L’Autriche occupe une place à part dans l’histoire européenne. Ce petit pays alpin de neuf millions d’habitants est l’héritier d’un édifice politique sans équivalent sur le continent : pendant plus de six siècles, la maison de Habsbourg règne sur un ensemble territorial immense, du Danube à l’Adriatique, des Carpates aux Alpes. L’empire qu’elle bâtit n’est ni un État-nation ni un simple patchwork de peuples : c’est une monarchie composite où coexistent Allemands, Hongrois, Tchèques, Polonais, Croates, Italiens, Roumains et bien d’autres, unis par une même dynastie et des institutions communes. Du XVe au XVIIIe siècle, les Habsbourg repoussent les armées ottomanes qui menacent Vienne à deux reprises (1529, 1683), rivalisent avec la France de Louis XIV pour la domination du continent, puis résistent aux armées de Napoléon. Après la chute de l’Empire français, le Congrès de Vienne (1815) redessine la carte de l’Europe : l’Autriche du chancelier Metternich en sort comme la garante de l’ordre conservateur, chargée de contenir à la fois les aspirations libérales et les mouvements nationaux.
Mais le XIXe siècle est celui de l’éveil des nationalités : les Hongrois, les Tchèques, les Italiens et d’autres peuples de l’empire réclament des droits politiques et culturels propres. En 1848, des insurrections éclatent simultanément dans presque toutes les capitales de la monarchie — c’est le « Printemps des peuples » —, et le pouvoir impérial ne les écrase qu’au prix d’une répression militaire. En 1866, l’Autriche est vaincue par la Prusse à la bataille de Sadowa : exclue de la Confédération germanique, elle perd son influence sur les États allemands et doit se replier sur ses possessions danubiennes. Affaiblie, elle ne peut plus refuser les revendications autonomistes que les Hongrois formulent depuis 1848 : c’est le Compromis de 1867, qui transforme l’empire en une « double monarchie » ; l’Autriche et la Hongrie partagent le même souverain mais disposent chacune de leur propre parlement et de leur propre gouvernement.
L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, précipite cette construction dans la Grande Guerre. En 1918, l’Autriche-Hongrie s’effondre : la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Yougoslavie, la Pologne reconstituée et la Roumanie agrandie se partagent ses dépouilles. La petite République d’Autriche qui subsiste traverse alors deux décennies de crises — guerre civile entre socialistes et conservateurs en 1934, mise en place d’un régime autoritaire d’inspiration catholique (parfois qualifié d’« austrofascisme »), puis annexion par l’Allemagne nazie en mars 1938 (l’Anschluss) — avant de renaître en 1945 et de recouvrer sa pleine souveraineté en 1955.
Cette histoire reste mal connue du public francophone, souvent réduite à la valse viennoise, aux films Sissi ou au café Sacher. Les huit ouvrages qui suivent permettent d’en prendre la mesure.
1. Histoire de l’Autriche (Hélène de Lauzun, 2021)

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Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée et docteure en histoire contemporaine, Hélène de Lauzun consacre à l’Autriche une synthèse qui couvre près de deux millénaires : depuis l’installation de la maison de Babenberg — la dynastie qui précède les Habsbourg — au Xe siècle, jusqu’aux crises identitaires des années 2000.
La force du livre tient à ce qu’il ne réduit jamais l’histoire autrichienne à une chronique dynastique. La vie intellectuelle, les transformations économiques et les rapports entre l’Autriche et la France — spécialité de l’autrice — y occupent une place à part entière. La troisième partie, consacrée à la période 1918-1938, est l’une des plus éclairantes : elle montre comment un pays qui se définissait depuis des siècles par son empire doit, après la défaite, se réinventer une identité nationale à partir de presque rien — un territoire croupion de six millions d’habitants, privé de ses débouchés économiques, que beaucoup jugent alors non viable. Si vous ne deviez lire qu’un seul bouquin sur l’histoire de l’Autriche, celui-ci serait un bon candidat.
2. Histoire de l’empire des Habsbourg, 1273-1918 (Jean Bérenger, 1990)

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Professeur à la Sorbonne et spécialiste de l’Europe centrale, Jean Bérenger propose avec cet ouvrage de plus de huit cents pages la somme de référence en langue française sur la dynastie des Habsbourg. Le récit débute en 1273, lorsque Rodolphe de Habsbourg — un comte originaire de Suisse alémanique — accède à la dignité impériale, et s’achève avec la dissolution de l’empire en 1918. Bérenger suit l’enracinement progressif de la famille dans ses terres autrichiennes, puis l’expansion considérable de ses possessions aux XVe et XVIe siècles, non par la conquête militaire, mais essentiellement par une politique de mariages dynastiques et d’héritages — un trait distinctif des Habsbourg résumé par la célèbre formule : « Que d’autres fassent la guerre ; toi, heureuse Autriche, marie-toi. » Le livre couvre aussi les guerres contre l’Empire ottoman, la Contre-Réforme — c’est-à-dire la reconquête catholique face au protestantisme, menée en grande partie sous l’impulsion des Habsbourg —, et les transformations politiques des XVIIIe et XIXe siècles.
L’un des fils conducteurs du livre est la capacité d’adaptation de la dynastie — que Bérenger appelle l’« archimaison », terme par lequel les Habsbourg se désignaient eux-mêmes. À chaque époque, elle s’appuie sur les forces dominantes du moment : l’Église et les noblesses d’abord, puis la bourgeoisie d’affaires et les élites administratives. Bérenger défend aussi une thèse forte, que l’on retrouvera sous des formes différentes dans plusieurs ouvrages de cette sélection : l’empire n’a pas succombé à ses contradictions internes, mais a été démantelé en 1918 par des vainqueurs qui n’ont pas su lui substituer un ordre plus stable — ouvrant la voie aux crises qui ont ravagé l’Europe centrale dans l’entre-deux-guerres. L’ouvrage est dense et exige du temps ; il s’adresse à des lecteur·ices prêt·es à s’engager dans une lecture de longue haleine.
3. L’Empire des Habsbourg : une histoire inédite (Pieter M. Judson, 2021)

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Pourquoi l’empire des Habsbourg a-t-il tenu si longtemps — quatre siècles — alors qu’il réunissait des peuples aux langues, aux religions et aux traditions si différentes ? C’est la question que pose l’historien américain Pieter M. Judson, professeur à l’Institut universitaire européen de Florence. Paru en anglais en 2016 sous le titre The Habsburg Empire: A New History, traduit en français chez Perrin en 2021, le livre ambitionne de renverser la lecture traditionnelle qui présente l’empire comme un assemblage dysfonctionnel de groupes ethniques hostiles, condamné de longue date à l’éclatement.
Judson récuse cette grille de lecture rétrospective, qui consiste à relire toute l’histoire de l’empire à la lumière de sa fin — comme si sa chute en 1918 était inscrite d’avance dans ses origines. Il s’intéresse au contraire à ce qui a fait tenir cet ensemble : les institutions communes (écoles, tribunaux, chemins de fer, administration), la hausse du niveau de vie, l’attachement de millions de citoyens ordinaires à « leur » État. Là où Bérenger, dans sa somme de 1990, insiste sur le rôle de la dynastie et des élites, Judson déplace le regard vers les populations elles-mêmes. Il montre que les mouvements nationalistes ne cherchaient pas nécessairement à détruire l’empire : beaucoup réclamaient davantage d’autonomie à l’intérieur du cadre impérial, pas sa disparition. Sa thèse centrale est que c’est la guerre — et elle seule — qui a brisé le lien de confiance entre les populations et l’État, en imposant des années de privations, de réquisitions et de pertes humaines massives.
4. L’Autriche-Hongrie, 1815-1918 (Jean Bérenger, 1998)

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Jean Bérenger apparaît une seconde fois dans cette sélection, et pour cause. Là où la somme de 1990 couvre six siècles et demi en huit cents pages, cet ouvrage d’environ deux cents pages, publié dans une collection universitaire (Cursus, chez Armand Colin), resserre le cadre sur le dernier siècle de la monarchie habsbourgeoise — du Congrès de Vienne (1815) à la dislocation de 1918. Le format est celui d’un manuel : plus synthétique, mieux adapté à une première approche ou à des révisions.
Sur le fond, Bérenger pose avec une clarté particulière la question qui traverse toute l’historiographie du sujet : l’effondrement de 1918 était-il inévitable, ou bien relève-t-il d’une décision politique des Alliés occidentaux ? La monarchie austro-hongroise, malgré ses tensions nationales, connaît dans la seconde moitié du XIXe siècle un essor économique et culturel considérable — Vienne, Budapest et Prague comptent alors parmi les grandes capitales intellectuelles de l’Europe. Bérenger soutient que cette monarchie, même imparfaite, restait le meilleur rempart des peuples d’Europe centrale contre les impérialismes russe et allemand, et que sa destruction a ouvert un vide stratégique dont les conséquences se sont fait sentir jusqu’en 1945. Pour qui veut aborder le sujet sans se lancer dans la somme de 1990, ce bouquin offre une première approche solide.
5. Histoire de l’Autriche : De l’empire multinational à la nation autrichienne, XVIIIe-XXe siècles (Paul Pasteur, 2011)

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Comment un empire multinational se transforme-t-il — ou est-il contraint de se transformer — en une petite nation alpine ? Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rouen et spécialiste de la social-démocratie autrichienne, Paul Pasteur consacre à cette question un livre publié dans la collection universitaire « U » chez Armand Colin. Du règne de Marie-Thérèse (1740) à l’Autriche contemporaine, le récit est structuré par des questions d’analyse plutôt que par la seule chronologie, et l’appareil de notes renvoie abondamment à la recherche récente en langue allemande.
L’originalité de Pasteur tient à la diversité des angles adoptés. Il ne s’en tient pas à l’histoire politique et diplomatique : il intègre l’histoire économique, l’histoire sociale et ce que les historiens appellent l’histoire du genre — c’est-à-dire l’étude de la place des femmes et des rapports entre les sexes dans la société autrichienne, une dimension rarement prise en compte dans les ouvrages francophones sur le sujet. Il s’attache aussi à défaire les images convenues qui entourent l’Autriche : non seulement celle, dorée, de la Vienne fin-de-siècle, mais aussi celle, plus sombre, d’un pays marqué par l’antisémitisme et par une dénazification inachevée — c’est-à-dire par l’échec relatif, après 1945, de l’épuration des nazis des postes de responsabilité, un échec qui a pesé durablement sur la vie politique autrichienne. Un livre qui s’adresse en priorité aux étudiant·es et aux lecteur·ices en quête d’une grille de lecture rigoureuse.
6. Requiem pour un empire défunt : histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie (François Fejtő, 1988)

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Né en 1909 dans une famille juive hongroise, exilé à Paris en 1938, François Fejtő (1909-2008) a consacré sa vie intellectuelle à l’histoire de l’Europe centrale. Son Requiem pour un empire défunt, publié pour la première fois en 1988, est devenu un classique de l’historiographie habsbourgeoise. La thèse du livre tient en une formule : l’Autriche-Hongrie n’est pas morte de maladie — elle a été assassinée.
Le choix du mot est délibéré. Fejtő refuse le terme de « désagrégation », qui suppose que l’empire se serait défait de l’intérieur, rongé par des tensions nationales insurmontables. Il lui préfère celui de « destruction », qui implique une responsabilité extérieure. Selon lui, ce sont les Alliés — la France en tête — qui ont décidé de démembrer la monarchie habsbourgeoise, sous l’influence de deux figures clés : les exilés tchèques Tomáš Masaryk et Edvard Beneš, futurs président et ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie, qui ont su convaincre les chancelleries occidentales que l’avenir de l’Europe centrale passait par la création d’États-nations indépendants.
Or, soutient Fejtő, les conflits nationaux au sein de l’empire n’avaient rien d’exceptionnel : on en trouvait d’équivalents en Irlande, en Belgique ou en Espagne, sans que personne ne songe à démembrer ces pays. Le véritable objectif des Alliés était, selon lui, idéologique : « républicaniser » l’Europe centrale et éliminer la puissance catholique des Habsbourg. Le livre ne se contente pas de formuler cette thèse : il en tire les conséquences. Le démembrement de l’empire a créé une série de petits États fragiles — Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie — incapables de résister seuls à la montée du nazisme et du stalinisme, ce qui a précipité toute la région dans les totalitarismes du XXe siècle. Un essai engagé, à lire en connaissance de ses partis pris.
7. L’Agonie d’une monarchie : Autriche-Hongrie, 1914-1920 (Jean-Paul Bled, 2014)

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En 1914, l’Empire austro-hongrois passe encore pour l’une des puissances les plus solides du continent. Six ans plus tard, il n’existe plus. Comment un État vieux de plusieurs siècles a-t-il pu disparaître aussi vite ? Auteur de biographies de référence consacrées à François-Joseph et à François-Ferdinand, Jean-Paul Bled concentre ici son regard sur les six années qui séparent l’attentat de Sarajevo de la liquidation définitive de la monarchie habsbourgeoise.
Bled reconstitue les étapes de cet effondrement : l’alliance avec l’Allemagne, qui entraîne la monarchie dans une guerre qu’elle n’a pas les moyens de soutenir seule ; les défaites répétées sur le front oriental, avec plus de 1,2 million de soldats tués ; la famine qui frappe les grandes villes à partir de 1916, sapant la loyauté des populations civiles envers l’État ; la mort du vieil empereur François-Joseph cette même année, après soixante-huit ans de règne, qui prive l’empire de la seule figure capable d’incarner l’unité entre ses peuples ; les tentatives secrètes et infructueuses du jeune empereur Charles Ier pour négocier une paix séparée avec les Alliés ; et, pour finir, les déclarations d’indépendance en cascade des Tchèques, des Hongrois, des Slaves du Sud et des Polonais dans les dernières semaines de la guerre.
Le livre ne cède ni à la nostalgie impériale ni à la condamnation rétrospective : Bled restitue la part de responsabilité de chaque acteur — la dynastie, les élites politiques hongroises, les nationalistes, les Alliés — sans jamais réduire l’effondrement à une cause unique.
8. Cette Autriche qui a dit non à Hitler, 1930-1945 (Jean Sévillia, 2023)

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Les célèbres images de la foule viennoise acclamant Hitler en mars 1938, les 99,73 % du plébiscite nazi du 10 avril — tout semble accréditer l’idée d’une Autriche unanimement acquise au nazisme. Journaliste et essayiste, Jean Sévillia — qui a déjà consacré plusieurs livres à l’Autriche — entreprend de montrer l’envers de ce récit — une résistance autrichienne plus précoce, plus diverse et plus réelle que ne le laisse supposer la mémoire collective.
Le livre remonte d’abord aux années 1920-1930 pour restituer le contexte : une jeune République née sur les décombres de l’empire, traversée par de violents antagonismes entre socialistes, conservateurs et pangermanistes — ces derniers réclamant l’union de tous les peuples de langue allemande sous un même État. Puis Sévillia s’arrête sur une figure centrale : le chancelier Engelbert Dollfuss, qui instaure un régime autoritaire en 1933, interdit le parti nazi autrichien et fait réprimer le terrorisme hitlérien sur le sol national — avant d’être assassiné par des nazis autrichiens lors d’une tentative de putsch en juillet 1934. Le livre couvre ensuite l’Anschluss proprement dit — rappelant au passage que le chancelier Schuschnigg, successeur de Dollfuss, avait prévu un référendum sur l’indépendance, que Hitler a empêché en envahissant le pays —, les 70 000 arrestations qui suivent l’annexion, et la résistance intérieure (communiste, socialiste, catholique, monarchiste), qui a eu ses héros et ses martyrs mais dont la mémoire reste occultée.
Le tableau n’est pas univoque : Sévillia ne dissimule ni l’enthousiasme d’une partie de la population pour l’annexion, ni la complexité de l’antisémitisme autrichien. Mais il rappelle un fait trop souvent oublié : la plupart des hommes qui ont reconstruit l’Autriche démocratique après 1945 avaient d’abord connu les prisons ou les camps de concentration nazis.