. Le livre allie deux qualités souvent dissociées : la rigueur scientifique, appuyée sur les chroniques coloniales et l’archéologie la plus récente, et la lisibilité d’un guide thématique. La partie introductive replace l’empire dans la longue histoire andine ; les chapitres suivants couvrent l’organisation politique, l’économie, la religion, les arts et la vie quotidienne.
L’auteur insiste sur la fulgurance de l’expansion inca : un peuple parmi d’autres autour de Cuzco au début du XVᵉ siècle, devenu en moins de cent ans maître d’un territoire de quatre millions de kilomètres carrés. Il restitue les principes de gouvernement andin — la réciprocité, la redistribution des biens par l’État, la mita qui contraint chaque communauté à fournir des bras pour les chantiers, les armées et les terres impériales — qui permettent à une administration sans monnaie ni écriture phonétique de gérer une telle population grâce aux quipus, ces faisceaux de cordelettes nouées dont le déchiffrement reste partiel. Les sites majeurs — Cuzco la capitale, Machu Picchu sanctuaire royal perché à 2 400 mètres, et Sacsayhuamán la forteresse cyclopéenne qui surplombe la cité — sont resitués dans leur fonction politique et rituelle plutôt que dans leur seule monumentalité.
Le travail d’Itier, qui prend au sérieux le quechua comme langue de pouvoir et d’administration plutôt que comme simple parler vernaculaire, dissipe les mythes encore tenaces sur l’empire « bienveillant » ou l’« utopie inca » répandus depuis le XVIIIᵉ siècle. Le lecteur ou la lectrice y trouvera les outils pour ne plus confondre la civilisation inca avec celles des Mayas et des Aztèques, situées plusieurs milliers de kilomètres plus au nord en Mésoamérique, auxquelles elle est trop souvent assimilée.
3. Commentaires royaux sur le Pérou des Incas (Inca Garcilaso de la Vega, 1609)

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Né en 1539 à Cuzco d’une princesse inca de la lignée de Túpac Yupanqui et d’un capitaine espagnol, Gómez Suárez de Figueroa — qui prendra plus tard le nom de son père, Garcilaso de la Vega — quitte le Pérou en 1560, à vingt et un ans, pour ne jamais y revenir. C’est depuis l’Andalousie qu’il rédige ses Commentaires royaux, publiés à Lisbonne en 1609 : il puise dans ses souvenirs d’enfance, dans ses correspondances avec les cousins métis restés à Cuzco et dans les récits des chroniqueurs espagnols qui l’ont précédé. Le livre tient une place fondatrice : c’est le premier ouvrage d’ampleur sur le Pérou écrit par un auteur né dans le Nouveau Monde et destiné à un public européen.
L’ambition de Garcilaso est claire : faire des Incas un peuple civilisateur, comparable aux Romains, dont les institutions méritent une place dans l’histoire universelle. Il décrit avec une précision quasi-ethnographique — bien avant la naissance de la discipline — l’agriculture, les lois, les rites sacrés, les vêtements, l’alimentation, la faune et la flore andines, et entrelace ces tableaux avec le récit dynastique des règnes successifs. Les historiens contemporains soulignent toutefois la part d’idéalisation du texte : Garcilaso minimise l’apport des cultures préincaïques pour magnifier ses ancêtres maternels, et présente le règne des Incas comme une préparation providentielle à la christianisation, ce qui lui permet de défendre la grandeur de son peuple sans contredire l’autorité espagnole.
Lire Garcilaso aujourd’hui, c’est entrer dans l’esprit d’un métis cultivé du Siècle d’or espagnol qui tente de composer avec deux héritages contradictoires sans renier ni l’un ni l’autre. La traduction française classique, due à René L. F. Durand, demeure disponible chez La Découverte (poche, deux volumes) ; elle a fait l’objet d’une réédition en un volume aux Belles Lettres en 2024.
4. Francisco Pizarro : conquistador de l’extrême (Bernard Lavallé, 2004)

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Avec cette biographie, Bernard Lavallé comble une lacune de l’historiographie française : aucune étude scientifique d’ampleur sur Pizarro n’y avait paru depuis le travail de Louis Baudin en 1930. Professeur à la Sorbonne nouvelle et spécialiste du Pérou colonial, l’auteur retrace le parcours d’un bâtard d’Estrémadure analphabète, parti tenter sa chance dans le Nouveau Monde à vingt-quatre ans, et qui ne se lance dans la conquête du Pérou qu’à près de cinquante.
Le livre suit les trois expéditions péruviennes (1524-1532), restitue le piège de Cajamarca — où Pizarro, avec moins de deux cents hommes, capture l’Inca Atahualpa au cours d’une rencontre diplomatique transformée en embuscade le 16 novembre 1532 —, puis l’exécution du souverain en juillet 1533 et les guerres civiles entre conquistadors qui aboutiront à l’assassinat de Pizarro à Lima en 1541. Bernard Lavallé évite l’écueil hagiographique : il décrit sans complaisance la violence de la conquête, le rôle des clans familiaux — les frères Pizarro administrent le Pérou comme une affaire de famille — et la manière dont la Couronne reprend progressivement la main face à des aventuriers devenus trop puissants pour rester sous contrôle. L’ascension fulgurante d’un homme parti de rien jusqu’au titre de marquis, suivie d’un effondrement tout aussi brutal, sert ici de fil conducteur pour comprendre la phase la plus violente de la colonisation espagnole.
L’enquête s’appuie sur les travaux essentiels du domaine — l’étude collective que James Lockhart a consacrée aux 168 hommes présents à Cajamarca, les recherches de Rafael Varón Gabai sur la fortune amassée par le clan Pizarro — sans que la rigueur académique nuise à la lisibilité. C’est aujourd’hui la biographie de référence en langue française sur l’homme par qui s’est joué le destin du Tawantinsuyu.
5. La Vision des vaincus : les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570 (Nathan Wachtel, 1971)

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Publié en 1971 dans la « Bibliothèque des Histoires » de Gallimard et issu d’une thèse soutenue à l’École pratique des hautes études, ce livre fait date dans l’historiographie de la conquête. Nathan Wachtel y inverse le point de vue habituel : il ne s’agit plus de raconter l’expédition espagnole vue depuis ses chefs et ses chroniqueurs, mais de saisir la conquête telle que l’ont vécue, pensée et mémorisée les vaincus eux-mêmes. Le titre fait écho à la Visión de los vencidos de Miguel León-Portilla (1959) consacrée à la conquête du Mexique, mais l’enquête de Wachtel porte exclusivement sur les Andes péruviennes entre 1530 et 1570.
Wachtel mobilise des sources espagnoles à rebours — les visites administratives (rapports minutieux établis par les fonctionnaires coloniaux dans les communautés indiennes), les procès, les recensements —, les chroniques d’auteurs métis ou indigènes comme Felipe Guaman Poma de Ayala, ainsi que des matériaux folkloriques et ethnographiques recueillis jusqu’au XXᵉ siècle. Il analyse ce qu’il nomme la « déstructuration » : l’effondrement d’un système andin cohérent sous les coups d’une domination espagnole qui ne reconnaît aucune obligation envers les peuples soumis. Ce système reposait sur trois piliers : la réciprocité entre individus et communautés, la redistribution des biens organisée par l’État inca, et la verticalité écologique théorisée par l’anthropologue John Murra — l’idée qu’une même communauté exploite simultanément plusieurs étages d’altitude, du désert côtier aux hauts pâturages andins, pour produire à la fois maïs, pommes de terre, coca et viande de lama.
Une part décisive du livre est consacrée au Taki Onqoy : ce mouvement messianique apparu vers 1560 prêche que les huacas, les divinités andines humiliées par les Espagnols, vont chasser les envahisseurs ; ses adeptes entrent en transe par la danse et croient être possédés par ces divinités qui reviennent réclamer le culte qu’on leur doit.
Plus de cinquante ans après sa publication, le livre reste un classique de l’anthropologie historique et l’un des modèles d’une démarche qui consiste à écrire l’histoire depuis le bas et à redonner la parole à ceux que les sources officielles ignorent. Sa lecture éclaire à la fois le traumatisme de la conquête et la persistance d’une mémoire indigène dans le Pérou contemporain.
6. Le Pérou, des citoyens en quête de République (Joëlle Chassin, Enrique Uribe Carreño et Arthur Morenas, dir., 2023)

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Publié en 2023 chez L’Harmattan dans la collection « Recherches Amériques latines », ce livre collectif rassemble une trentaine de contributions issues d’un programme de recherche autour du bicentenaire de l’indépendance péruvienne (1821-2021). Joëlle Chassin, Enrique Uribe Carreño et Arthur Morenas y réunissent des historien·nes, sociologues, politistes et anthropologues, péruvien·nes pour beaucoup, autour d’une question d’apparence simple : deux siècles après l’indépendance, qu’est-ce qu’être citoyen au Pérou ?
Les chapitres parcourent le XIXᵉ siècle — débats constitutionnels post-bolivariens, régime des caudillos, défaite face au Chili lors de la guerre du Pacifique (1879-1884) qui prive le pays de ses provinces salpêtrières du Sud, statut juridique des populations indigènes — puis le XXᵉ siècle, marqué notamment par la réforme agraire radicale du général Velasco Alvarado (1968-1975) qui démantèle les grandes propriétés foncières, puis par le régime autoritaire d’Alberto Fujimori (1990-2000). Les contributions les plus contemporaines abordent la crise institutionnelle des années 2010 et 2020 : six chefs d’État se succèdent entre 2018 et 2024, plusieurs sont destitués pour corruption. Cette succession chaotique déclenche des mobilisations massives, d’abord en 2020 contre l’éviction expéditive de Martín Vizcarra, puis, plus violentes encore, en 2022-2023 dans les régions andines du Sud après la chute de Pedro Castillo et son remplacement par Dina Boluarte (plus de cinquante manifestants tués par les forces de l’ordre). La force du livre tient à son ancrage dans le présent : la « fatigue démocratique » péruvienne y est traitée non comme une exception folklorique, mais comme un cas d’école pour comprendre les difficultés des démocraties latino-américaines contemporaines.
Plusieurs contributions interrogent les fractures structurelles du pays — racisme social, place des langues autochtones (le quechua et l’aymara restent les langues maternelles d’environ 15 % de la population), mémoire du conflit armé interne, conflits territoriaux liés à l’extraction minière dans les Andes et à la déforestation en Amazonie — et montrent comment ces clivages anciens se rejouent dans le débat citoyen. Le livre s’impose à qui veut comprendre le Pérou des deux derniers siècles et les tensions qui traversent sa vie publique d’aujourd’hui.
7. Cocaïne andine : l’invention d’une drogue globale (Paul Gootenberg, 2014)

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Professeur d’histoire latino-américaine à l’université Stony Brook (New York), Paul Gootenberg signe une histoire globale de la cocaïne dont le point d’origine se trouve au Pérou. Le livre est paru en anglais en 2008 sous le titre Andean Cocaine et a été traduit aux Perséides et aux Presses universitaires de Rennes en 2014. L’enquête couvre un siècle et demi, depuis l’isolement de l’alcaloïde par le chimiste allemand Albert Niemann en 1860 — moment où la feuille de coca andine, mâchée sur les plateaux depuis des millénaires, devient une molécule purifiée, objet de fascination scientifique en Europe et en Amérique du Nord — jusqu’à l’essor des cartels colombiens des années 1970-1980.
L’auteur démontre que la cocaïne est d’abord une affaire péruvienne. Avant son interdiction, c’est un produit pharmaceutique légal, vendu par le laboratoire allemand Merck, utilisé en chirurgie comme anesthésique local, présent dans le Coca-Cola jusqu’en 1903, et défendu publiquement par Sigmund Freud comme remède contre la fatigue et la dépression dans son essai Über Coca (1884). Dès les années 1880, le pharmacien péruvien Alfredo Bignon met au point un procédé qui transforme industriellement les feuilles de coca en pâte basique — la cocaïne brute, étape intermédiaire de la chaîne de production — et Lima exporte officiellement la drogue. La criminalisation internationale, scellée à partir de la convention de La Haye de 1912 et durcie sous la pression des États-Unis dans les décennies ultérieures, pousse l’activité vers la clandestinité. Les premiers réseaux illicites pan-américains s’organisent alors entre la Bolivie, le Pérou, Cuba et le Chili — bien avant Pablo Escobar — et fournissent les circuits que la « guerre contre la drogue » lancée par Washington dans les années 1980 cherchera à démanteler.
L’apport de Gootenberg est d’avoir restitué les acteurs andins longtemps laissés dans l’ombre par les récits centrés sur Washington ou Medellín : pharmaciens, planteurs, contrebandiers péruviens et boliviens, paysans cultivateurs de coca des hautes vallées du Huallaga. Le livre est à ce jour la référence sur l’économie politique de la cocaïne dans le monde andin.
8. Après la violence : réflexions d’un fils du Sentier lumineux (José Carlos Agüero, 2025)

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Traduit en français en 2025 aux éditions Terres de feu sous le titre Après la violence — l’original espagnol, Los rendidos. Sobre el don de perdonar, est paru à Lima en 2015 —, ce texte court mais dense est l’un des écrits les plus discutés de la littérature péruvienne récente sur le conflit armé interne qui a déchiré le pays entre 1980 et 2000. Historien, poète, collaborateur de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR, créée en 2001 et dont le rapport remis en 2003 a établi le bilan officiel de la guerre), José Carlos Agüero est aussi le fils de deux militants ordinaires du Sentier lumineux. Son père, détenu politique, a été tué en juin 1986 lors du massacre des prisons de Lima — l’armée péruvienne, sur ordre du gouvernement d’Alan García, a alors exécuté plusieurs centaines de prisonniers du mouvement après une mutinerie. Sa mère, militante clandestine, a été abattue en 1992 par les forces de sécurité.
Composé de courts fragments écrits sur plusieurs années, le livre n’est ni un mémoire ni un essai universitaire. Agüero y réfléchit à voix haute sur ce que signifie être l’enfant de bourreaux qui sont aussi des victimes, sur la stigmatisation sociale qui pèse sur les familles des senderistas (les militants du Sentier lumineux), sur la difficulté de pleurer publiquement les morts du « mauvais camp », et sur l’idée même de pardon. Le ton est sobre, sans pathos, traversé d’hésitations assumées : le livre, écrit l’auteur dès les premières pages, a été pensé dans le doute. La préface de l’anthropologue Dorothée Delacroix replace ces fragments dans le contexte péruvien actuel : en 2024, le Parlement a voté une loi qui prescrit les crimes contre l’humanité antérieurs à 2002 et amnistie de fait les responsables des exactions commises pendant le conflit, ce qui a ranimé les polémiques mémorielles.
Loin du règlement de comptes comme de la complaisance, Agüero propose une éthique de la compassion : reconnaître l’humanité des coupables sans excuser leurs actes, refuser à la fois le pardon facile et la haine perpétuelle. Il prolonge ainsi, sur un terrain plus intime que le rapport officiel, le travail de la CVR péruvienne et apporte un témoignage singulier sur ce que les sciences sociales nomment l’« après-conflit ».