Situé sur la côte atlantique de l’Afrique centrale, à cheval sur l’équateur, le Gabon est un pays dont l’histoire reste largement méconnue hors de ses frontières. Les traces archéologiques les plus anciennes attestent pourtant d’une présence humaine vieille de plus de 400 000 ans, dans les régions de Kango, d’Elarmekora et de la Lopé. Longtemps peuplé par des communautés de chasseurs-cueilleurs — dont les Pygmées sont les héritiers —, le territoire voit s’installer, à partir du troisième millénaire avant notre ère, des populations de langue bantu venues du nord, qui introduisent l’agriculture, la poterie et la métallurgie du fer. Des chefferies côtières — parfois qualifiées de « royautés » bien qu’il s’agisse de structures politiques plus souples que les monarchies européennes — s’organisent autour de l’estuaire du Komo et du delta de l’Ogooué, où les Mpongwè, les Orungu et les Nkomi développent des réseaux commerciaux tournés vers l’Atlantique. L’arrivée des navigateurs portugais en 1472 inaugure une longue période de contacts avec l’Europe, d’abord dominée par la traite négrière, puis par le commerce de l’ivoire et du bois. En 1839, la marine française signe avec les chefs mpongwè de l’estuaire les premiers traités qui fondent la souveraineté coloniale. La création de Libreville, en 1849, par des captifs libérés d’un navire négrier — à l’image de Freetown au Sierra Leone — donne au futur pays sa capitale.
Intégré à l’Afrique-Équatoriale française (AEF), le Gabon subit le régime des concessions — de vastes portions du territoire sont cédées à des compagnies privées qui en exploitent les ressources, souvent par le travail forcé — et l’impôt de capitation, une taxe individuelle imposée à chaque habitant pour financer l’administration coloniale et contraindre les populations à entrer dans l’économie monétaire. La Seconde Guerre mondiale et la conférence de Brazzaville (1944), au cours de laquelle de Gaulle promet des réformes aux territoires africains, ouvrent la voie à l’élection de représentants africains dans les assemblées territoriales et à Paris, un mouvement qui culmine avec l’indépendance du 17 août 1960 sous la présidence de Léon Mba. Le coup d’État manqué de février 1964, suivi d’une intervention militaire française qui rétablit Mba au pouvoir, puis l’avènement d’Omar Bongo Ondimba en 1967, installent un régime de parti unique qui durera plusieurs décennies.
Les sept ouvrages présentés ci-dessous abordent cette histoire chacun sous un angle différent — de la préhistoire à la décolonisation, de l’archéologie de terrain à l’anthropologie de la parenté.
1. Gabon : 100 000 ans d’histoire (Bernard Clist, 1995)

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Archéologue de terrain, Bernard Clist a dirigé pendant dix ans le Département d’archéologie du Centre international des civilisations bantu (CICIBA) à Libreville. Ce livre est le premier ouvrage de synthèse consacré à la préhistoire du Gabon, fondé sur les résultats de fouilles menées entre 1985 et 1995. L’auteur y retrace l’occupation humaine du territoire sur une période de cent mille ans, des plus anciens outils de pierre taillée — les archéologues parlent d’« industries lithiques » pour désigner ces ensembles d’artefacts caractéristiques d’une époque —, qui remontent à plus de 40 000 ans, jusqu’à l’installation des premiers villageois sédentaires sur le littoral, environ 3 000 ans avant notre ère. Croquis, cartes et relevés de sites accompagnent chaque étape de cette reconstitution.
Le livre a été conçu à la fois pour les chercheurs et pour un public non spécialiste. Il rassemble des données jusque-là dispersées dans des bulletins scientifiques à faible diffusion — ceux de la Société préhistorique et protohistorique du Gabon et du CICIBA — et les organise en un récit cohérent. La critique savante, notamment dans le Journal des africanistes, a salué le travail d’un auteur qui, avec des moyens limités, a su constituer un corpus archéologique solide pour une région encore peu documentée. Si vous cherchez à comprendre ce que l’on sait aujourd’hui des tout premiers habitants du Gabon et des preuves matérielles sur lesquelles repose ce savoir, c’est par ce bouquin qu’il faut commencer.
2. Les rois de l’estuaire. Aux origines de la colonisation française du Gabon (1839-1862) (Gérard Buttoud, 2019)

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Politologue et historien, spécialiste des premières colonies françaises en Afrique et dans l’océan Indien, Gérard Buttoud revient sur les vingt-trois années (1839-1862) au cours desquelles la marine française a pris le contrôle de l’estuaire du Gabon. Pour contrecarrer les positions britanniques dans la région, les officiers de marine ont signé des traités avec les chefs des villages mpongwè — qualifiés de « rois » dans les rapports de l’époque. Ces chefs jouaient un rôle d’intermédiaires commerciaux entre les navires européens et les populations de l’intérieur, à qui ils achetaient ivoire, bois et esclaves pour les revendre sur la côte. La France s’est d’abord déclarée protectrice de ces intermédiaires pour garantir un monopole commercial, puis s’est attribué une souveraineté territoriale de plus en plus étendue.
L’intérêt du livre réside dans l’usage qu’il fait des rapports des capitaines de vaisseau, sources primaires qui restituent, étape par étape, la mécanique d’une implantation coloniale en apparence pacifique. Buttoud met en lumière un paradoxe : cette prise de contrôle n’a permis ni la pénétration vers l’intérieur des terres ni l’implantation de factoreries — ces comptoirs commerciaux que la France espérait développer — autrement dit, Paris a acquis une souveraineté formelle sans obtenir les bénéfices économiques qu’il visait. Du côté des clans mpongwè, de tradition orale et étrangers au concept européen de propriété foncière, la signature de ces traités répondait à des intérêts immédiats : contenir la progression des Fang — un groupe démographiquement nombreux, en migration depuis le nord-est vers la côte — et poursuivre le commerce de traite. Mais ils ne mesuraient pas la portée juridique de ce qu’ils signaient, car les traités, rédigés en français, transféraient à la France une souveraineté territoriale dont le concept même leur était étranger. C’est cette asymétrie — entre ce que chaque partie croyait conclure — que Buttoud reconstitue à partir des archives.
3. Colonisation et colonisés au Gabon (Fabrice Nguiabama-Makaya, dir., 2007)

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Cet ouvrage collectif, coordonné par l’historien Fabrice Nguiabama-Makaya et préfacé par Florence Bernault — historienne de l’Afrique équatoriale, auteure notamment de Démocraties ambiguës en Afrique centrale —, réunit des contributions de chercheurs gabonais autour d’une question qui continue de nourrir le débat public : quel bilan dresser de la présence coloniale française au Gabon ?
Chaque auteur aborde un aspect spécifique. L’un étudie l’impôt de capitation et la façon dont cette taxe individuelle a désorganisé les économies locales : pour la payer, les habitants devaient se procurer de l’argent, ce qui les contraignait à travailler pour des employeurs européens. Un autre analyse le système carcéral que l’administration a plaqué sur des sociétés où la justice reposait traditionnellement sur la conciliation et la réparation, non sur l’enfermement. D’autres encore montrent comment le pouvoir colonial a redistribué les statuts sociaux : par la nomination de « chefs de canton » à sa convenance, il a élevé certains lignages au détriment d’autres ; et les nouvelles normes juridiques — travail salarié réservé aux hommes, règles de circulation différenciées selon le sexe — ont modifié les rapports de genre hérités des sociétés précoloniales.
Le livre tire sa force de sa démarche documentaire : les contributions s’appuient sur des données d’archives, des témoignages et des sources de première main. Le ton n’est ni celui de la dénonciation militante ni celui de la nostalgie coloniale. Les lecteur·ice·s habitué·e·s aux débats hexagonaux — souvent polarisés entre condamnation globale et valorisation ambiguë de la « mission civilisatrice » — trouveront ici le regard de chercheurs gabonais, qui décrivent les dispositifs de domination — fiscaux, judiciaires, administratifs — qui ont remodelé la société gabonaise, et dont certaines structures survivent dans le Gabon contemporain.
4. La transmission de l’État colonial au Gabon (1946-1966). Institutions, élites et crises (Wilson-André Ndombet, 2009)

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Docteur en histoire et en science politique de l’Université Paris I-Sorbonne, Wilson-André Ndombet enseigne à l’Université Omar Bongo de Libreville. Son travail porte sur une période charnière : les deux décennies qui séparent la conférence de Brazzaville (1944) du putsch de février 1964. Le discours du général de Gaulle avait promis des réformes aux territoires africains ; la loi-cadre Defferre de 1956 — qui accorde une autonomie interne aux colonies grâce à la mise en place d’assemblées territoriales élues et de conseils de gouvernement locaux —, puis la Constitution de 1958, qui institue la Communauté franco-africaine — une fédération entre la France et ses anciens territoires, conçue comme alternative à l’indépendance immédiate —, ont ensuite rendu possible une participation politique réelle des Africains. C’est dans ce contexte que le Gabon accède à l’indépendance en 1960.
Ndombet montre comment une classe politique et administrative gabonaise a émergé de cette transition, mais aussi pourquoi elle a échoué à construire un État solide. Les nouveaux dirigeants, davantage préoccupés par la course aux postes que par le souci de bâtir des institutions qui fonctionnent, se sont vite écartés des impératifs de la construction étatique. C’est ce que Ndombet appelle le « hiatus originel » : l’écart entre les structures héritées de l’administration coloniale et la capacité réelle des élites gabonaises à les faire fonctionner au service du pays. Ni l’assistance technique française ni la présence d’anciens commis coloniaux n’ont suffi à combler cet écart. Le président Léon Mba, confronté à l’instabilité et aux rivalités internes, a concentré les pouvoirs entre ses mains par des révisions constitutionnelles taillées sur mesure — une dérive qui a provoqué un tel mécontentement qu’un groupe de militaires a tenté de le renverser le 18 février 1964. Il a fallu une intervention de l’armée française pour le rétablir au pouvoir. Fondé sur un dépouillement minutieux de sources d’archives, l’ouvrage reconstitue l’engrenage de ces crises successives et les contradictions internes d’un État né du cadre colonial.
5. Histoire de la famille gabonaise (Raymond Mayer, 1992)

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Anthropologue formé à l’Université René Descartes et deux fois lauréat de la bourse Fulbright, Raymond Mayer a été conseiller technique au CICIBA avant de fonder le département d’anthropologie de l’Université Omar Bongo de Libreville. Son ouvrage — plusieurs fois réédité depuis sa parution en 1992 — aborde l’histoire du Gabon par un angle inhabituel : la famille comme institution sociale. Il s’intéresse aux liens de parenté, de résidence, d’alliance et de filiation au sein des quelque cinquante groupes ethniques du pays, tous inscrits dans l’aire culturelle bantu.
Mayer place au centre de son analyse le lignage — c’est-à-dire le groupe de personnes qui se reconnaissent un ancêtre commun par une ligne de filiation identifiable (paternelle ou maternelle, selon les groupes). Au Gabon, le lignage demeure la « première carte d’identité » d’un individu : c’est par lui que se transmettent les droits fonciers, les obligations rituelles et les alliances matrimoniales, même si l’état civil officiel ne l’a jamais intégré. Le livre retrace ensuite la transformation de ces structures depuis le XVIIe siècle, à partir de récits de voyageurs, de rapports de missionnaires et de données ethnographiques contemporaines. Mayer montre comment, sous l’effet conjugué de la colonisation, de l’urbanisation et de la scolarisation, les grandes unités claniques se sont progressivement fragmentées en familles nucléaires, monoparentales ou recomposées — sans que les logiques lignagères aient pour autant disparu, puisqu’elles continuent de régir les mariages, les deuils et les héritages.
Pour les lecteur·ice·s peu familier·ère·s de l’anthropologie de la parenté, cet ouvrage a le mérite de rendre visibles des réalités sociales — le poids du clan dans un mariage, le rôle du lignage maternel dans un héritage — que l’histoire politique laisse habituellement dans l’angle mort.
6. Histoire du Gabon : de ses origines à 1964 (Gildas Nyame Mendendy Boussambe, 2019)

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Né en 1985 à Fougamou, Gildas Nyame Mendendy Boussambe est un scientifique de formation — auteur de publications dans des revues internationales de chimie — qui a choisi de consacrer un ouvrage à l’histoire de son pays. Ce livre présente de façon chronologique l’histoire du Gabon et la met en regard des grands événements internationaux qui l’ont influencée. Il s’attarde en particulier sur des périodes encore peu traitées dans l’historiographie gabonaise : celle qui précède les premiers contacts avec les Européens — et sur laquelle les sources écrites sont rares — et celle qui court de 1472 à 1964, année du putsch manqué contre Léon Mba, qui marque la fin de la première expérience démocratique du pays et le basculement vers un pouvoir autoritaire.
On y retrouve les repères attendus de l’histoire nationale — les traités signés entre la France et les chefs mpongwè entre 1839 et 1844, la fondation de Libreville en 1849, l’intégration du Gabon dans l’AEF, l’adoption du drapeau tricolore vert, jaune et bleu à l’indépendance de 1960 — mais ces événements sont à chaque fois replacés dans le cadre plus large de l’histoire de l’Afrique centrale et des empires coloniaux, ce qui permet de mieux comprendre pourquoi ils se sont produits. À la différence de la somme universitaire de Nicolas Métégué N’Nah (voir ci-dessous), qui couvre le même terrain avec l’appareil critique d’un historien de métier, Nyame Mendendy Boussambe déploie un récit synthétique et pédagogique, plus court et plus accessible, destiné à un public qui découvre le sujet.
7. Histoire du Gabon : des origines à l’aube du XXIe siècle (Nicolas Métégué N’Nah, 2006)

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Historien formé à la Sorbonne, né en 1944 à Lambaréné, Nicolas Métégué N’Nah est l’auteur de la synthèse la plus complète jamais publiée sur l’histoire du Gabon. Fruit de trente-trois années de recherches, ce livre embrasse le récit national : des hommes qui vivaient il y a 400 000 ans à Kango et à la Lopé jusqu’aux crises politiques de la fin du XXe siècle — multipartisme, contestations électorales, tensions ethniques. L’ouvrage est structuré en grandes séquences — le Gabon des temps préhistoriques, les conséquences des premiers contacts avec l’Occident du XVe au XIXe siècle, la période coloniale, puis l’indépendance et ses suites.
Avant 1960, le Gabon était volontiers qualifié de « pays sans histoire » — non que ses peuples n’aient eu un passé digne d’être transmis, mais parce que les détenteurs du pouvoir colonial n’avaient aucun intérêt à le faire connaître, et parce que les Gabonais ne disposaient pas encore des moyens institutionnels pour écrire eux-mêmes cette histoire. Le livre de Métégué N’Nah vient combler cette lacune historiographique. Il est aujourd’hui considéré comme le livre de référence sur le sujet, tant par les universitaires que par les lecteurs non spécialistes, en raison de sa rigueur documentaire et de l’étendue de la période couverte. C’est le bouquin à lire si vous n’en lisez qu’un seul sur l’histoire du Gabon.