Qu’est-ce que l’Europe ? Un cap de l’Asie, comme le disait Paul Valéry ? Une civilisation ? Un projet politique ? La réponse varie selon les siècles, et c’est cette instabilité même qui fait l’intérêt de son histoire. Dès l’Antiquité, les Grecs nomment Eurôpè une terre qu’ils opposent à l’Asie, mais sans lui conférer d’unité politique : la Grèce classique est une mosaïque de cités rivales, et l’Empire romain, qui unifie ensuite le pourtour méditerranéen de l’Espagne à la Syrie, ne se pense pas comme « européen ». Lorsque cet empire se disloque au Ve siècle sous la pression des migrations germaniques, ce sont des royaumes dits « romano-barbares » — les Francs en Gaule, les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en Italie — qui s’installent sur ses décombres. Seule institution à avoir survécu à l’effondrement, l’Église chrétienne leur fournit un cadre administratif, une langue commune (le latin) et un ensemble de croyances, de rites et de fêtes qui soude ces populations disparates.
Le Moyen Âge dote l’Europe occidentale de structures qui lui sont propres : la féodalité (un système de liens personnels entre seigneurs et vassaux), les monarchies héréditaires, les universités (Paris, Bologne, Oxford dès les XIIe-XIIIe siècles), les villes marchandes. La fracture se creuse alors entre un Occident latin, rattaché à Rome, et un Orient orthodoxe, tourné vers Constantinople — fracture que la prise de cette dernière par les Ottomans en 1453 rend définitive. À partir du XVIe siècle, les Européens conquièrent et colonisent d’immenses territoires en Amérique, en Afrique et en Asie. La Réforme protestante, initiée par Luther en 1517, brise l’unité religieuse du continent et déclenche plus d’un siècle de guerres confessionnelles. Au XVIIIe siècle, les Lumières forgent les idées de liberté individuelle, de souveraineté populaire et de séparation des pouvoirs dont la Révolution française de 1789 est l’application la plus radicale.
Le XIXe siècle est celui des nationalismes : les peuples européens, de la Grèce à la Pologne, revendiquent le droit de se gouverner eux-mêmes, source de fragmentation des empires multinationaux (ottoman, austro-hongrois) et attise des rivalités territoriales que l’industrialisation et la course aux armements rendent de plus en plus meurtrières. Entre 1914 et 1945, ces tensions aboutissent à deux guerres mondiales, à la montée des totalitarismes — fascisme, nazisme, stalinisme — et au génocide des Juifs d’Europe. Après 1945, le continent se relève de ses ruines, mais coupé en deux par ce que Churchill appelle le « rideau de fer » : à l’Ouest, des démocraties libérales placées sous la protection américaine ; à l’Est, des régimes communistes alignés sur Moscou. La construction européenne — la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951, le traité de Rome en 1957 — rapproche progressivement les États de l’Ouest ; l’effondrement du bloc soviétique en 1989-1991 ouvre la voie à la réunification du continent. Mais l’Europe du XXIe siècle reste traversée par des crises — financières, migratoires, démocratiques — qui rappellent la fragilité de cet équilibre.
Voici neuf ouvrages pour en comprendre la genèse, les ruptures et les héritages.
1. Histoire de l’Europe (Jean Carpentier, François Lebrun, dir., 1990)

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Publiée pour la première fois en 1990, au moment même où la chute du mur de Berlin redessine la carte du continent, cette synthèse collective dirigée par Jean Carpentier et François Lebrun reste l’une des introductions les plus fiables à l’ensemble de l’histoire européenne. Conçue sur le modèle de leur Histoire de France — devenue une référence dans l’enseignement supérieur —, elle se découpe en une trentaine de chapitres chronologiques, de la préhistoire à la fin de la guerre froide. Chaque chapitre articule histoire politique, dimensions économiques, sociales et culturelles, ce qui permet de comprendre non seulement l’enchaînement des événements, mais aussi la formation des grands ensembles civilisationnels : par exemple, la scission progressive entre un Occident latin-barbare-chrétien et un Orient grec-byzantin-slave-orthodoxe, ou encore la divergence croissante entre le Nord industrialisé et le Sud agricole de l’Europe au XIXe siècle.
La clarté et la concision de l’ensemble constituent à la fois sa qualité première et sa limite. Historien du politique et de la vie intellectuelle française, René Rémond salue dans sa préface un ouvrage qui « apporte des réponses aux questions que l’actualité pose aux Européens sur leur identité ». Mais condenser l’histoire de dizaines de nations en 672 pages impose des raccourcis : certains événements ne sont que nommés, sans que leurs causes ou leurs conséquences soient développées. Le prix à payer pour un panorama complet en un seul volume — mais aussi ce qui en fait un point de départ idéal, à prolonger par des lectures plus ciblées.
2. L’Europe. Encyclopédie historique (Christophe Charle, Daniel Roche, dir., 2018)

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Treize années de travail, 438 contributeur·ices, 651 articles, près de 2 400 pages en papier bible : c’est la somme la plus ambitieuse jamais consacrée à l’histoire européenne en langue française. Christophe Charle et Daniel Roche — le premier à l’École normale supérieure, le second au Collège de France — ont voulu renouer avec la tradition de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : rassembler et organiser de manière critique l’état des connaissances, depuis la culture matérielle (alimentation, vêtement, commerce, techniques) jusqu’aux idées politiques et religieuses, depuis les lentes transformations séculaires jusqu’aux événements singuliers. L’ouvrage se structure en quatre grandes parties — fondements et permanences, Europe médiévale, Europe des guerres et des Lumières, Europe des discordances depuis la fin du XVIIIe siècle — et couvre quinze siècles d’histoire.
L’ambition n’est pas de produire un « roman européen », c’est-à-dire un récit mythifié de la civilisation européenne qui ferait pendant aux « romans nationaux » enseignés dans les écoles de chaque pays. Charle et Roche soutiennent qu’il existe bien une forme de civilisation propre à l’Europe, entendue comme « ce qui circule, s’échange, se métisse entre les cultures, les sociétés, les histoires locales ou nationales ». Mais cette spécificité n’implique ni unicité ni supériorité. L’encyclopédie ne se lit pas de la première à la dernière page : on y entre par l’article qui retient l’attention — « Scolastique », « Porcelaine de Meissen », « Guerre de Trente Ans » —, et l’on rebondit d’une entrée à l’autre au gré de sa curiosité.
3. Histoire de l’Europe, tome 1 : Origines et héritages. De la préhistoire au Ve siècle (Antoine Pietrobelli, Jean-Paul Demoule, Violaine Sebillotte Cuchet, Lucia Rossi, Anca Dan, 2024)

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Pour la plupart des spécialistes, l’Europe naît au Moyen Âge — avec le baptême de Clovis (496), le sacre de Charlemagne (800) ou la diffusion de la chrétienté latine. Les auteur·ices de ce premier volume d’une série en quatre tomes, dirigée par l’historien Benjamin Deruelle, font le pari inverse : remonter jusqu’à la préhistoire pour comprendre ce que l’Europe doit à l’Antiquité. Les peintures de Lascaux, les mégalithes de Stonehenge, l’Acropole d’Athènes, le Colisée de Rome : ces lieux et ces monuments font partie de la mémoire collective des Européens — et, plus largement, de tous ceux qui se revendiquent comme Occidentaux. Mais cette mémoire est une construction : le XIXe siècle, par exemple, a massivement invoqué la démocratie athénienne et le droit romain pour légitimer ses propres institutions — sans voir que ni les Grecs ni les Romains ne se pensaient comme « Européens ».
L’enjeu : démêler l’héritage réel de la projection rétrospective. Préhistoriens, archéologues et antiquisants croisent ici leurs disciplines pour restituer la diversité des peuples, des langues et des cultures qui ont occupé cet espace — et pour montrer que les Grecs, les Celtes, les Romains ou les Germains ne formaient pas une « civilisation européenne » avant la lettre, même si les sociétés ultérieures ont puisé dans leur héritage pour se forger une identité commune. Les auteur·ices interrogent aussi les usages contemporains de l’Antiquité, à une époque où des mouvements identitaires invoquent la « civilisation gréco-romaine » pour tracer une frontière entre « nous » et « les autres ».
4. Histoire de l’Europe, tome 2 : La naissance de l’Europe ? Ve-XVe siècle (Xavier Hélary, Paul Bertrand, Sylvie Joye, 2025)

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Deuxième volet de la série dirigée par Benjamin Deruelle, ce livre couvre le millénaire médiéval. Xavier Hélary, Paul Bertrand et Sylvie Joye y adoptent un parti pris résolu : penser le Moyen Âge à l’échelle du continent, sans réduire l’Europe médiévale à la France et à l’Angleterre. Le point de départ est la naissance des royaumes romano-barbares au Ve siècle, sur les ruines de l’Empire romain d’Occident. Sous les Mérovingiens puis sous les Carolingiens, ces royaumes s’étendent par-delà les anciennes frontières impériales — vers la Germanie, la Scandinavie, l’Europe centrale. Mais tous les espaces du continent ne connaissent pas les mêmes rythmes : la christianisation est achevée en Gaule dès le VIe siècle, alors qu’elle ne touche la Lituanie qu’au XIVe ; l’essor urbain est précoce en Italie, tardif en Europe du Nord.
La question de l’unité européenne traverse tout le livre. L’unité politique est d’abord incarnée par le rêve impérial — Charlemagne, couronné empereur à Rome en 800, puis Otton Ier, qui fonde en 962 ce qu’on appellera plus tard le Saint-Empire romain germanique. Aucun de ces empires ne parvient à dominer durablement le continent, mais l’idée impériale reste une référence symbolique puissante pendant tout le Moyen Âge. L’unité religieuse est portée par le christianisme romain, surtout lorsque la papauté, à partir du XIe siècle, affirme sa suprématie sur les souverains, ce qui provoque des conflits à répétition avec les empereurs germaniques. L’unité culturelle, enfin, se construit par la diffusion des grandes littératures chevaleresques — les chansons de geste françaises, les romans arthuriens — traduites et adaptées dans toutes les langues du continent à partir du XIIe siècle. C’est cette convergence, toujours inachevée et toujours contestée, qui justifie le point d’interrogation du titre : l’Europe « naît »-elle au Moyen Âge, ou bien ne fait-elle que s’ébaucher ?
5. L’Europe est-elle née au Moyen Âge ? (Jacques Le Goff, 2003)

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Posée en guise de titre, la question de Jacques Le Goff n’appelle pas de réponse simple. Héritier de l’école des Annales — un courant historiographique fondé par Marc Bloch et Lucien Febvre, qui privilégie les structures économiques, sociales et mentales plutôt que le seul récit des batailles et des traités —, Le Goff retrace ici la formation progressive d’une civilisation européenne entre le Ve et le XVe siècle. Il part de la fragmentation de l’Empire carolingien : Charlemagne avait brièvement réunifié une grande partie de l’Europe occidentale autour de l’an 800, mais à sa mort, ses héritiers se partagent le territoire, et l’empire se disloque. Sur ces ruines se construisent, lentement, la féodalité, les monarchies nationales, le réseau des universités et des villes marchandes — autant de structures dont nous héritons. Publié dans la collection « Faire l’Europe » — éditée simultanément dans cinq pays —, cet essai s’adresse à un public large et se lit comme une réflexion nourrie d’érudition, pas comme un manuel.
Le Goff met au jour des continuités profondes entre l’Europe médiévale et l’Europe contemporaine : la circulation des idées par les universités, les tensions entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest, le rôle unificateur du christianisme, l’essor du commerce. Il souligne notamment que les villes médiévales diffèrent radicalement des cités antiques : là où Rome vivait du tribut prélevé sur ses provinces, les villes du XIIe siècle — Florence, Bruges, Lübeck — sont des centres de production artisanale et commerciale, en symbiose avec les campagnes alentour. Le Goff insiste aussi sur la formation d’un imaginaire commun — chevalerie, croisades, roman courtois — qui, par-delà les frontières linguistiques et politiques, donne aux Européens le sentiment d’appartenir à un même univers culturel. Il juge d’ailleurs artificielle la césure traditionnelle entre Moyen Âge et Renaissance et lui préfère l’idée d’un « long Moyen Âge » qui se prolongerait jusqu’aux Lumières : les innovations de l’Italie des XIIe-XIIIe siècles — essor du commerce maritime, naissance de la banque, renouveau artistique — ne seraient pas une rupture, mais l’accélération de dynamiques déjà en germe depuis des siècles.
6. L’Europe en enfer, 1914-1949 (Ian Kershaw, 2016)

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Ian Kershaw — l’un des plus grands spécialistes du IIIe Reich, auteur d’une biographie de Hitler qui fait référence — a lui-même reconnu que c’était « de loin le livre le plus difficile » qu’il ait entrepris. La difficulté tient à l’ambition : restituer en une seule synthèse la logique d’ensemble d’une séquence catastrophique — deux guerres mondiales, la montée des fascismes, le stalinisme, le génocide des Juifs — sans sacrifier la diversité des trajectoires nationales, de la Finlande au Portugal, de la Grèce à la Norvège. Pour expliquer comment l’Europe, continent le plus riche et le plus puissant du monde en 1900, a pu s’autodétruire en l’espace d’une génération, Kershaw identifie quatre facteurs qui se renforcent mutuellement : le nationalisme ethnique (chaque peuple revendique un État « pur »), les révisionnismes territoriaux (les États vaincus en 1918 — Allemagne, Hongrie, Bulgarie — veulent récupérer les territoires perdus au traité de Versailles), les conflits de classe (montée du mouvement ouvrier, peur des révolutions), la crise du capitalisme (le krach de 1929 à Wall Street provoque un effondrement économique mondial qui radicalise les sociétés et porte au pouvoir des régimes autoritaires).
Le récit déborde largement du cadre franco-anglo-allemand qui domine souvent les manuels — l’Europe centrale et orientale, les Balkans, la péninsule Ibérique, la Scandinavie y occupent autant de place que la France ou l’Angleterre. Par-delà les décisions des dirigeants, il restitue l’expérience des Européens ordinaires — l’hyperinflation qui ruine les épargnants allemands en 1923, la peur du bolchevisme qui pousse les classes moyennes vers l’extrême droite, la vie des civils sous les bombardements. L’entre-deux-guerres, en particulier, fait l’objet d’un traitement saisissant : l’éphémère stabilisation des années 1920, la brutalité de la crise de 1929 — chômage de masse, faillites bancaires en chaîne, misère rurale —, la décomposition des démocraties parlementaires, la marche vers la Seconde Guerre mondiale. Le bouquin se clôt en 1949, au moment où le continent, ravagé, se fige en deux blocs — une conclusion provisoire, que le second tome reprend.
7. L’Âge global. L’Europe, de 1950 à nos jours (Ian Kershaw, 2020)

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Ce second tome couvre l’après-guerre jusqu’en 2018. Après les catastrophes de la première moitié du siècle, l’Europe connaît une reconstruction rapide, mais dans un contexte radicalement nouveau : le continent est coupé en deux par la guerre froide, sous la menace permanente d’un conflit nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Kershaw retrace les grandes crises de cette confrontation — le blocus de Berlin (1948-1949), les chars soviétiques à Budapest (1956) et à Prague (1968), la crise des euromissiles dans les années 1980 — avant de raconter l’effondrement spectaculaire du bloc communiste entre 1989 et 1991 : chute du mur de Berlin, révolutions de velours en Europe centrale, dissolution de l’URSS.
La seconde partie porte sur les décennies qui suivent. Kershaw y montre comment la mondialisation, la dérégulation des marchés financiers et la révolution numérique ont transformé les sociétés européennes — et engendré de nouvelles fragilités. Il ne dissocie jamais l’économie de la politique ni la politique de la culture — Mai 68, la société de consommation, les mouvements écologistes, l’altermondialisme y côtoient les sommets diplomatiques et les crises monétaires. Les crises qui se succèdent après 2008 — effondrement financier, afflux de réfugiés en 2015, montée des populismes, Brexit — fissurent le consensus d’après-guerre : démocratie libérale, État-providence, intégration européenne. L’Europe n’est plus le centre du monde : elle doit désormais compter avec la montée en puissance de la Chine, l’unilatéralisme américain, la résurgence de la Russie. Kershaw achève son tableau sur le constat selon lequel la paix et la prospérité dont jouissent les Européens depuis 1945 n’ont rien d’irréversible.
8. Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 (Tony Judt, 2007)

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Couronné par le prix du livre européen en 2008, ce pavé de l’historien britannique Tony Judt (1948-2010) couvre soixante années d’histoire, de la capitulation allemande à l’adhésion des pays d’Europe centrale à l’Union européenne en 2004. Judt relie des phénomènes que l’on étudie habituellement séparément : la reconstruction économique et le cinéma néoréaliste italien, la décolonisation et le désarroi des anciennes puissances coloniales (la France après l’Algérie, la Grande-Bretagne après Suez), la dissidence en Europe de l’Est et les mouvements contestataires à l’Ouest.
Trois fils conducteurs structurent l’ensemble : le communisme (son installation à l’Est, son influence à l’Ouest, sa chute en 1989), la mémoire de la Shoah (longtemps refoulée, puis progressivement reconnue comme événement fondateur de la conscience européenne), et le rapport aux États-Unis (protecteur militaire, modèle culturel, mais aussi objet de ressentiment). Loin de réduire l’Europe d’après-guerre à sa moitié occidentale — un biais fréquent dans l’historiographie —, Judt accorde une place considérable à la vie quotidienne dans les démocraties populaires, à la dissidence, à la stagnation économique du bloc soviétique. « Une époque s’achevait. Une nouvelle Europe naissait », écrit-il pour évoquer 1989. Chaque décennie en sort renouvelée : Judt montre, par exemple, que la construction européenne a été portée moins par un idéalisme « européiste » que par la nécessité, dans le contexte de la guerre froide, d’ancrer l’Allemagne de l’Ouest dans un cadre collectif pour éviter qu’elle ne redevienne une menace.
9. Le continent des ténèbres. Une histoire de l’Europe au XXe siècle (Mark Mazower, 2005)

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À rebours des lectures triomphalistes, Mark Mazower défend une thèse volontairement dérangeante : la démocratie n’est pas l’aboutissement naturel de l’histoire européenne, mais le produit de circonstances contingentes — un régime politique qui ne s’est imposé que tardivement et qui aurait pu ne jamais prévaloir. Professeur à l’université Columbia, Mazower rappelle qu’à la fin des années 1930, une part importante des élites et des opinions publiques européennes n’était pas hostile à l’idée d’une réorganisation autoritaire du continent sous l’égide allemande. Si la démocratie a fini par s’enraciner après 1945, c’est en raison de trois facteurs convergents : la lassitude d’une population épuisée par la guerre, la prospérité matérielle apportée par le plan Marshall et les Trente Glorieuses, et la protection militaire américaine face à la menace soviétique. Non parce que les Européens auraient éprouvé une conviction profonde en faveur du libéralisme politique.
Cette grille de lecture renverse la perspective habituelle. L’Europe de Mazower n’est pas le continent des droits de l’homme et du progrès, mais celui des guerres civiles, des nettoyages ethniques, des expériences totalitaires. Publié en anglais en 1998 sous le titre Dark Continent, le livre couvre la période qui va de la fin de la Première Guerre mondiale aux conflits yougoslaves des années 1990 — ces guerres qui, en plein cœur de l’Europe, ont vu réapparaître les camps de concentration et les massacres de civils. L’argument central est que démocratie, fascisme et communisme ne sont pas des phénomènes radicalement étrangers les uns aux autres, mais trois réponses concurrentes à une même question : comment organiser le rapport entre l’individu et le collectif ? Tony Judt, qui saluait la qualité de l’ensemble, nuançait cette thèse : selon lui, Mazower surestimait l’adhésion des Européens au projet nazi. Ce désaccord éclaire les deux ouvrages : les lire l’un après l’autre, c’est disposer de deux lectures antagonistes du même siècle — et se forger, en connaissance de cause, sa propre interprétation.