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Que lire sur Heinrich Himmler ?

Que lire sur Heinrich Himmler ?

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Né en 1900 dans une famille bavaroise catholique, fils d’un proviseur de lycée jadis précepteur d’un prince de Bavière, Heinrich Himmler grandit dans un milieu bourgeois cultivé, conservateur et patriote. Adolescent en 1918, il vit comme une humiliation l’impossibilité de combattre dans la Grande Guerre — il commence à peine sa formation d’officier cadet quand l’armistice est signé. Devenu agronome, il échoue dans l’élevage de poulets et erre dans les milieux d’extrême droite munichois, où prospère après la défaite l’idéologie völkisch — un nationalisme racial et mystique qui exalte le « peuple allemand » comme communauté de sang menacée par les Juifs et les Slaves. Adhérent au parti nazi dès 1923, il participe au putsch raté de la Brasserie de Munich aux côtés d’Hitler.

L’ascension commence en 1929, quand Hitler le nomme à la tête de la Schutzstaffel (SS), une simple garde rapprochée de quelques centaines d’hommes formée au sein de la SA, l’imposante milice paramilitaire du parti. La SS reste alors marginale ; Himmler la transforme méthodiquement en corps d’élite trié sur des critères raciaux. Tout bascule en juin 1934, lors de la Nuit des longs couteaux : Hitler, qui craint l’ambition de Röhm (chef de la SA, qui réclame la fusion de sa milice avec l’armée régulière et une « seconde révolution » socialiste), fait liquider la direction de la SA et confie l’opération à la SS. Récompense immédiate : la SS est détachée de la SA et promue organisation autonome. À partir de là, Himmler accumule les leviers — chef de la Gestapo en 1934, chef de toutes les polices allemandes en 1936, ministre de l’Intérieur en 1943, commandant en chef de l’armée de réserve en 1944.

Au sommet de cette pyramide, la SS forme un véritable État dans l’État, doté de sa propre armée (la Waffen-SS), de son propre appareil policier, de son propre empire économique nourri par le travail forcé, et de son réseau de camps de concentration et d’extermination. C’est sous l’autorité de Himmler que sont créés Dachau dès 1933, puis l’ensemble du système concentrationnaire qui exterminera six millions de Juifs, ainsi que des centaines de milliers de Roms, d’opposants politiques, d’homosexuels et de handicapés. Capturé par les Britanniques en mai 1945 sous une fausse identité de simple sous-officier, il s’empoisonne le 23 mai dans une cellule de Lüneburg avec une capsule de cyanure dissimulée dans sa bouche, et échappe par cette dernière lâcheté au procès de Nuremberg.

Comprendre Himmler revient à se heurter au mystère que Hannah Arendt nommera plus tard la « banalité du mal » : comment un être aussi médiocre, aussi peu charismatique, aussi maladroit en société a-t-il pu organiser un génocide à l’échelle continentale ? Les huit livres ci-dessous sont classés selon un ordre de lecture progressif qui va du plus intime vers le plus structurel, avant de se refermer sur le cas singulier du masseur Felix Kersten. On commence par le portrait familial dressé par la propre petite-nièce du Reichsführer, puis sa correspondance conjugale. On attaque ensuite la biographie de référence de Peter Longerich, en deux tomes. Viennent deux ouvrages thématiques (la Solution finale par Breitman, l’empire SS vu de l’intérieur d’un camp par Calic), puis l’extraordinaire épisode Kersten, abordé d’abord dans le récit littéraire de Kessel et corrigé ensuite par l’enquête historienne de Kersaudy.


1. Les frères Himmler : histoire d’une famille allemande (Katrin Himmler, 2012)

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Lorsqu’à quinze ans, une camarade de classe lui demande si elle est apparentée à « ce Himmler-là », Katrin Himmler répond oui, la gorge nouée. Petite-nièce du Reichsführer-SS, politologue berlinoise, mariée au descendant d’une famille juive rescapée du ghetto de Varsovie, elle décide finalement de rompre avec le silence familial et de mener l’enquête sur ses propres ancêtres. Le résultat est ce livre paru en allemand en 2005, traduit en français en 2012, qui retrace le parcours des trois frères Himmler : Gebhard l’aîné, Heinrich le cadet, et Ernst le benjamin — son propre grand-père.

La grande force du livre tient dans sa démolition d’un mythe familial confortable, celui selon lequel seul Heinrich aurait été un véritable nazi, tandis que ses deux frères n’auraient été que des Allemands ordinaires emportés par les circonstances. Les recherches de l’autrice prouvent au contraire que toute la fratrie a soutenu, profité et collaboré activement au régime : Gebhard servit au ministère de l’Éducation du Reich après avoir participé au putsch de Munich aux côtés d’Heinrich, Ernst rejoignit le parti dès 1931 et dirigea la radio du Reich (le Reichsrundfunk) en officier SS. Une grand-mère de Katrin Himmler participa même, après-guerre, à un réseau d’entraide d’anciens nazis qui cherchaient à exfiltrer leurs camarades vers l’Amérique du Sud.

L’intérêt de cet ouvrage dépasse largement le seul cas Himmler : il offre une plongée dans la mentalité d’une « bonne famille » de la bourgeoisie bavaroise, catholique, attachée à la culture et aux traditions, et montre comment ce terreau a pu produire et soutenir l’horreur. Placé en exergue, le mot de Tzvetan Todorov tiré de Face à l’extrême — « si nous avions été à leur place, nous aurions pu devenir comme eux » — résume l’ambition du livre : en finir avec la commode singularisation du monstre pour interroger la responsabilité collective de tout un peuple.


2. Heinrich Himmler : d’après sa correspondance avec sa femme, 1927-1945 (Katrin Himmler et Michael Wildt, 2014)

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Longtemps tenues pour perdues, les lettres échangées entre Heinrich Himmler et son épouse Marga ont été retrouvées à Tel-Aviv après un improbable périple : emportées par deux GI américains en 1945 qui n’avaient sans doute pas mesuré ce qu’ils tenaient entre les mains, elles ont fini par refaire surface en Israël dans les années 1980. Confrontées aux lettres de Marga conservées aux archives fédérales de Coblence, elles forment un corpus de près de sept cents documents que Michael Wildt, professeur à l’université Humboldt de Berlin, et Katrin Himmler ont édité, annoté et contextualisé.

Ce qui saisit d’emblée à la lecture, c’est la terrifiante banalité de ces échanges conjugaux. On y voit Heinrich conseiller à sa « petite aimée » de préparer le sureau en compote, s’enquérir de la santé de leur fille Gudrun (qu’il appelle « Poupette » ou « petit galopin »), envoyer des baisers depuis le front de l’Est et joindre des photos de ses tournées d’inspection auprès des Einsatzgruppen. Marga, de son côté, se plaint en décembre 1938 de cette « histoire avec les Juifs » qui les empêche de profiter de la vie, ou évoque la « crasse indescriptible » de la Pologne occupée qu’elle parcourt pour le compte de la Croix-Rouge. L’antisémitisme, l’idéal racial aryen et la complète adhésion au projet national-socialiste constituent le socle d’entente parfait du couple.

L’apport scientifique des deux éditeurs est ici décisif. Sans leurs commentaires, le lecteur risquerait de s’égarer dans des dialogues d’amoureux apparemment anodins ; avec eux, chaque allusion révèle son arrière-plan de violence d’État. Quelques exemples saisissants : en juillet 1942, après avoir inspecté en personne le camp d’Auschwitz et assisté à un gazage, Himmler écrit à Marga sur le ton placide d’un cadre en déplacement professionnel ; il joint parfois à ses lettres des photographies prises lors de ses tournées auprès des Einsatzgruppen — les unités mobiles chargées des massacres de Juifs sur le front de l’Est. Aucune dissonance ne semble l’effleurer entre sa vie de père aimant et celle d’organisateur du génocide : les deux mondes coexistent sans cloison dans son esprit, et c’est précisément cela que les lettres donnent à voir.


3. Himmler, tome 1 : 1900 – septembre 1939 (Peter Longerich, 2010)

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Fondateur du Centre de recherche sur l’Holocauste de l’université Royal Holloway de Londres, l’historien allemand Peter Longerich signe avec ce premier volume d’environ 800 pages — le second en compte autant — ce qui est unanimement reconnu comme la biographie de référence sur Heinrich Himmler. Le travail s’appuie sur des sources jusque-là sous-exploitées : le journal intime de jeunesse de Himmler, sa correspondance privée, ses notes de service, ainsi que des archives ouvertes ou redécouvertes après la chute de l’URSS.

Le livre suit le fils du proviseur bavarois depuis sa naissance jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Longerich y reconstitue minutieusement la lente métamorphose d’un jeune homme complexé, frustré de n’avoir pu combattre en 1918, hanté par ses faiblesses physiques et ses difficultés avec les femmes, en chef d’un appareil de terreur à l’échelle européenne. L’historien décortique les ressorts de cette ascension : un attachement initial à Ernst Röhm, le chef de la SA qui lui ouvre les portes du parti ; une dérive progressive vers l’antisémitisme et l’occultisme germanique ; un arrivisme zélé qui le pousse à toujours devancer les attentes d’Hitler ; et surtout, une obsession bureaucratique du détail qui lui permet de transformer la SS en machine de fichage et de contrôle là où les autres dignitaires nazis se contentent de rivalités personnelles. La Nuit des longs couteaux et les luttes internes au sein de l’entourage du Führer sont retracées comme autant de marches d’un escalier que Himmler gravit avec la méthode d’un comptable.

Certains lecteurs ont reproché à Longerich une approche très factuelle, parfois aride, et une mise à distance du personnage au profit des structures qu’il bâtit. C’est qu’il a justement choisi de rompre avec le modèle de la biographie politique classique pour traiter Himmler comme une « personnalisation totale du pouvoir politique » — formule par laquelle l’historien désigne le fait que la SS épouse littéralement les obsessions personnelles de son chef (élitisme racial, hostilité au christianisme et à l’homosexualité, fascination pour une fausse mythologie nordique). Une lecture exigeante, mais incontournable pour qui veut comprendre l’éclosion de ce « monstre ordinaire ».


4. Himmler, tome 2 : septembre 1939 – mai 1945 (Peter Longerich, 2010)

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Ce second volume couvre l’apogée et la chute du Reichsführer-SS, de l’invasion de la Pologne au suicide dans une cellule britannique. C’est le tome de la guerre, des camps d’extermination, de la Solution finale dont Himmler fut le principal instigateur opérationnel, et de la dilatation vertigineuse de son pouvoir personnel à mesure que le Reich s’enfonce dans la défaite. La radicalisation du conflit à partir de l’invasion de l’URSS en juin 1941, la paranoïa croissante d’Hitler après l’attentat manqué du 20 juillet 1944 (où des officiers de la Wehrmacht tentent de le tuer), et la liquidation progressive des rivaux internes placent Himmler au sommet d’une concentration de pouvoirs sans équivalent dans l’histoire du IIIᵉ Reich.

Longerich y soutient une thèse forte : sans Himmler, sans cette obsession bureaucratique mise au service d’une idéologie meurtrière, les délires raciaux d’Hitler seraient peut-être restés à l’état de discours. C’est le Reichsführer-SS qui transforme la doctrine en machine, qui structure les Einsatzgruppen, qui supervise la mise au point des chambres à gaz, qui traque les « ennemis » désignés — Juifs, Slaves, Roms, opposants politiques, homosexuels — jusqu’aux confins de l’Europe occupée. L’historien situe la décision génocidaire à l’automne 1941 : enivré par les premières victoires éclair de la Wehrmacht en URSS, Himmler croit le moment venu de réaliser l’utopie raciale d’un grand empire à l’Est, et c’est lui qui, à ce moment précis, fait basculer les massacres ciblés des Einsatzgruppen vers une politique d’extermination systématique de tous les Juifs d’Europe. Le bilan synthétique des quinze dernières pages, où Longerich condense ses conclusions, est jugé par plusieurs lecteurs comme l’un des passages les plus lumineux de l’ensemble.

L’ouvrage n’est pas exempt de défauts. Sa structure parfois thématique plutôt que chronologique peut désorienter, et le personnage de Himmler s’efface quelquefois derrière l’histoire de la SS qu’il dirige — sa mort, par exemple, est traitée en quelques lignes seulement, ce qui surprend dans une biographie de cette ampleur. Ces réserves ne sauraient pourtant occulter la finesse des analyses ni la rigueur de l’enquête. Une lecture difficile, à la fois par sa densité et par l’horreur qu’elle expose.


5. Himmler et la Solution finale : l’architecte du génocide (Richard Breitman, 2009)

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Publié pour la première fois aux États-Unis en 1991 puis traduit en français en 2009 sous l’égide du Mémorial de la Shoah, cet ouvrage de Richard Breitman, professeur à l’American University et rédacteur en chef de la revue Holocaust and Genocide Studies, prend pour fil directeur l’un des grands débats des historiens de la Shoah, celui qui oppose les « intentionnalistes » (pour qui le génocide était un projet planifié de longue date par Hitler) aux « fonctionnalistes » (pour qui il s’est construit pas à pas, par radicalisation progressive de l’appareil nazi face aux situations rencontrées sur le terrain).

Breitman défend une position de synthèse : si l’extermination des Juifs constituait dès l’origine un horizon de la vision nazie, sa mise en pratique concrète n’a été élaborée que progressivement, en lien étroit avec les conquêtes territoriales et la soumission des populations occupées. Hitler et Himmler y jouent des rôles complémentaires : le premier pense la politique antijuive et en fixe le cap idéologique, le second la transforme en réalité bureaucratique et industrielle. L’historien insiste sur le soin extrême apporté par Himmler à dissimuler les massacres, par le recours systématique à des euphémismes (« traitement spécial » pour les exécutions, « réinstallation à l’Est » pour les déportations vers les chambres à gaz) et par le refus quasi obsessionnel de coucher l’essentiel par écrit — au point qu’aucun ordre signé d’Hitler à propos de la Solution finale n’a jamais été retrouvé.

Le portrait qui se dégage est celui d’un bureaucrate bien plus redoutable qu’on ne l’imaginait : combatif, manœuvrier, capable de l’emporter sur des rivaux comme Hermann Göring ou Hans Frank (le gouverneur général de la Pologne occupée), capable aussi d’exploiter sa proximité personnelle avec Hitler pour faire avancer ses pions. L’enquête de Breitman fait du Reichsführer non pas un simple exécutant fanatique, mais l’architecte conscient et méthodique de la machinerie génocidaire. Un essai dense, minutieux, qui éclaire admirablement le passage de l’idéologie aux fours crématoires.


6. Himmler et l’empire SS (Édouard Calic, 1966)

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Voici un ouvrage à part dans cette sélection, parce que son auteur a vu de l’intérieur ce dont il parle. Journaliste yougoslave, étudiant à Berlin lorsqu’éclate la guerre, correspondant d’un journal de Zagreb dans la capitale du Reich, Édouard Calic eut l’occasion d’approcher Himmler, Heydrich et Müller avant d’être déporté pour faits de résistance au camp de Sachsenhausen-Oranienburg, où il passera trois ans. C’est précisément là que Himmler avait installé son état-major et le quartier général de l’inspection centrale de tous les camps de concentration. Le livre est donc à la fois biographie d’un criminel et témoignage d’un rescapé.

Calic décrit avec une précision glaçante le fonctionnement de l’empire SS : les expérimentations médicales sur les prisonniers-cobayes, l’atelier de fausse monnaie qui produisit pour quinze millions de livres sterling de faux billets destinés à soutenir l’effort de guerre, le centre de formation où l’on enseignait l’espionnage, la subversion et l’assassinat, les essais de chambres à gaz et de fours crématoires avant leur déploiement à plus large échelle, l’internement des prisonniers politiques (Léon Blum y fut détenu) souvent exécutés avec leur famille entière. Au cœur de cette machine, la silhouette de Himmler — éleveur de volailles devenu maître d’un système concentrationnaire à l’échelle continentale.

Paru initialement en 1966 et réédité par Nouveau Monde, l’ouvrage n’est pas une biographie classique : il est plutôt une enquête sur la dimension structurelle, économique et scientifique de l’entreprise SS, vue par un homme qui en a connu la réalité quotidienne. Pour qui souhaite saisir la mécanique de l’Ordre noir par-delà la seule personne de son chef — sa logique industrielle, ses ambitions ésotériques, son rôle dans le développement des V1 et V2, ses méthodes de recrutement et d’endoctrinement — ce livre demeure un témoignage de référence.


7. Les mains du miracle (Joseph Kessel, 1960)

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Publié en 1960 chez Gallimard et préfacé par l’historien britannique Hugh Trevor-Roper, ce récit du grand Joseph Kessel raconte une histoire si invraisemblable qu’on peine à croire qu’elle soit vraie : celle de Felix Kersten, masseur thérapeute finlandais d’origine balte, devenu en 1939 le médecin personnel de Heinrich Himmler. Le Reichsführer souffre de violentes crampes d’estomac que la médecine allopathique ne parvient pas à soulager. Formées à une technique apprise auprès d’un maître tibétain, les mains de Kersten font des miracles. Une dépendance s’installe — et avec elle, une marge de manœuvre que le thérapeute va exploiter pour arracher des prisonniers aux camps.

Kessel a recueilli en 1959 les souvenirs de Kersten lui-même, et bâti son récit sur le matériau brut de cette confession exceptionnelle. La force du livre tient à son dispositif de huis clos : on assiste, séance après séance, à un face-à-face entre le bourreau souffrant et le guérisseur humaniste, où chaque massage devient l’occasion d’arracher une concession — une libération, une déportation annulée, une famille épargnée. Kersten joue sur les douleurs de Himmler, sur son besoin de reconnaissance, et sur ses obsessions occultistes (le Reichsführer croyait dur comme fer à la réincarnation, à l’astrologie, à l’existence d’une race aryenne originelle dont il aurait fallu retrouver les traces au Tibet ou en Atlantide), et obtient progressivement la libération de milliers de prisonniers. Un mémorandum du Congrès juif mondial évaluait dès 1947 à environ 100 000 le nombre de personnes sauvées grâce à lui, dont quelque 60 000 Juifs.

Il faut lire ce livre pour ce qu’il est : un grand reportage romancé, écrit par l’un des meilleurs conteurs du XXᵉ siècle, qui a le mérite immense d’avoir tiré de l’oubli un personnage extraordinaire. Mais il faut aussi le lire avec un œil critique. Plusieurs commentateurs ont relevé son ton hagiographique, l’absence de mise à distance, le fait que tout y est pris pour argent comptant — Himmler accepte presque toutes les demandes de son médecin, ce qui paraît parfois trop beau pour être vrai. D’où l’utilité de la lecture suivante, qui rétablit la vérité historique.


8. La liste de Kersten : un Juste parmi les démons (François Kersaudy, 2021)

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Ancien professeur à Oxford et à Paris I, biographe de Göring, polyglotte (il parle neuf langues, dont l’allemand, le suédois, le néerlandais, le danois et le norvégien indispensables pour ce sujet), l’historien François Kersaudy reprend, soixante ans après Les mains du miracle, l’enquête sur Felix Kersten avec les outils du chercheur. Son but est explicite : reconstituer la véritable histoire à partir des archives, des mémoires, des journaux, des notes et des dépositions des protagonistes, là où Kessel s’était appuyé sur le seul témoignage de l’intéressé.

Le résultat nuance considérablement le tableau romanesque tracé par Kessel sans pour autant le démolir. Kersten a bel et bien sauvé des dizaines de milliers de vies, ce que confirment les chiffres du Congrès juif mondial — chiffres que Kersaudy juge même sous-évalués. Mais l’historien restitue toute la complexité d’un parcours fait de prudences, de calculs, de risques calibrés. Il met surtout en lumière la cabale qui a longtemps obscurci la mémoire du masseur. Vice-président de la Croix-Rouge suédoise et neveu du roi Gustave V, le comte suédois Folke Bernadotte était intervenu dans les toutes dernières semaines du Reich pour évacuer des prisonniers des camps vers la Suède : un rôle d’intermédiaire diplomatique réel, mais que Kersten avait préparé en amont depuis des années. Bernadotte s’attribua après-guerre l’intégralité du mérite et présenta Kersten comme un opportuniste suspect, voire un sympathisant nazi. Relayée par les milieux diplomatiques scandinaves, cette accusation eut des conséquences concrètes : la Suède refusa pendant des années de naturaliser Kersten, qui dut attendre 1953 pour obtenir la nationalité suédoise, après qu’une commission néerlandaise eut établi formellement la véracité de ses actes de sauvetage. Quant à Yad Vashem, l’institut israélien chargé de décerner le titre de Juste parmi les nations, il n’a jamais accordé la distinction à Kersten — sans doute par méfiance envers un homme qui avait, malgré tout, été le médecin personnel et le confident de Himmler.

Le livre se lit comme un thriller documentaire : on y croise un masseur finlandais à la stature « éléphantesque » (selon le portrait peu flatteur livré par Wilhelm Wulff, l’astrologue personnel de Himmler), des dignitaires nazis qui intriguent les uns contre les autres, un Himmler tour à tour suppliant et brutal, des révélations stupéfiantes (l’origine partiellement juive de Heydrich selon une rumeur que Himmler couvrit, les rapports médicaux confidentiels sur la santé d’Hitler), et, surtout, l’extraordinaire négociation de Hartzwalde dans la nuit du 20 au 21 avril 1945. Kersten organise alors dans sa propriété, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Berlin, une rencontre secrète entre Himmler et Norbert Masur, représentant du Congrès juif mondial venu spécialement de Stockholm — la première et seule fois qu’un dignitaire nazi de ce rang s’assoira en face d’un Juif pour négocier d’égal à égal. Au matin, Himmler s’engage par écrit à libérer plusieurs milliers de femmes juives du camp de Ravensbrück. Pour qui a lu Kessel, ce volume est l’indispensable contrepoint historique. Pour qui ne l’a pas lu, il constitue à lui seul une passionnante incursion dans l’un des épisodes les plus invraisemblables de la Seconde Guerre mondiale.