Capitaine SS, chef de la section IV de la Gestapo à Lyon — la section chargée de traquer les résistants et de persécuter les Juifs —, Klaus Barbie est l’un des criminels de guerre nazis les plus notoires jugés en France. Né en 1913 à Bad Godesberg, dans une Allemagne que la Grande Guerre a ruinée, il adhère au parti nazi dès 1933 et se fait remarquer par ses aptitudes pour le renseignement. Affecté à Lyon en 1942, il y pourchasse les résistants et organise les rafles contre les Juifs. C’est lui qui fait arrêter Jean Moulin à Caluire en juin 1943, lui encore qui ordonne, le 6 avril 1944, la rafle de la colonie d’Izieu — quarante-quatre enfants juifs et sept éducateurs déportés vers Auschwitz.
À la Libération, celui que l’on surnomme le « boucher de Lyon » échappe pourtant à la justice : recruté par le CIC (Counter Intelligence Corps, le service de renseignement militaire américain), il devient un agent anticommuniste dans l’Allemagne occupée. Quelques années plus tard, les Américains décident de s’en débarrasser : ils redoutent que son arrestation par la France ne révèle leur propre collaboration avec un criminel de guerre recherché. Ils l’exfiltrent en 1951 vers la Bolivie via les « ratlines », ces filières clandestines qui, avec la complicité de réseaux ecclésiastiques, permettent à des centaines de nazis de fuir l’Europe vers l’Amérique du Sud. Sous le nom de Klaus Altmann, Barbie prospère en Bolivie, se met au service des dictateurs locaux et travaille même, sous le nom de code « Adler », pour le BND (Bundesnachrichtendienst), les services secrets ouest-allemands.
Il faut la ténacité de Serge et Beate Klarsfeld pour que, identifié puis traqué, il soit enfin extradé vers la France en 1983. Le 4 juillet 1987, la cour d’assises du Rhône le reconnaît coupable de dix-sept crimes contre l’humanité et le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité — une première dans l’histoire judiciaire française. Barbie meurt en prison en 1991, à Lyon.
Voici les principaux ouvrages disponibles en français pour appréhender sa trajectoire.
1. Klaus Barbie, nom de code Adler (Peter Hammerschmidt, 2016)

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Première biographie d’envergure du criminel de guerre, ce bouquin de près de 470 pages condense plus de quatre années de recherches dans les archives américaines, allemandes, britanniques et françaises. Historien originaire de Mayence, Peter Hammerschmidt a dû batailler contre les administrations — jusqu’au niveau de la chancellerie fédérale — pour obtenir l’accès à des dossiers que l’on prétendait pourtant ouverts aux chercheurs. Soutenue à l’université de Mayence en 2014, sa thèse a été distinguée par la Fondation Volkswagen et financée par la Fondation Rosa Luxemburg. La version française, préfacée par l’historien François Kersaudy, paraît en octobre 2016 aux éditions Les Arènes.
Hammerschmidt y reconstitue l’itinéraire complet de Barbie : son enfance dans l’Allemagne de Weimar, sa radicalisation précoce, son ascension au sein de la SS, sa période lyonnaise, puis cette « deuxième vie » largement méconnue — d’abord au service du CIC dans l’Allemagne d’après-guerre, ensuite en Bolivie sous l’identité de Klaus Altmann. L’historien a notamment eu accès au dossier du BND sur Barbie, jusqu’alors verrouillé : il y a trouvé la preuve que le criminel de guerre figurait sur la liste de paie des services secrets ouest-allemands sous le nom de code « Adler » (agent V-43118) et qu’il leur a fourni au moins trente-cinq rapports politiques en 1966. Hammerschmidt établit aussi que Barbie a trempé dans le trafic d’armes organisé par le BND en Amérique latine via un réseau de sociétés-écrans.
Son enquête met aussi au jour les mécanismes de la dénazification inachevée en République fédérale : au début des années 1960, environ deux cents agents du BND étaient d’anciens membres des services de sécurité nazis, et certains avaient été impliqués dans des crimes de guerre. Lorsqu’ils ont recruté Barbie en toute connaissance de son passé à la SS, les services occidentaux ont délibérément joué la carte de la guerre froide au détriment de celle de la justice.
2. Klaus Barbie : La Route du rat (Frédéric Brrémaud et Jean-Claude Bauer, 2022)

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Le scénariste Frédéric Brrémaud et le dessinateur Jean-Claude Bauer retracent la trajectoire de Klaus Barbie dans une bande dessinée parue chez Urban Comics. Le titre évoque les « ratlines », les filières d’évasion des anciens nazis vers l’Amérique du Sud. Bauer a lui-même couvert l’intégralité du procès de 1987 pour Antenne 2, en tant que dessinateur de chronique judiciaire — trente-sept jours d’audience. Brrémaud et lui ont travaillé avec Jean-Olivier Viout, qui était substitut du procureur général Pierre Truche lors du procès ; Serge Klarsfeld signe la préface.
Brrémaud et Bauer structurent leur récit autour du procès de Lyon : depuis la salle d’audience, ils remontent vers les crimes commis à Lyon, la fuite en Bolivie, le rôle de Barbie auprès du dictateur Hugo Banzer et la traque par les Klarsfeld. Bauer intègre dans les planches ses propres croquis d’audience de 1987, qu’il avait conservés dans un carton à dessin pendant plus de trente ans. L’ensemble est traité au crayon de couleur, ce qui donne aux visages des témoins et de l’accusé un grain brut, proche du carnet de reportage. Un dossier documentaire en fin d’album et un entretien avec Pierre Truche complètent le récit.
Par ce choix de la bande dessinée, Brrémaud et Bauer visent un large public, y compris les générations qui n’ont pas connu le procès de 1987. Comme le confiait Bauer : « Il fallait qu’on soit glaçants pour marquer les esprits. » Il a depuis fait don de tous ses dessins originaux du procès aux Archives départementales du Rhône, où ils ont rejoint les pièces du dossier Barbie.
3. Crimes contre l’humanité : Les procès Barbie, Touvier, Papon (Bénédicte Vergez-Chaignon, 2025)

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Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation, autrice d’une biographie de Pétain distinguée par le grand prix de la biographie du Point, Bénédicte Vergez-Chaignon restitue ici l’histoire des trois grands procès pour crime contre l’humanité jugés en France entre 1987 et 1998. Paru chez Passés Composés en septembre 2025, ce livre de 150 pages est adapté de la série documentaire éponyme diffusée sur France Télévisions, réalisée par Gabriel Le Bomin, Valérie Ranson Enguiale et Antoine de Meaux.
Vergez-Chaignon retrace d’abord la genèse de la notion juridique de crime contre l’humanité, forgée à Nuremberg en 1945 pour qualifier les persécutions systématiques commises par le régime nazi. En droit français, cette notion est longtemps restée inappliquée. Les lois d’amnistie de 1951 et 1953 avaient couvert la quasi-totalité des faits de collaboration, et il a fallu attendre 1964 pour que le législateur déclare les crimes contre l’humanité imprescriptibles. Malgré cela, plus de vingt ans s’écoulent encore avant le premier procès : la qualification juridique des faits reste disputée (où placer la frontière entre crime de guerre et crime contre l’humanité ?), certains accusés bénéficient de protections puissantes — Touvier est caché par des communautés religieuses pendant des décennies, Papon poursuit sa carrière jusqu’au ministère du Budget sous Giscard d’Estaing —, et la classe politique répugne à rouvrir le dossier de Vichy. Vergez-Chaignon consacre ensuite à chacun des trois accusés — Klaus Barbie, Paul Touvier (responsable du renseignement de la Milice à Lyon), Maurice Papon (secrétaire général de la préfecture de Gironde sous Vichy) — une partie structurée autour de leur procès. Elle s’appuie sur des archives parfois inédites, des dizaines d’heures d’enregistrement d’audience et des documents originaux : télégrammes, rapports, dessins d’audience.
L’enjeu central est la confrontation tardive de la France avec la part de responsabilité de l’État français dans la Shoah. Du procès Barbie — où l’on juge pour la première fois un officier nazi en France pour crime contre l’humanité — au procès Papon en 1998, qui met en cause un haut fonctionnaire de Vichy pour son rôle dans l’organisation des convois de déportation de Juifs bordelais, Vergez-Chaignon met en lumière ce que l’historien Henry Rousso a nommé une « seconde épuration ». Non plus l’épuration expéditive de la Libération — souvent limitée aux collaborateurs les plus visibles —, mais un réexamen judiciaire tardif qui, pour la première fois, vise les élites administratives et contraint la société française à reconnaître la complicité de l’État dans la persécution des Juifs.
4. Vous étiez belles pour l’éternité : elles ont témoigné au procès Barbie (Alain Jakubowicz et Stéphane Nivet, 2022)

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Au cours des trente-sept audiences du procès Barbie, entre le 11 mai et le 4 juillet 1987, trente et une femmes se sont avancées à la barre de la cour d’assises du Rhône. Résistantes, déportées, rescapées de la rafle de la rue Sainte-Catherine (le 9 février 1943, la Gestapo fait irruption dans les locaux lyonnais de l’Union générale des Israélites de France et arrête 86 personnes), mères dont les enfants ont été déportés — elles ont témoigné de l’arrestation, de la torture, de la déportation. L’avocat Alain Jakubowicz, partie civile au procès au nom du Consistoire israélite de France (l’institution représentative du judaïsme français), et l’historien Stéphane Nivet leur consacrent un ouvrage paru aux éditions du Progrès, préfacé par Beate Klarsfeld.
Jakubowicz et Nivet reprennent chacune des trente et une dépositions, recomposent le parcours de chaque femme et rapportent ses mots, le tout accompagné de photographies de la presse lyonnaise de l’époque. Toutes ces femmes sont aujourd’hui décédées. Quarante ans après les faits, le traumatisme restait intact, et chaque déposition témoigne de la force qu’il a fallu à ces survivantes pour prendre la parole devant la cour. Présent les trois premiers jours du procès, Barbie quitte définitivement la salle d’audience sur les conseils de son avocat Jacques Vergès. Contrairement à ce que beaucoup redoutaient, son absence a libéré la parole des témoins : délivrées du regard de leur bourreau, les femmes ont pu parler plus librement, et les dépositions sont devenues le cœur du procès — c’est par elles, et non par la confrontation avec l’accusé, que la cour et le public ont pris la mesure des crimes.
Les photographies et les récits rassemblés dans cet ouvrage ont donné lieu à une exposition itinérante, présentée notamment au Tribunal judiciaire de Lyon et à la Cour d’appel — dans la salle même où Barbie avait été jugé.
5. Mémoires de la Dame d’Izieu (Sabine Zlatin, 1992)

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Née Chwast à Varsovie en 1907, Sabine Zlatin est la femme qui a fondé et dirigé la colonie d’Izieu — une maison située dans un hameau de l’Ain, près de Belley, où à partir de mai 1943, des enfants juifs sont mis à l’abri des persécutions et des rafles. La colonie fonctionne comme un maillon d’un réseau de sauvetage : au total, plus d’une centaine d’enfants y transitent, certains pour quelques semaines seulement, avant d’être orientés vers des familles d’accueil ou des filières de passage vers la Suisse. Le 6 avril 1944, Barbie ordonne la rafle. Les quarante-quatre enfants et les sept éducateurs présents ce jour-là sont arrêtés et déportés. Le mari de Sabine, Miron Zlatin, est parmi eux ; il ne reviendra pas. Sabine, absente ce jour-là — elle s’était rendue à Montpellier pour trouver un refuge plus sûr, car elle pressentait le danger —, en portera le deuil jusqu’à la fin de sa vie.
C’est à quatre-vingt-cinq ans, « sans gaieté de cœur », qu’elle se décide à écrire ses mémoires, publiées chez Gallimard dans la collection « Témoins », avec un avant-propos de François Mitterrand. Zlatin y retrace l’ensemble de sa vie. Ses années de jeunesse d’abord — l’engagement au sein du Bund (mouvement ouvrier juif antisioniste) à Varsovie, l’installation en France dans les années 1930, la vocation de peintre (elle a été l’élève de Marcel Gromaire, figure de l’expressionnisme français). La guerre, ensuite, et ses engagements successifs : infirmière de la Croix-Rouge dans le camp d’internement d’Agde (où Vichy parquait réfugiés et Juifs), fondatrice de la colonie d’Izieu, résistante, puis responsable de l’accueil des déportés à l’hôtel Lutétia à la Libération. Le ton est sobre, presque austère : Zlatin contient ses émotions et s’en tient aux faits — l’horreur de ce qu’elle rapporte n’en est que plus vive.
On y trouve également sa déposition au procès Barbie en 1987. Deux autres témoignages complètent le sien : celui de Gabrielle Perrier, institutrice de la colonie, et celui de Samuel Pintel, qui avait six ans quand il a passé deux mois dans la maison d’Izieu avant d’en repartir — il n’était donc plus présent le jour de la rafle. Ces trois voix offrent autant de perspectives sur la colonie : celle de la fondatrice, celle de l’enseignante au quotidien, et celle d’un enfant qui a connu cette maison de l’intérieur. François Mitterrand l’écrivait dans son avant-propos : « Le souvenir est la première justice. »