Le Laos est le seul pays enclavé d’Asie du Sud-Est. Bordé par la Chine au nord, le Vietnam à l’est, le Cambodge au sud, la Thaïlande à l’ouest et la Birmanie au nord-ouest, il n’a aucun accès à la mer et dépend entièrement du Mékong — fleuve qui sert à la fois de voie commerciale, de frontière naturelle avec la Thaïlande et de source d’irrigation pour les rizières des plaines. L’histoire politique de ce territoire prend forme en 1353, lorsque Fa Ngum — prince lao élevé à la cour khmère d’Angkor — unifie les principautés tai de la moyenne vallée du Mékong et fonde le royaume du Lan Xang, le « Royaume du million d’éléphants ». Pendant plus de trois siècles, le Lan Xang s’impose comme l’une des grandes puissances de la péninsule, capable de rivaliser militairement avec le Siam et la Birmanie. Mais des crises de succession à répétition finissent par le morceler, au début du XVIIIe siècle, en trois royaumes rivaux : Luang Prabang au nord, Vientiane au centre et Champassak au sud.
Cette fragmentation ouvre la voie à l’expansion du Siam (l’actuelle Thaïlande), qui vassalise progressivement les principautés lao. En 1826, le roi de Vientiane, Anouvong, tente de secouer la tutelle siamoise ; sa révolte est écrasée et le Siam rase Vientiane en 1828 — la ville est vidée de sa population. À la fin du XIXe siècle, la France, qui cherche à étendre son empire indochinois vers l’ouest, envoie l’explorateur et diplomate Auguste Pavie négocier avec les royaumes lao et le Siam. En 1893, la rive gauche du Mékong passe sous contrôle français et le Laos est intégré à l’Indochine.
Au XXe siècle, le pays traverse la Seconde Guerre mondiale, la guerre franco-thaïlandaise de 1940-1941, puis la première guerre d’Indochine (1946-1954) contre la France, suivie de la seconde (1955-1975), dans laquelle les États-Unis s’impliquent massivement pour contenir l’expansion communiste. Entre 1964 et 1973, l’aviation américaine largue sur le Laos plus de deux millions de tonnes de bombes — ce qui en fait le pays le plus bombardé par habitant de l’histoire. En 1975, le mouvement communiste du Pathet Lao, soutenu par le Vietnam, abolit la monarchie et proclame la République démocratique populaire lao, régime de parti unique toujours en vigueur. Depuis les années 1990, le pays s’ouvre à l’économie de marché mais reste l’un des États les moins avancés d’Asie, confronté à la pauvreté rurale, à la marginalisation de plus de cinquante minorités ethniques par un État dominé par l’ethnie tai-lao, et à une dépendance économique croissante envers la Chine.
La littérature en français sur l’histoire du Laos est peu abondante. Les six ouvrages présentés ici offrent des angles complémentaires — de la préhistoire à la période contemporaine, de l’histoire politique à l’anthropologie — et permettent de se forger une connaissance de ce pays trop souvent relégué à la marge des études sud-est asiatiques.
1. Histoire du pays lao. De la préhistoire à la République (Savèngh Phinith, Phou Ngeun Souk-Aloun, Vannida Thongchanh, 1998)

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Paru chez L’Harmattan dans la collection « Recherches asiatiques », cet ouvrage retrace la formation de l’État lao depuis les premières traces de peuplement jusqu’à la proclamation de la République en 1975. Sa particularité tient d’abord à ses auteurs : tous trois d’origine lao, répartis entre la France et le Laos, ils choisissent d’écrire leur propre histoire nationale — alors que celle-ci a presque toujours été racontée par des historiens français, américains ou thaïlandais. Titulaire d’un doctorat d’études extrême-orientales et membre de l’EFEO, Savèngh Phinith a travaillé de première main sur les phongsavadan, les chroniques royales lao, principale source écrite pour l’histoire ancienne du pays. Ses deux coauteurs complètent cette expertise par une connaissance de l’histoire politique contemporaine et des archives chinoises et vietnamiennes.
L’ouvrage met en lumière ce que les auteurs nomment les « variations et les constances » de l’histoire lao : d’un côté, les fluctuations du territoire et la cohabitation de dizaines de groupes ethniques ; de l’autre, la permanence de la domination politique et culturelle de l’ethnie tai-lao et de la lignée dynastique fondée par Fa Ngum, dont le dernier représentant abdique en 1975. Les archives chinoises et vietnamiennes — qui mentionnent les entités politiques lao bien avant que celles-ci ne produisent leurs propres textes — permettent de reconstituer des périodes pour lesquelles les chroniques locales sont lacunaires ou inexistantes.
Le livre se penche aussi sur le rôle du Parti populaire révolutionnaire lao à partir de ses sources internes — documents de congrès, textes fondateurs, organigrammes — rarement accessibles aux chercheurs étrangers. Certaines interprétations, publiées en 1998, auraient gagné à être nuancées par les travaux ultérieurs. L’ouvrage reste cependant la seule synthèse en français qui embrasse l’ensemble de la chronologie lao, et constitue un point de départ solide — à condition de le compléter par des lectures plus récentes — pour qui souhaite saisir les grandes lignes d’une histoire souvent déformée par les nationalismes thaïlandais, vietnamien et lao lui-même.
2. Aux origines du Laos. La guerre franco-thaïlandaise et le protectorat de Luang Prabang (Éric Gojosso, 2023)

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Professeur agrégé d’histoire du droit à l’Université de Poitiers, Éric Gojosso s’attaque dans cet ouvrage à deux idées reçues solidement ancrées dans l’historiographie du Laos. La première concerne la guerre franco-thaïlandaise de 1940-1941. Du côté français, on a longtemps présenté ce conflit comme le résultat d’une collusion entre le Siam et le Japon — une thèse tardive et simplificatrice. Du côté anglo-saxon et thaïlandais, l’interprétation dominante repose sur des sources américaines d’après 1945 : la Thaïlande, compromise avec le Japon pendant la guerre, devenait après 1945 un allié indispensable de Washington face au communisme ; il fallait donc minimiser son rôle d’agresseur dans le conflit de 1940-1941 pour assurer cette alliance. Gojosso croise des archives françaises, thaïlandaises et japonaises, et établit que ni la thèse française ni la thèse anglo-saxonne ne résistent à l’examen des faits. La seconde idée reçue touche au statut juridique du Laos colonial, généralement présenté comme un protectorat hérité de l’époque de Pavie dans les années 1890. Or, Gojosso démontre que le premier véritable protectorat ne voit le jour qu’avec le traité du 29 août 1941, signé entre l’État français de Vichy et le royaume de Luang Prabang, en conséquence directe du conflit avec la Thaïlande. Avant cette date, le Laos relevait en pratique d’une administration coloniale directe, sans les formes juridiques du protectorat.
L’auteur s’appuie sur des fonds d’archives peu exploités — notamment ceux de l’amiral Decoux, gouverneur général de l’Indochine sous Vichy — et les confronte aux travaux récents des historiens de la région. Le traité de 1941 ne se réduit pas à un acte juridique formel : il entraîne la création d’un véritable appareil étatique autour du roi Sisavang Vong. L’ancien conseil royal consultatif est transformé en Conseil des ministres, des structures administratives inédites sont mises en place dans les provinces. Lorsque le Japon renverse l’administration française en mars 1945, cet appareil étatique survit au choc : c’est sur ses fondations que le roi Sisavang Vong négocie, dans les années suivantes, la création du Laos moderne — un royaume unifié et parlementaire, reconnu par la France en 1949.
L’approche est celle d’un historien du droit : Gojosso lit les traités, les ordonnances et les textes réglementaires comme des témoins de premier plan, là où l’historiographie classique privilégie les récits diplomatiques ou militaires. Ce parti pris permet de comprendre, pièce par pièce, le montage institutionnel qui a donné naissance au Laos en tant qu’État — et intéressera autant les spécialistes de l’histoire coloniale que toute personne soucieuse de comprendre comment le Laos est devenu un pays.
3. Le royaume du Laos, 1949-1965. Histoire événementielle de l’indépendance à la guerre américaine (Jean Deuve, 1984, rééd. 2003)

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Jean Deuve n’est pas un historien ordinaire. Parachuté au Laos en janvier 1945 comme membre de la Force 136 — une unité clandestine du renseignement britannique chargée du sabotage et de la guérilla contre les Japonais en Asie du Sud-Est —, il y passe une vingtaine d’années, tour à tour chef de guérilla anti-japonaise, directeur de la police nationale lao et conseiller politique du Premier ministre Souvanna Phouma de 1954 à 1964. Il rejoint ensuite le SDECE (services de renseignement français extérieurs) au grade de colonel, avant de se consacrer, après 1979, à la rédaction d’une quinzaine d’ouvrages sur le Laos. Figure suffisamment romanesque pour avoir inspiré le personnage de François Ricq dans Les Tambours de bronze de Jean Lartéguy, Deuve a été à la fois acteur et observateur des intrigues politiques lao pendant deux décennies.
Publié d’abord en 1984 par l’EFEO, puis réédité en 2003 chez L’Harmattan, Le royaume du Laos couvre la période qui va de la fondation du Laos unifié et parlementaire en 1949 à la fin de la présence politique française en 1965. Le livre retrace la chronologie serrée d’événements décisifs : les accords de Genève de 1954, qui mettent fin à la guerre contre la France mais laissent le Pathet Lao en possession de deux provinces du nord-est (Phong Saly et Sam Neua) et sans obligation de désarmer — une situation qui rend tout équilibre politique fragile ; les tentatives internationales pour faire du pays un État neutre, c’est-à-dire non aligné sur aucun des deux blocs de la Guerre froide (solution soutenue par la France et rejetée par les États-Unis, qui y voient une brèche ouverte au communisme) ; les coups d’État successifs, dont celui du capitaine Kong Lê en 1960 ; et l’implication militaire américaine croissante, notamment par le biais de la CIA et des forces spéciales.
La force du bouquin tient au statut de témoin direct de son auteur. Deuve nomme les acteurs, restitue les négociations secrètes, identifie les pressions exercées par Washington, Hanoï et Pékin sur les différentes factions lao. Il montre comment les choix de cette période — en particulier l’échec de la neutralité et l’escalade américaine — ont conduit au basculement de 1975, lorsque le royaume cède la place à la République populaire. Il convient cependant de lire ce témoignage avec le recul qu’impose la position de l’auteur — acteur engagé du camp français et anticommuniste, impliqué personnellement dans plusieurs des événements qu’il relate — qui oriente parfois l’interprétation des faits.
4. Histoire du Laos moderne, 1930-2000 (Phou Ngeun Souk-Aloun, 2002)

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Né au Laos dans les années 1940, Phou Ngeun Souk-Aloun a quitté son pays pour étudier la médecine à Montpellier avant de s’établir comme médecin généraliste dans les Cévennes. Il a consacré plusieurs bouquins à l’histoire lao, dont celui-ci, qui couvre les sept décennies qui séparent l’émergence des premiers mouvements politiques lao dans les années 1930 de l’an 2000. Son projet : démontrer que les Lao ne sont pas le peuple passif et velléitaire décrit par les clichés coloniaux.
Le livre s’ouvre sur un constat direct : les stéréotypes hérités de la colonisation — un pays « vide », des habitants « qui écoutent pousser le riz » — ont durablement faussé la perception du Laos. Souk-Aloun rappelle que les Lao ont mené leurs propres luttes politiques — mouvements indépendantistes dès les années 1940, résistance à l’influence thaïlandaise, négociations avec la France —, même lorsque leur sort se décidait à Paris, Washington ou Hanoï. Il retrace la création du Laos par la France comme État-tampon entre l’Indochine et les possessions britanniques de Birmanie, puis analyse le lien structurel avec le Vietnam, qui détermine l’essentiel de la vie politique lao au XXe siècle : c’est le Parti communiste vietnamien qui contribue à la fondation du Pathet Lao en 1950, c’est par le territoire lao que transite la piste Hô Chi Minh (réseau logistique vital pour le Nord-Vietnam), et c’est l’armée vietnamienne qui appuie la prise du pouvoir communiste à Vientiane en 1975.
Souk-Aloun consacre une part importante du livre à la période post-1975, rarement traitée dans la littérature francophone : premières années du régime socialiste, collectivisation des terres, exode massif (environ un dixième de la population fuit le pays entre 1975 et 1990), puis abandon progressif du modèle planifié et ouverture économique à partir de 1986. L’auteur écrit depuis la position d’un Lao de la diaspora, installé en France depuis trois décennies : il lit et parle le lao, connaît les codes sociaux du pays — des atouts que n’ont pas les chercheurs occidentaux —, mais l’éloignement lui donne aussi le recul nécessaire pour interroger le régime. Fort de 414 pages, le livre constitue la synthèse la plus complète en français sur le Laos contemporain, même si l’appareil de notes et de références reste parfois en deçà des standards universitaires.
5. Laos : un pays en mutation (Vatthana Pholsena, 2011)

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Chargée de recherche en histoire au CNRS et spécialiste des questions ethniques en Asie du Sud-Est, Vatthana Pholsena est également l’auteure de Post-War Laos: The Politics of Culture, History, and Identity (2006). Son ouvrage en français, paru chez Belin dans la collection « Asie Plurielle », répond à un manque : aucune monographie généraliste sur le Laos contemporain n’existait en langue française à destination d’un large public. Jusqu’à cette parution, il fallait se tourner vers des guides de voyage ou des publications spécialisées, souvent datées.
Le livre ne cherche pas à livrer une histoire exhaustive. Il isole plutôt quelques thèmes clés — le bouddhisme et son rôle politique, la construction des frontières modernes, les alliances et les conflits entre les guérilleros communistes du Pathet Lao et les minorités montagnardes pendant la guerre civile — pour éclairer la situation actuelle du pays. La seconde partie s’organise autour de trois axes : le renouveau de la culture majoritaire tai-lao, la place des minorités ethniques et les mutations économiques liées à l’ouverture du pays. Pholsena montre comment le régime actuel puise dans le bouddhisme theravada, dans la hiérarchie sociale aîné-cadet (système de déférence envers les aînés et les supérieurs, qui structure les rapports familiaux, politiques et religieux lao) et dans la promotion de la langue lao pour consolider une identité nationale qui est, dans les faits, celle d’une ethnie à peine majoritaire dans le pays.
Pholsena réserve ses pages les plus fortes aux populations des hautes terres — les groupes hmong, khmu, akha et d’autres minorités montagnardes qui composent près de la moitié de la population. Depuis les années 1980, le gouvernement a organisé la sédentarisation forcée de ces communautés : elles ont été déplacées des montagnes vers les plaines, officiellement pour lutter contre la culture sur brûlis et le commerce de l’opium, mais aussi, selon Pholsena, pour mieux contrôler des populations perçues comme rétives à l’autorité centrale. L’ouvrage analyse les conséquences de ces déplacements : perte des terres ancestrales, déstructuration sociale, acculturation rapide. Il s’adresse autant au public non spécialiste qu’aux chercheur·euses, et constitue la meilleure entrée en matière disponible en français pour qui s’intéresse au Laos d’aujourd’hui.
6. Recherches nouvelles sur le Laos (Yves Goudineau, Michel Lorrillard, dir., 2008)

Publié par l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) dans la collection « Études thématiques », ce volume collectif de 678 pages réunit les contributions d’une trentaine de chercheur·euses de disciplines variées — histoire, archéologie, anthropologie, linguistique, géographie. Le Laos est longtemps resté un terrain difficile d’accès pour la recherche : les guerres, puis les restrictions imposées par le régime (obtention de permis, accès limité aux provinces) ont freiné le travail scientifique pendant des décennies. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que les enquêtes de terrain reprennent véritablement. Yves Goudineau, alors directeur du centre EFEO de Vientiane, et Michel Lorrillard, spécialiste de l’épigraphie et de l’histoire du bouddhisme dans la vallée du Mékong, ont rassemblé ces contributions pour montrer ce que cette réouverture a permis de découvrir et de repenser.
Les contributions abordent des domaines très divers : archéologie préhistorique (notamment la plaine des Jarres, vaste site mégalithique de la province de Xieng Khouang où des centaines d’urnes de pierre, dont certaines pèsent plusieurs tonnes, témoignent d’une civilisation mal connue de l’âge du fer) ; histoire de la diffusion du bouddhisme le long du Mékong, c’est-à-dire la reconstitution, à partir d’inscriptions et de vestiges de monastères, des voies par lesquelles le bouddhisme theravada s’est implanté dans la région entre le XIIe et le XVIe siècle ; déchiffrement d’inscriptions anciennes des royaumes tai-lao ; anthropologie des sociétés montagnardes ; ou encore analyse des politiques de développement contemporaines. L’un des apports majeurs du volume est de replacer le Laos dans l’histoire longue de la région : les auteurs montrent, par exemple, que l’influence khmère dans le sud du pays remonte à la période préangkorienne (Ve-VIIIe siècle) et que les échanges commerciaux et religieux avec le Lan Na (nord de l’actuelle Thaïlande) ont façonné la culture lao autant que les liens avec le Vietnam ou le Cambodge.
Ce volume ne se lit pas d’une traite : il s’agit d’un ouvrage de référence, à consulter selon les centres d’intérêt. Si vous souhaitez approfondir un aspect précis — la question ethnique, l’héritage khmer dans le sud du pays, les dynamiques frontalières avec la Thaïlande ou le Vietnam —, c’est ici qu’il faut vous tourner. L’ouvrage s’adresse en priorité à un public universitaire, mais sa diversité thématique le rend accessible à toute personne disposée à une lecture exigeante.