Hermann Goering naît en 1893 dans une famille de la bourgeoisie allemande. Son enfance se déroule entre deux châteaux bavarois, Veldenstein et Mauterndorf, propriétés du parrain de la fratrie : Hermann von Epenstein, riche médecin d’origine juive converti au catholicisme — et accessoirement amant de leur mère. Le jeune Hermann passe par l’école des cadets, devient officier d’infanterie, puis pilote de chasse pendant la Première Guerre mondiale. Il prend la tête de la célèbre escadrille Richthofen après la mort du Baron rouge en 1918 et reçoit la plus haute distinction militaire allemande, l’ordre Pour le Mérite. La défaite et le traité de Versailles, qui interdit à l’Allemagne d’entretenir une aviation militaire, le mettent brutalement au chômage. Il erre quelques années en Scandinavie comme pilote d’acrobatie et représentant de commerce, jusqu’à sa rencontre avec Adolf Hitler à Munich à l’automne 1922. Il adhère aussitôt au parti nazi et participe à la tentative de coup d’État d’Hitler à Munich en novembre 1923 — le célèbre « putsch de la Brasserie » —, ce qui lui vaut une blessure par balle à l’aine, l’exil en Suède et une dépendance durable à la morphine, née des traitements contre la douleur. Revenu en Allemagne en 1927 grâce à une amnistie, il entre au Reichstag l’année suivante et enchaîne les fonctions à mesure que Hitler consolide son pouvoir : président du Reichstag, ministre de l’Air, fondateur de la Gestapo en Prusse, maître du plan quadriennal de réarmement (programme économique lancé en 1936 pour préparer l’Allemagne à la guerre en quatre ans), grand veneur du Reich (chargé officiel de la chasse et des forêts), maréchal puis Reichsmarschall, successeur officiellement désigné du Führer.
Derrière la silhouette corpulente du dignitaire aux uniformes constellés de décorations se cache un personnage à plusieurs visages. Aviateur courageux devenu morphinomane, dandy adepte des tenues clinquantes, il s’impose aussi comme un pilleur d’art à grande échelle. Service dédié au pillage artistique, l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg ratisse les collections juives d’Europe occupée pour alimenter sa résidence de Carinhall, en Brandebourg. Comme stratège, il multiplie les promesses non tenues — écraser la Royal Air Force en quelques jours à l’été 1940, puis ravitailler par les airs la VIe armée de Paulus encerclée à Stalingrad à l’hiver 1942 —, deux échecs retentissants qui pèsent lourd dans la défaite allemande. Complice assumé des pires crimes du régime, il participe activement à la Nuit des longs couteaux en juin 1934 (purge sanglante des chefs des SA, qui élimine les derniers rivaux d’Hitler au sein du parti), ouvre dès 1933 les premiers camps de concentration en tant que ministre de l’Intérieur de Prusse, et signe le 31 juillet 1941 l’ordre qui charge Reinhard Heydrich de préparer la « solution finale de la question juive ». Condamné à mort à Nuremberg en octobre 1946, il échappe à la pendaison grâce à une capsule de cyanure avalée quelques heures avant son exécution.
Les cinq livres présentés ici suivent un ordre de lecture progressif : on commence par la biographie de référence en français pour embrasser l’ensemble du parcours, on resserre ensuite sur le Goering militaire afin de comprendre son rôle dans la conduite de la guerre, puis on élargit au cercle familial grâce au portrait croisé avec son frère Albert, avant de plonger dans le huis clos psychiatrique de Nuremberg et de terminer par la matière brute des entretiens menés en prison.
1. Hermann Goering : Le deuxième homme du IIIe Reich (François Kersaudy, 2009)

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François Kersaudy signe avec ce volume paru chez Perrin la première biographie française de Hermann Goering. Déjà connu pour ses travaux sur Churchill, de Gaulle et Staline, l’historien dépouille une vingtaine de fonds d’archives allemands, anglais, américains et suédois, interroge plusieurs témoins directs — dont un ancien aide de camp de Hitler — et reconstitue en près de mille pages le parcours de son sujet, depuis l’enfance dorée à Veldenstein jusqu’au suicide dans la cellule de Nuremberg.
Le livre suit un strict ordre chronologique. Défilent tour à tour l’as de l’aviation décoré par Guillaume II, le chômeur morphinomane des années 1920, le parvenu dont la fortune gonfle aussi vite que le tour de taille, le ministre qui orchestre avec Hitler la Nuit des longs couteaux (juin 1934, où Röhm et les chefs des SA sont assassinés parce qu’ils réclamaient une « seconde révolution » sociale et inquiétaient l’armée régulière), le collectionneur compulsif qui rafle les tableaux des musées et des familles juives d’Europe occupée, et le maréchal dont la Luftwaffe promet d’écraser la RAF en quelques jours à l’été 1940 avant de se briser dans le ciel anglais. Kersaudy prend soin de ne jamais rendre le personnage sympathique, malgré son côté opérette et ses talents de bonimenteur : la drôlerie apparente cède vite la place au constat d’une servilité totale à Hitler et d’une responsabilité directe dans la plupart des crimes du régime.
Pour qui souhaite comprendre Goering dans son ensemble, ce volume est l’entrée en matière évidente. Sa densité documentaire, sa finesse d’analyse psychologique et sa lisibilité en font l’ouvrage de référence en langue française, même s’il faut composer avec quelques longueurs et répétitions sur certains épisodes.
2. Goering : L’homme de fer (François Kersaudy, 2022)

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Treize ans après sa biographie-fleuve, Kersaudy revient sur son sujet pour le onzième volume de la collection « Maîtres de Guerre » chez Perrin. Le format change radicalement : le pavé de mille pages laisse place à un beau livre illustré d’environ quatre cents pages, avec cartes et photographies en grand nombre. L’angle se resserre aussi, puisque la collection impose un cadrage militaire — près de 80 % du texte porte sur la Seconde Guerre mondiale.
L’auteur suit Goering de Dunkerque à Stalingrad, à travers la bataille d’Angleterre, l’offensive contre l’URSS et la débâcle finale. Le titre L’homme de fer sonne comme une ironie assumée : le livre montre au contraire un chef militaire velléitaire, instable, totalement inapte à contredire Hitler, qui garantit d’abord pouvoir anéantir la RAF en 1940, puis assure en décembre 1942 que son aviation ravitaillera la VIe armée encerclée à Stalingrad — deux engagements jamais tenus qui précipitent chaque fois la catastrophe militaire. Son adjoint Erhard Milch, feld-maréchal et véritable administrateur quotidien de la Luftwaffe, couvre longtemps les défaillances de son chef ; il finit par ne plus y parvenir lorsque les pertes deviennent trop lourdes.
Ce volume n’est pas une biographie au sens strict et ne remplace donc pas le précédent. Il en constitue plutôt un complément illustré, recentré sur le rôle militaire, utile pour qui veut comprendre comment les décisions du numéro deux du régime ont pesé sur le cours du conflit. Les nombreuses cartes rendent les opérations plus lisibles, et l’iconographie abondante restitue la mise en scène permanente qui entourait le personnage : uniformes, résidences, rituels de cour à Carinhall.
3. Les frères Goering : Le nazi et le résistant (James Wyllie, 2022)

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Traduit de l’anglais et publié en France chez Alisio en 2022, l’ouvrage de James Wyllie porte sur un Goering que l’Histoire a presque effacé : Albert, frère cadet de Hermann — ou plus probablement demi-frère, puisque la filiation reste incertaine et que le parrain Epenstein était bien l’amant de leur mère. Ingénieur de formation, puis producteur de cinéma à Vienne et enfin cadre dirigeant chez Skoda à Prague pendant l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie, Albert passe toute la période nazie à sauver des juifs, des opposants politiques et même un archiduc autrichien interné en camp. Il se sert de son nom de famille comme d’un sauf-conduit : une signature d’Albert Goering sur un ordre de libération suffit souvent à faire ouvrir les portes d’une prison ou d’un camp, tant les gardiens hésitent à contrarier quelqu’un qui pourrait être apparenté au Reichsmarschall.
Le plus surprenant tient à la relation fraternelle préservée malgré tout. Hermann est au courant des activités de son cadet et intervient à plusieurs reprises pour le tirer des griffes de la Gestapo, quand celle-ci finit par s’en mêler. Le nazi protège le résistant parce qu’il est son frère ; le résistant accepte cette protection parce qu’elle lui permet de sauver d’autres vies. Wyllie retrace ce paradoxe depuis l’enfance commune entre Veldenstein et Mauterndorf jusqu’au procès de Nuremberg, où Albert — d’abord considéré comme coupable à cause de son seul patronyme — doit fournir une liste de trente-quatre témoins pour faire la preuve de ses actions clandestines.
Après la guerre, Albert Goering paie très cher son nom : personne ne veut l’embaucher, il survit de menues traductions et de l’aide de quelques anciens protégés, et meurt dans l’anonymat en 1966. Le livre répare une injustice historique et fournit un éclairage latéral précieux sur Hermann lui-même — sur sa psychologie familiale, son rapport à la fidélité, ses contradictions intimes. Un récit dense, parfois touffu sur la généalogie et sur les sabotages industriels qu’Albert organisait chez Skoda pour freiner l’effort de guerre allemand, mais qui ouvre une brèche inattendue dans l’image d’un Goering purement monstrueux.
4. Le nazi et le psychiatre : À la recherche des origines du mal absolu (Jack El-Hai, 2013)

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Paru aux Éditions Les Arènes en 2013, le livre du journaliste et historien américain Jack El-Hai raconte le face-à-face entre Goering et Douglas Kelley, psychiatre militaire américain de trente-deux ans chargé d’évaluer la santé mentale des futurs accusés de Nuremberg. Ce qui débute comme une simple expertise — s’assurer que les prévenus peuvent comprendre les charges retenues contre eux et organiser leur défense — se transforme rapidement en obsession professionnelle. Kelley cherche à identifier une éventuelle « personnalité nazie », un dénominateur psychologique commun qui pourrait expliquer pourquoi ces hommes ont basculé dans le crime de masse.
La relation entre les deux hommes constitue le cœur du livre. Manipulateur hors pair, Goering prend la mesure du psychiatre et joue son numéro : charme, code chevaleresque, fierté blessée, affection pour sa famille, tendresse affichée pour les animaux. Kelley, de son côté, finit par trouver son patient presque aimable — découverte qui le déstabilise durablement. Sa conclusion, après des mois de tests de Rorschach et d’entretiens, coupe court aux explications faciles : les dignitaires nazis ne présentent aucune pathologie avérée, ni folie collective, ni psychopathie commune. Ce sont des ambitieux rigides au patriotisme exacerbé, et rien n’empêche ce type de profil de réapparaître ailleurs, à d’autres époques, dans d’autres pays — constat qui inquiète l’auteur plus que toute autre chose.
Le récit prend une tournure troublante lorsque, douze ans plus tard, Kelley se donne la mort chez lui en Californie avec une capsule de cyanure — exactement comme Goering. El-Hai évite la facilité du parallélisme trop parfait, mais la coïncidence pose la question, laissée ouverte, des séquelles psychiques d’une fréquentation prolongée avec des criminels de cette envergure. Le livre a inspiré le film Nuremberg de James Vanderbilt, sorti en 2025, avec Russell Crowe dans le rôle de Goering et Rami Malek dans celui de Kelley.
5. Les entretiens de Nuremberg (Leon Goldensohn, 2005)

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Publié en France par Flammarion en 2005 — plus de quarante ans après la mort de son auteur —, ce volume rassemble les carnets de Leon Goldensohn, psychiatre militaire américain qui succède à Douglas Kelley à Nuremberg en janvier 1946. Pendant sept mois, Goldensohn consigne soigneusement, sous les yeux mêmes de ses interlocuteurs, les entretiens qu’il mène avec Goering, Hess, Ribbentrop, Dönitz, Rosenberg, Kaltenbrunner, Speer, Frank, ainsi qu’avec des témoins de poids comme Rudolf Höss, commandant du camp d’Auschwitz de 1940 à 1943.
Il ne s’agit ni d’interrogatoires ni d’expertises médico-légales, mais bien de conversations sur tous les registres : antécédents familiaux, scolarité, vie sexuelle, carrière dans le parti, rapports avec Hitler, participation à l’extermination des juifs. La matière est unique. Les accusés mentent, minimisent, se déchargent sur les morts — Hitler, Himmler, Heydrich, Goebbels — et rejouent à l’envi la comédie de l’ignorance. Höss, lui, décrit froidement la mécanique d’Auschwitz et avance sans ciller le chiffre de 2,5 millions de victimes pour ce seul camp. Le contraste glace le sang.
Retrouvés en 1994 puis publiés pour la première fois aux États-Unis en 2004, ces carnets offrent une matière brute irremplaçable : la parole des hiérarques nazis juste avant leur jugement, sans travail de synthèse ni mise en récit par un historien. Mieux vaut les aborder avec un bagage historique déjà solide — d’où leur place en fin de parcours — car Goldensohn ne fournit aucun rappel contextuel, et les mensonges et demi-vérités des accusés exigent du lecteur·ice une vigilance permanente pour trier le vrai du faux.