Coincé entre la cordillère des Andes et l’océan Pacifique, le Chili est un pays à la géographie singulière — une bande de terre de 4 300 kilomètres de long et d’à peine 355 kilomètres de large à son point le plus étendu. Longtemps isolé du reste du continent, il connaît un développement lent sous la colonisation espagnole avant de conquérir son indépendance au début du XIXᵉ siècle. La découverte de ses richesses naturelles, le nitrate puis le cuivre, l’inscrit rapidement dans les circuits de l’économie mondiale : les grandes compagnies britanniques, puis états-uniennes, s’implantent dans le pays et y acquièrent une influence politique considérable.
L’élection de Salvador Allende en 1970, à la tête de la coalition d’Unité populaire (une alliance de partis de gauche et de centre-gauche), engage le pays dans une expérience inédite — la transition vers le socialisme par la voie démocratique : nationalisations des mines de cuivre, réforme agraire, politique de redistribution sociale. Cette expérience, qui suscite un immense espoir à gauche dans le monde entier, se heurte à l’hostilité de la droite chilienne et des milieux d’affaires, mais aussi à celle de Washington, qui redoute qu’un socialisme élu démocratiquement ne fasse école en Amérique latine en pleine guerre froide. Le 11 septembre 1973, un coup d’État militaire mené par le général Augusto Pinochet renverse le gouvernement — Allende meurt dans le palais présidentiel de La Moneda bombardé par l’aviation — et inaugure dix-sept années de dictature — disparitions, tortures, assassinats, suppression des libertés.
Le retour à la démocratie en 1990 ne règle pas tout : le pays hérite de la Constitution de 1980, rédigée sous la dictature pour verrouiller un modèle néolibéral qui perpétue de profondes inégalités sociales. Les gouvernements de la transition, soucieux d’éviter tout retour de la violence, optent pour une réconciliation nationale qui accorde de fait l’impunité aux responsables des crimes de la dictature — un choix qui nourrit, dans la durée, une contestation de plus en plus vive. En 2019, un soulèvement populaire d’une ampleur sans précédent remet en question cet héritage et aboutit à l’élection d’une Assemblée constituante — mais le projet de nouvelle Constitution est rejeté par référendum en 2022.
Les huit ouvrages qui suivent permettent de parcourir cette histoire, de la période coloniale aux révoltes les plus récentes.
1. Le Chili (Christian Rudel, 2011)

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Grand reporter et spécialiste de l’Amérique latine, Christian Rudel propose une synthèse de l’histoire chilienne sur le temps long, de la colonisation espagnole au Chili contemporain. Le livre ne se contente pas d’un survol chronologique : il s’arrête sur les mécanismes par lesquels les compagnies minières étrangères, en contrôlant l’extraction du cuivre — première ressource d’exportation du pays —, ont pesé durablement sur les choix politiques chiliens. Rudel retrace le coup d’État de 1973, la dictature de Pinochet, puis la lente reconstruction démocratique après 1990.
Rudel aborde aussi deux questions souvent négligées dans les synthèses généralistes : les inégalités sociales et économiques héritées du modèle néolibéral, et la question mapuche — c’est-à-dire la situation du principal peuple autochtone du Chili, dépossédé de ses terres depuis la colonisation et dont les revendications territoriales et culturelles n’ont jamais reçu de réponse satisfaisante de la part de l’État. Ce bouquin offre un socle de connaissances générales, utile pour situer les enjeux avant de se plonger dans des études plus ciblées.
2. Allende, la biographie (Mario Amorós, 2023)

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Docteur en histoire à l’université de Barcelone, l’historien et journaliste espagnol Mario Amorós retrace dans cette biographie de près de 460 pages la vie entière de Salvador Allende. Le récit remonte aux origines familiales — une lignée liée aux luttes pour l’indépendance chilienne — et suit la formation politique du jeune Allende, sa pratique médicale à Valparaíso dans les années 1930, sa participation à la fondation du Parti socialiste chilien, puis son quart de siècle au Sénat. L’enquête repose sur des archives jusqu’alors inédites et sur une vingtaine de témoignages de proches et de collaborateurs.
L’ouvrage consacre une part centrale aux trois années de la présidence (1970-1973) : la nationalisation du cuivre, la réforme agraire, les tensions avec une opposition de plus en plus hostile, et les pressions exercées par les États-Unis, qui financent grèves patronales et campagnes de déstabilisation. Mais Amorós ne réduit pas Allende à sa fonction : grâce aux témoignages recueillis, il restitue aussi l’homme dans sa vie quotidienne — ses amitiés, ses habitudes, ses liens familiaux. On tient là une biographie qui donne à voir le dirigeant politique autant que l’individu, sans basculer dans l’hagiographie.
3. Découvrir la révolution chilienne (1970-1973) (Franck Gaudichaud, 2023)

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Paru à l’occasion du cinquantenaire du coup d’État, ce bouquin de format court (environ 180 pages) appartient à la collection « Découvrir » des Éditions sociales. Son principe : rassembler treize textes d’époque — discours, articles, documents militants — commentés et replacés dans leur contexte par Franck Gaudichaud, professeur en histoire de l’Amérique latine contemporaine à l’université Toulouse Jean Jaurès. On y trouve la voie chilienne vers le socialisme, l’interventionnisme des États-Unis, la bataille culturelle, les revendications du peuple mapuche, le rôle des cordons industriels (ces coordinations ouvrières de quartier qui, face aux pénuries et au sabotage économique, ont pris en charge la production et la distribution dans les zones industrielles de Santiago), ou encore la préparation militaire du coup d’État.
Le livre s’adresse aussi bien aux lecteur·ices qui découvrent le sujet qu’à celles et ceux qui le connaissent déjà et souhaitent revenir aux sources primaires. Plutôt que de livrer un récit surplombant, il donne directement accès aux voix de l’époque — travailleurs, dirigeants, intellectuels — et les accompagne de commentaires qui en restituent le contexte. Un bon préambule à l’ouvrage plus approfondi de Gaudichaud présenté ci-dessous.
4. Chili 1970-1973 : mille jours qui ébranlèrent le monde (Franck Gaudichaud, 2013)

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Issu de la thèse de doctorat de Franck Gaudichaud, soutenue en 2005 sous la direction de Michael Löwy, cet ouvrage de 345 pages publié aux Presses universitaires de Rennes fait autorité sur la période de l’Unité populaire. Ce qui le singularise : le choix de raconter cette séquence « par en bas », non pas depuis les sommets de l’État ou les états-majors des partis, mais depuis les entreprises occupées par leurs ouvriers, les quartiers populaires de la périphérie de Santiago, les comités d’approvisionnement où des habitant·es organisent eux-mêmes la distribution de nourriture face au marché noir et aux pénuries orchestrées par l’opposition. Gaudichaud s’appuie à la fois sur des sources écrites et sur des entretiens avec d’anciens acteurs et actrices du mouvement.
Le livre s’attache à ce que la gauche chilienne a appelé le « pouvoir populaire » : cette capacité des travailleurs et travailleuses à s’auto-organiser en dehors des cadres institutionnels — contrôle ouvrier des usines, gestion directe du ravitaillement, coordination entre secteurs industriels. Il montre aussi les tensions internes qui ont traversé le camp d’Allende tout au long de ces mille jours : fallait-il accélérer les réformes au risque d’effrayer les classes moyennes, ou temporiser pour consolider les acquis ? Fallait-il armer les travailleurs face à la menace militaire, ou maintenir la stricte légalité ? Ces débats stratégiques, restés ouverts, éclairent l’échec de la voie chilienne face au coup d’État.
5. Les années Condor (John Dinges, 2005)

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Correspondant du Washington Post au Chili durant la dictature, devenu professeur de journalisme à l’université Columbia, John Dinges a consacré plusieurs années d’enquête à l’opération Condor. Ce nom de code désigne une alliance clandestine formée dans les années 1970 entre six dictatures latino-américaines — Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Bolivie, Brésil — pour traquer, enlever et assassiner leurs opposant·es politiques, y compris sur le sol d’autres continents. Plus de 30 000 personnes en ont été victimes. Pinochet est à l’initiative de cette coordination répressive, avec le soutien et la complicité de la CIA, qui voit dans ces régimes des remparts contre l’influence soviétique et cubaine.
L’enquête repose sur des documents secrets états-uniens déclassifiés, les archives des dictatures elles-mêmes, et les témoignages d’anciens militant·es, d’agents du renseignement et de responsables de Washington — dont certain·es se sont exprimé·es pour la première fois dans ce cadre. Dinges reconstitue la mécanique de cette coopération : une base de données centralisée sur les opposant·es, des opérations d’assassinat ciblé menées jusqu’à Washington (où un ancien ministre d’Allende, Orlando Letelier, est tué par une bombe en 1976) et dans plusieurs capitales européennes. Surtout, Dinges établit, preuves à l’appui, que Washington n’a pas seulement fermé les yeux sur ces crimes, mais y a activement contribué par le partage de renseignements et la protection diplomatique accordée aux régimes responsables.
6. 38, rue de Londres (Philippe Sands, 2025)

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Avocat international, professeur de droit à l’University College de Londres et auteur de Retour à Lemberg et La Filière, Philippe Sands a construit son travail d’écrivain autour d’une question centrale : comment des criminels de masse parviennent-ils à échapper à la justice, et que peut le droit international pour y mettre fin ? Au centre du livre, deux hommes. Le premier est Augusto Pinochet, arrêté à Londres le 16 octobre 1998 à la demande du juge espagnol Baltasar Garzón, pour crimes de génocide, de tortures et de terrorisme international. Le second est Walther Rauff, ancien commandant SS qui a conçu et déployé les camions à gaz — des véhicules dont le pot d’échappement était relié au compartiment arrière pour asphyxier les passagers —, responsable de la mort de près de 100 000 victimes juives. Après la guerre, Rauff se réfugie en Patagonie chilienne, où il vit sans être inquiété jusqu’à sa mort en 1984, protégé par les milieux militaires chiliens.
L’adresse du titre — le 38, rue de Londres à Santiago — est celle d’un local du Parti socialiste transformé, dès le coup d’État, en centre de torture et d’élimination des opposant·es. Sands y articule deux récits : d’un côté, la bataille juridique autour de l’extradition de Pinochet, à laquelle il a lui-même participé en tant qu’avocat (d’abord contacté pour défendre l’ancien dictateur, il choisit finalement de représenter une organisation de défense des droits humains) ; de l’autre, son enquête sur les liens entre Pinochet et Rauff. La question qui traverse tout le livre : Rauff a-t-il remis ses méthodes au service de la répression pinochetiste ? Recherche de preuves, rencontres avec les victimes et les bourreaux, fausses pistes, silences : Sands suit cette question à travers des archives, des témoignages et des voyages en Patagonie, sans jamais obtenir de réponse définitive — ce qui rend le livre d’autant plus troublant. Sélectionné pour le Prix Médicis Essai 2025, l’ouvrage a provoqué un vif débat au Chili, où il a rouvert des questions que beaucoup préféraient laisser sans réponse.
7. Le réveil démocratique du Chili (Marie-Christine Doran, 2016)

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Politiste à l’université d’Ottawa, Marie-Christine Doran pose dans cet ouvrage préfacé par Alain Touraine une question souvent éludée : pourquoi, vingt ans après la fin de la dictature, la société chilienne reste-t-elle traversée par une exigence de justice aussi vive ? Le pays a pourtant été longtemps cité comme un modèle de transition démocratique. Doran démontre que ce modèle repose sur un pacte implicite : les gouvernements de la transition, issus de la Concertation (coalition de centre-gauche), ont privilégié la stabilité institutionnelle et la croissance économique au prix d’un renoncement à poursuivre les responsables des crimes de la dictature. Une loi d’amnistie votée en 1978, sous Pinochet, protège les militaires ; les commissions de vérité reconnaissent les victimes mais ne débouchent sur aucune condamnation ; la Constitution héritée de 1980 reste en vigueur. Ce compromis, présenté comme la condition d’une paix civile durable, est de plus en plus perçu par une partie de la population comme une démocratie sans justice.
L’étude, qui couvre la période 1990-2016, repose sur l’analyse des discours présidentiels, des documents syndicaux et associatifs, des sources juridiques, et sur un large corpus d’entretiens menés entre 1990 et 2015. Doran retrace l’émergence d’un mouvement porté notamment par la jeunesse chilienne — les enfants et petits-enfants des victimes de la dictature, mais aussi les étudiant·es mobilisé·es contre le coût prohibitif de l’enseignement supérieur — qui refuse l’amnistie comme solution politique. Le livre montre comment la mémoire des crimes, l’art populaire (murales, chansons, performances de rue) et les mobilisations étudiantes ont progressivement fissuré le consensus de la transition, jusqu’à rendre possible le soulèvement de 2019.
8. La mémoire du futur (Pierre Dardot, 2023)

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Pierre Dardot, philosophe et chercheur au laboratoire Sophiapol de l’université Paris Nanterre, connu pour ses travaux sur le néolibéralisme menés avec le sociologue Christian Laval (notamment La nouvelle raison du monde et Commun), consacre ce livre au soulèvement populaire d’octobre 2019 et à ses suites. Le déclencheur est, en apparence, dérisoire : une hausse du prix du ticket de métro à Santiago. Mais la colère qui éclate le 18 octobre est le produit de décennies d’inégalités — un système de santé à deux vitesses, des retraites misérables gérées par des fonds de pension privés, un enseignement supérieur parmi les plus chers du continent. Des millions de Chilien·nes descendent dans la rue. Le mouvement aboutit, en 2020, à l’élection d’une Convention constituante chargée de rédiger une nouvelle Constitution pour remplacer celle héritée de Pinochet. Mais le texte proposé est rejeté par référendum le 4 septembre 2022, jugé trop radical par une partie de l’électorat.
Dardot suit pas à pas ces trois années : la politisation rapide de catégories sociales jusque-là éloignées de la vie politique, les débats au sein de la Constituante — notamment sur les droits de la nature, la parité de genre et la reconnaissance du Chili comme État plurinational (c’est-à-dire composé de plusieurs peuples, dont les nations autochtones mapuche, aymara et rapanui, et non d’une seule communauté nationale homogène) —, la violence de la répression policière (les carabineros, la police militarisée chilienne, ont tiré des grenailles sur les manifestant·es, et plus de 34 personnes ont perdu la vue), et les divisions internes du mouvement entre celles et ceux qui voulaient tout refonder et celles et ceux qui craignaient d’aller trop vite.
L’expression qui donne son titre au livre — « la mémoire du futur » — vient des féministes chiliennes : elle désigne la capacité à puiser dans l’expérience des luttes passées non pas pour les reproduire, mais pour inventer des formes politiques nouvelles. Pour Dardot, l’échec du référendum ne referme pas la question. Il confirme au contraire que la démocratie ne peut se réduire à un jeu d’alternances entre professionnels de la politique, et que sa réinvention suppose la participation directe et continue des citoyen·nes — une conviction que les mouvements sociaux chiliens, malgré la défaite constitutionnelle, continuent de porter.