La péninsule des Balkans se situe au sud-est de l’Europe, entre la mer Adriatique, la mer Noire et la Méditerranée orientale. D’origine turque, le mot balkan signifie « montagne » — et c’est bien le relief qui donne à la région sa physionomie : des chaînes escarpées compartimentent le territoire en vallées et en bassins enclavés, où des communautés distinctes par la langue, la religion et les coutumes ont pu se maintenir sur des siècles, souvent à quelques dizaines de kilomètres les unes des autres. Grecs, Serbes, Bulgares, Roumains, Albanais, Croates, Bosniaques, Turcs, Valaques, Juifs : rarement un espace aussi restreint a réuni une telle diversité de peuples.
L’Empire byzantin (395-1453) y enracine le christianisme orthodoxe et la culture grecque ; la conquête ottomane, à partir du XIVe siècle, superpose à cet héritage une nouvelle couche : pendant près de cinq siècles, le sultan administre la mosaïque balkanique non par territoire mais par confession (le système des millet classe les sujets selon leur appartenance religieuse — orthodoxes, catholiques, juifs, musulmans), ce qui renforce les identités religieuses au détriment de toute conscience « nationale » au sens moderne du terme. L’islam s’implante durablement en Bosnie et en Albanie.
Lorsque l’Empire ottoman commence à reculer, au XIXe siècle, chaque peuple balkanique construit son identité nationale à partir d’un triple socle — une langue, une religion, le souvenir d’un royaume médiéval glorieux — et réclame un État qui couvre tous les territoires où vivent ses « compatriotes ». Or ces territoires se chevauchent : on rêve de « Grande Serbie », de « Grande Bulgarie » ou de « Grande Grèce », mais chacune de ces constructions englobe des minorités qui, à leur tour, revendiquent les mêmes droits. De là naît une logique de conflits en chaîne : guerres balkaniques de 1912-1913, attentat de Sarajevo en 1914 (qui déclenche la Première Guerre mondiale), occupations et guerres civiles durant la Seconde (l’État oustachi en Croatie — un régime fasciste allié de l’Axe —, la résistance des partisans de Tito), quarante ans de mise sous tutelle soviétique — sauf en Grèce —, et enfin l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990, avec son cortège de nettoyages ethniques, de sièges et de massacres.
Aujourd’hui, les pays des Balkans occidentaux (Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Kosovo, Macédoine du Nord, Albanie) ont théoriquement vocation à rejoindre l’Union européenne, mais l’élargissement est au point mort, et la région reste soumise aux rivalités d’influence de Bruxelles, Washington, Moscou, Pékin et Ankara. Pour qui souhaite comprendre cette histoire sans la réduire à quelques clichés sur la « poudrière de l’Europe », les livres qui suivent permettent d’y voir plus clair.
1. Les Balkans. Héritages et évolutions (Paul Garde, 1994)

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Linguiste slavisant et professeur émérite à l’université de Provence, Paul Garde (1926-2021) a consacré l’essentiel de sa carrière aux langues et aux cultures du sud-est européen. Paru en 1994 dans la collection « Dominos » chez Flammarion, puis réédité en format poche « Champs », ce court essai donne en un peu plus de deux cents pages une vue d’ensemble très efficace de l’histoire balkanique. Garde remonte aux origines de la fragmentation de la péninsule — relief accidenté, mosaïque ethnolinguistique, fractures religieuses héritées du schisme de 1054 (la rupture entre chrétienté latine, rattachée à Rome, et chrétienté orthodoxe, rattachée à Constantinople, dont la ligne de partage traverse précisément les Balkans) — pour en suivre les conséquences jusqu’à la fin du XXe siècle.
Garde sait relier ce qui relève de la longue durée et ce qui relève de l’actualité immédiate. Cinq siècles de domination ottomane, un demi-siècle de communisme, et surtout l’importation au XIXe siècle du modèle de l’État-nation tel qu’il s’est développé en France ou en Allemagne : dans les Balkans, ce modèle pousse chaque peuple à revendiquer un État ethniquement homogène sur un territoire où les populations sont mélangées, ce qui rend les conflits quasi mécaniques. Au cœur du propos, ce que l’auteur appelle « l’obsession de la nation » : il fait voir que le mot « nation » ne recouvre pas la même réalité selon qu’on l’emploie à Paris, à Belgrade ou à Zagreb. En France, la nation est civique — elle désigne l’ensemble des citoyens, quelle que soit leur origine. Dans les Balkans, la nation est ethnique : un Serbe né en Croatie reste un membre de la « nation serbe », ce qui signifie que deux « nations » peuvent habiter le même territoire et revendiquer des droits concurrents sur celui-ci. Cette distinction, que Garde éclaire en linguiste, est l’une des clés sans lesquelles les guerres des années 1990 restent inintelligibles.
C’est probablement le premier bouquin à ouvrir pour qui découvre la région. La structure en chapitres courts, accompagnés de cartes, permet de circuler entre géographie, ethnographie et chronologie sans s’y perdre.
2. Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle (Georges Castellan, 1991)

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Professeur émérite de l’université Paris-III, Georges Castellan a aussi enseigné durant dix ans à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Sa somme parue chez Fayard — plus de cinq cents pages qui couvrent six siècles d’histoire balkanique — va de la conquête ottomane des XIVe-XVe siècles jusqu’aux derniers soubresauts de l’éclatement yougoslave, et retrace la formation, l’affirmation et les déchirements des nations balkaniques avec rigueur.
La première partie porte sur l’Empire ottoman à son apogée : son organisation administrative, la coexistence — relative — des communautés religieuses sous le système des millet (déjà évoqué plus haut), puis le lent déclin que résume l’expression, courante dès le XVIIIe siècle dans les chancelleries européennes, de « poisson pourri par la tête » — l’idée que la décomposition de l’Empire commence par le sommet, c’est-à-dire par la corruption du pouvoir central. Castellan suit ensuite la naissance des nationalismes balkaniques au XIXe siècle avec une précision rare, peuple par peuple : les Serbes se réfèrent à l’Empire médiéval de Stefan Dušan (XIVe siècle) et à la bataille du Kosovo de 1389 — une défaite face aux Ottomans transformée en mythe sacrificiel —, les Bulgares au premier Empire bulgare (VIIe-XIe siècles), les Grecs à l’héritage antique et byzantin. Castellan montre comment ces récits concurrents, projetés sur des territoires où les populations sont mélangées, engendrent des rivalités féroces — chaque peuple convoitant les mêmes villes, les mêmes provinces, au nom de « droits historiques » contradictoires. La seconde moitié, plus rapide, traverse les guerres balkaniques, les deux conflits mondiaux et la longue parenthèse soviétique jusqu’à l’effondrement de 1989.
On reproche parfois à Castellan de passer trop vite sur l’après-1918 et de ne pas fournir assez de cartes dans un espace où les frontières bougent sans cesse. Référence irremplaçable malgré tout : c’est le seul bouquin en français qui offre, sur la longue durée, un récit linéaire et documenté de l’ensemble des Balkans — Grèce, Roumanie, Bulgarie, Serbie, Albanie comprises — sans privilégier un seul pays.
3. La Grèce et les Balkans. Du Ve siècle à nos jours, 3 tomes (Olivier Delorme, 2013)

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Trois tomes, près de 2 300 pages, seize siècles d’histoire : la trilogie publiée par Olivier Delorme dans la collection « Folio Histoire » chez Gallimard constitue l’entreprise la plus ambitieuse en langue française sur le sujet. Agrégé d’histoire, fin connaisseur de la Grèce où il a longtemps vécu — il réside d’ailleurs sur une île du Dodécanèse —, Delorme renverse la perspective : il place l’espace grec au centre de l’histoire du sud-est européen. La Grèce est en effet souvent étudiée à part de ses voisins balkaniques — parce qu’elle a intégré la CEE dès 1981, parce que son image de « berceau de la démocratie » la rattache symboliquement à l’Europe occidentale, et parce que les historiens des Balkans tendent à se concentrer sur le monde slave. Delorme rompt avec ce cloisonnement et montre que, du Ve siècle à nos jours, le destin de la Grèce est indissociable de celui de ses voisins.
Le premier tome couvre les empires byzantin et ottoman, leurs institutions et leur héritage. Delorme y accorde une place particulière au rôle de l’Église orthodoxe : sous la domination ottomane, elle a servi de conservatoire de l’identité grecque, et cette fonction ecclésiale a façonné les mouvements nationaux du XIXe siècle dans toute la péninsule. Le deuxième embrasse la période qui va des guerres balkaniques de 1912-1913 à 1947. Il suit notamment le reflux de l’hellénisme d’Asie Mineure en 1922-1923 : la défaite grecque face à la Turquie de Mustafa Kemal aboutit à un échange forcé de populations (plus d’un million de Grecs orthodoxes expulsés de Turquie, plusieurs centaines de milliers de Turcs musulmans chassés de Grèce), qui met fin à 2 500 ans de présence grecque sur la côte anatolienne. Le tome se conclut sur le basculement de la région dans la guerre froide — la Grèce dans le camp occidental (doctrine Truman, 1947), le reste des Balkans dans l’orbite soviétique. Le troisième tome — peut-être le plus utile pour un·e lecteur·ice contemporain·e — aborde la stagnation des régimes communistes balkaniques, leur effondrement en 1989-1991, les guerres yougoslaves et la crise financière grecque des années 2010, avec ses politiques d’austérité imposées par la troïka (Commission européenne, BCE, FMI).
L’ampleur du projet implique, par endroits, des raccourcis : certaines périodes sont condensées, et la dernière partie du troisième tome, très ancrée dans l’actualité politique, peut donner le sentiment d’un manque de recul par rapport aux événements. Mais la trilogie tient sa promesse de cohérence : pour la première fois en français, un seul auteur reconstitue, sur la très longue durée, l’histoire de la Grèce dans ses rapports avec ses voisins balkaniques, et rend visibles les interactions constantes entre ces espaces que l’historiographie traite d’ordinaire séparément.
4. Vie et mort de la Yougoslavie (Paul Garde, 1992)

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Paru en mars 1992 — quelques mois à peine après les déclarations d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie —, ce livre de Paul Garde s’impose rapidement comme la référence francophone sur la question yougoslave. Réédité en 2000 avec une postface qui couvre les guerres de Bosnie-Herzégovine et du Kosovo, il retrace l’histoire des régions réunies sous le nom de Yougoslavie de 1918 à 1991, puis les étapes du divorce sanglant qui s’ensuit.
Garde structure son propos en trois temps. Un panorama historique expose d’abord la formation de l’idée yougoslave — réunir dans un même État des Serbes, des Croates, des Slovènes, des Bosniaques, des Macédoniens et des Monténégrins, des peuples qui partagent en partie une même famille linguistique mais que séparent la religion (orthodoxie, catholicisme, islam), l’alphabet (latin ou cyrillique) et des siècles d’appartenance à des empires différents (ottoman pour les uns, austro-hongrois pour les autres). L’auteur décrit ensuite les spécificités de chaque nation constitutive, avec une attention particulière aux questions de langue et de religion, domaines où sa compétence de linguiste apporte un éclairage singulier. Enfin, la troisième partie suit la chronologie des événements : la montée du nationalisme serbe sous l’impulsion de Slobodan Milošević, qui, à partir de 1987, instrumentalise la question du Kosovo — province à majorité albanaise, mais lieu de mémoire central pour les Serbes en raison de la bataille de 1389 (cf. plus haut) — pour concentrer le pouvoir ; la suppression de l’autonomie du Kosovo et de la Voïvodine (province du nord de la Serbie, peuplée d’une importante minorité hongroise) ; le blocage des institutions fédérales ; puis la spirale de sécessions et de guerres. Pour Garde, la Yougoslavie ne meurt pas les 25 et 26 juin 1991, dates des déclarations d’indépendance slovène et croate, mais le 17 mai, lorsque le bloc serbe de la présidence fédérale refuse la désignation du Croate Stipe Mesić à la tête de l’État — autrement dit, lorsque le cadre institutionnel commun cesse de fonctionner.
Garde n’échappe pas à certaines critiques : quelques commentateurs jugent l’analyse trop favorable à la Croatie, et la bibliographie reflète les lacunes documentaires d’un travail écrit à chaud, alors que la guerre de Bosnie n’a pas encore eu lieu. Indispensable néanmoins, tant par la masse d’informations rassemblées que par la clarté de l’exposé. Comme le résume Libération à sa sortie : « Tout à la fois essai, manuel d’histoire, livre de voyage et analyse des derniers événements. »
5. Les Balkans en 100 questions. Carrefour sous influences (Jean-Arnault Dérens, Laurent Geslin, 2023)

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L’un historien, l’autre géographe, Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin sont aussi corédacteurs en chef du Courrier des Balkans, média francophone de référence sur la région depuis 1998. Leurs décennies de reportages et de publications nourrissent chacune des cent entrées de cet ouvrage paru chez Tallandier en 2023. Le format « questions-réponses » — L’éclatement de la Yougoslavie était-il inéluctable ? La Serbie est-elle le cheval de Troie de la Russie ? La Chine est-elle en train d’acheter les Balkans ? — permet d’aborder la région sous tous les angles : historique, économique, religieux, géopolitique.
L’un des principaux mérites de Dérens et Geslin est de ne jamais séparer le présent de l’arrière-plan historique. Les auteurs analysent la manière dont la crise des réfugiés de 2015, l’essoufflement de l’élargissement européen, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont affecté des sociétés déjà fragilisées par les guerres des années 1990 et par le passage chaotique du communisme à l’économie de marché — privatisations prédatrices, effondrement industriel, chômage massif. Le tableau est sombre : des élites corrompues et autoritaires — comme le président serbe Aleksandar Vučić ou le premier ministre albanais Edi Rama —, un État de droit en recul, une jeunesse qui s’exile massivement. Les Balkans redeviennent, selon la formule des auteurs, les « garde-frontières » de l’Europe, soumis aux jeux d’influence contradictoires de Bruxelles, Washington, Moscou, Pékin et Ankara. « La géopolitique est la grande malédiction des Balkans ! », résument-ils.
Pour qui s’intéresse d’abord aux Balkans d’aujourd’hui, c’est par là qu’il faut commencer. La structure par questions permet de piocher en fonction de ses centres d’intérêt, sans perdre le fil conducteur — et de comprendre pourquoi, trente ans après les accords de Dayton (le traité de paix qui a mis fin à la guerre de Bosnie en 1995), la stabilité de la région reste aussi précaire.
6. Imaginaire des Balkans (Maria Todorova, 1997)

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Publié en anglais en 1997 sous le titre Imagining the Balkans, traduit en français aux Éditions de l’EHESS en 2011, ce livre de l’historienne bulgare Maria Todorova s’ouvre par une formule devenue célèbre : « Un spectre hante la culture occidentale, le spectre des Balkans. » Todorova y forge le concept de « balkanisme », qu’elle construit en dialogue critique avec celui d’« orientalisme » proposé par l’intellectuel palestino-américain Edward Saïd dans son livre L’Orientalisme (1978). Saïd avait montré comment l’Occident s’était inventé un « Orient » fantasmé — exotique, irrationnel, arriéré — pour mieux justifier sa domination coloniale. Todorova observe un mécanisme analogue, mais pas identique : les Balkans ne sont pas perçus comme l’Autre absolu de l’Europe, mais comme son Autre intérieur — une Europe incomplète, semi-civilisée, à laquelle il manquerait quelque chose.
L’autrice s’appuie sur un vaste corpus de récits de voyage, de textes diplomatiques, d’articles de presse et de textes littéraires pour retracer la genèse de ce stigmate. Elle montre comment le mot « balkanique » — initialement simple désignation géographique — se charge, à partir des guerres balkaniques de 1912-1913, de connotations péjoratives : violence, archaïsme, irrationalité tribale. Todorova met aussi en lumière un phénomène d’auto-stigmatisation : chaque nation balkanique se considère plus « européenne » que sa voisine et rejette sur elle le qualificatif infamant. Un Slovène se perçoit comme moins « balkanique » qu’un Serbe, qui lui-même reporte le stigmate sur l’Albanais — et ainsi de suite, dans une hiérarchie qui reproduit en interne le regard condescendant de l’Occident.
Par-delà la déconstruction des stéréotypes, Todorova identifie ce qui fait l’unité profonde des Balkans : l’héritage ottoman, seul dénominateur commun à l’ensemble de la péninsule. C’est en partie ce qui explique que la Slovénie, restée sous domination habsbourgeoise et épargnée par la conquête ottomane, se perçoive comme « moins balkanique » que la Bosnie — ou que la Grèce, pourtant soumise à l’Empire ottoman pendant quatre siècles, échappe souvent à l’étiquette grâce au prestige de son héritage antique. La lecture est exigeante — Todorova dialogue autant avec Foucault et Hobsbawm qu’avec Saïd. Salué comme un « chef-d’œuvre » par le politologue Pierre Hassner et traduit dans de nombreuses langues, Imaginaire des Balkans reste, près de trente ans après sa parution, une rupture dans les études balkaniques : après Todorova, il n’est plus possible de parler des Balkans sans interroger les catégories mêmes qu’on emploie.