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Que lire sur l'histoire de l'Éthiopie ?

Que lire sur l’histoire de l’Éthiopie ?

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Peu de pays africains possèdent une trajectoire historique aussi longue et aussi documentée que l’Éthiopie. Située dans la Corne de l’Afrique, elle hérite du royaume d’Axoum, puissance commerciale qui, dès les premiers siècles de notre ère, exporte l’ivoire et l’encens vers Rome, l’Arabie et l’Inde. Au IVe siècle, Axoum adopte le christianisme : l’Église éthiopienne orthodoxe, l’une des plus anciennes du monde, est née. Mais l’Éthiopie n’est pas qu’une terre chrétienne. Dès le Moyen Âge, des sultanats musulmans s’installent dans les basses terres orientales et contrôlent les routes commerciales vers la mer Rouge. Au XVIe siècle, l’un de ces sultanats lance un jihad qui manque de renverser le royaume chrétien.

À la fin du XIXe siècle, l’empereur Ménélik II unifie les territoires des hauts plateaux et des régions méridionales, fonde Addis-Abeba en 1886 et inflige à l’Italie une défaite retentissante à la bataille d’Adoua (1896) — première victoire d’un État africain contre une armée coloniale européenne. Au XXe siècle, l’empereur Haïlé Sélassié (au pouvoir de 1930 à 1974) poursuit la modernisation et la centralisation de l’État, mais l’Italie fasciste occupe le pays de 1936 à 1941. En 1974, les famines, la contestation étudiante et le mécontentement de l’armée provoquent une révolution qui renverse la monarchie et installe le Derg (« comité » en amharique), une junte militaire d’obédience marxiste-léniniste. Le Derg tombe à son tour en 1991, et le nouveau régime instaure un fédéralisme ethnique — c’est-à-dire un découpage administratif du pays en régions fondées sur l’appartenance linguistique et culturelle de leurs habitants. Aujourd’hui, l’Éthiopie est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique et un acteur géopolitique majeur, mais elle reste traversée par des tensions identitaires et territoriales profondes.

Les cinq livres qui suivent éclairent cette histoire sous des angles complémentaires.


1. Éthiopie, une histoire. Vingt siècles de construction nationale (Serge Dewel, 2021)

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Publié aux éditions L’Harmattan, cet ouvrage de près de 480 pages constitue la seule synthèse récente en français qui embrasse l’histoire longue de l’Éthiopie, du royaume d’Axoum jusqu’aux tensions du fédéralisme ethnique contemporain. Son auteur, Serge Dewel, est docteur en histoire de l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), diplômé en amharique — la langue officielle de l’Éthiopie — et en guèze, la langue liturgique ancienne de l’Église éthiopienne. Il a séjourné plusieurs années dans le pays. Son livre comble un manque : les précédents ouvrages de référence en langue française — le Que sais-je ? de Jean Doresse (1970) ou l’Histoire de l’Éthiopie de Berhanou Abebe (1988) — s’arrêtent avant la chute de la monarchie et ne rendent compte ni de la période du Derg ni du fédéralisme ethnique instauré après 1991.

L’un des fils directeurs du livre est la question des identités éthiopiennes. Pendant des décennies, l’historiographie officielle a présenté l’Éthiopie comme une nation homogène, soudée autour de la culture amhara et de l’Église orthodoxe. La Révolution de 1974, puis le fédéralisme ethnique, ont fait voler en éclats ce récit unique au profit de narrations concurrentes — celles des Oromo, des Tigréens, des Somali, des Afar et d’une centaine d’autres groupes. Dewel refuse aussi bien l’ancienne version unificatrice que la déconstruction systématique de toute idée nationale : il retrace la façon dont ces identités multiples se sont articulées, opposées et parfois imbriquées sur vingt siècles. Les chapitres sur l’évolution de l’historiographie éthiopienne aident en particulier à saisir pourquoi écrire l’histoire de ce pays reste un acte politique.

L’ouvrage est accompagné de photographies historiques, de cartes, d’encadrés thématiques, d’un glossaire et d’un index — un bouquin qui se prête aussi bien à une lecture linéaire qu’à une consultation ponctuelle, et qui conviendra aux néophytes comme aux lecteur·ices averti·es.


2. Le Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain (François-Xavier Fauvelle, 2013)

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Ce livre ne porte pas exclusivement sur l’Éthiopie, mais il lui accorde une place importante dans un tableau bien plus vaste : celui de l’Afrique entre le VIIIe et le XVe siècle. Historien et archéologue, élu en 2018 au Collège de France sur la première chaire consacrée à l’Afrique, François-Xavier Fauvelle parle de « Moyen Âge africain » non pour plaquer une catégorie européenne sur le continent, mais parce que cette période correspond à l’essor du monde islamique, qui relie dans un même espace commercial des sociétés allant de la Méditerranée occidentale à l’Inde — et l’Afrique en fait pleinement partie. Le livre se compose de trente-quatre récits courts, chacun fondé sur une trace matérielle ou textuelle : le témoignage d’un géographe arabe, les ruines d’une cité de sel, une fresque, une stèle. Du royaume du Ghâna à l’empire du Mâli, du Kânem (près du lac Tchad) aux principautés swahilies de la côte est-africaine, des royaumes chrétiens de Nubie et d’Éthiopie aux enceintes de Grand Zimbabwe, ces fragments révèlent un continent inséré dans les circuits d’échange mondiaux, où circulent or, ivoire, ambre, esclaves, perles et porcelaine chinoise.

Le titre renvoie à une figurine en feuilles d’or, d’environ quinze centimètres, datée du XIIIe siècle et retrouvée en 1932 sur le site sud-africain de Mapungubwe. Cet objet condense la thèse du livre : l’Afrique subsaharienne possède un passé médiéval riche, mais les traces en sont rares et fragiles — un récit de marchand, un fragment de mosaïque, les fondations d’une mosquée. Fauvelle ne prétend donc pas livrer un récit continu ; il préfère le « vitrail » au panorama, et assume les lacunes, les hypothèses non tranchées, les questions sans réponse. Ce sont cette rigueur et l’accessibilité du format — des chapitres courts, chacun autonome — qui ont fait le succès du bouquin, traduit en une dizaine de langues.

Pour qui s’intéresse à l’Éthiopie, Le Rhinocéros d’or présente un intérêt particulier : il permet de replacer les royaumes chrétiens des hauts plateaux dans leur contexte africain et mondial. On y comprend, par exemple, que le royaume d’Axoum n’est pas un isolat chrétien perdu dans un continent « sans histoire », mais un nœud commercial majeur entre l’Afrique, la Méditerranée et l’océan Indien — et que son déclin, vers le VIIe-VIIIe siècle, coïncide avec la montée en puissance de nouveaux réseaux d’échanges islamiques.


3. La Conquête de l’Éthiopie. Un jihad au XVIe siècle (Amélie Chekroun, 2023)

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Issu d’une thèse soutenue en 2013, ce livre publié aux éditions du CNRS change radicalement l’angle de vue sur l’un des épisodes les plus décisifs de l’histoire éthiopienne. Pendant des siècles, cette histoire a été écrite à partir des sources chrétiennes — celles des moines orthodoxes et de la dynastie dite « salomonienne », qui fonde sa légitimité sur le Kebra Nagast (« Gloire des Rois »), un texte du XIVe siècle selon lequel Ménélik Ier, fils du roi Salomon et de la reine de Saba, aurait rapporté l’Arche d’Alliance en Éthiopie. Ce récit fondateur a nourri l’image d’une Éthiopie essentiellement chrétienne. Chargée de recherche au CNRS et spécialiste des sociétés musulmanes de la Corne de l’Afrique, Amélie Chekroun retourne la perspective : elle place au centre de son analyse le Futūḥ al-Ḥabaša (« Conquête de l’Éthiopie »), manuscrit du XVIe siècle rédigé par un auteur musulman, Arab Faqīh, témoin direct du conflit. Ce texte relate la guerre menée dans les années 1530 par les armées du sultanat du Barr Saʿd ad-Dīn — un État musulman situé dans l’est de l’Éthiopie actuelle, héritier du sultanat d’Ifat — sous la conduite de l’imam Aḥmad b. Ibrāhīm, contre le royaume chrétien.

Le livre reconstitue la logique interne de cette guerre. Chekroun montre que l’imam Aḥmad ne lance pas le jihad d’emblée : il commence par prendre le pouvoir au sein de son propre camp (ce qu’elle appelle un « jihad interne », c’est-à-dire une lutte armée pour réformer l’islam local et évincer le sultan en place), avant de passer à des razzias frontalières, puis à une véritable guerre de conquête à partir de 1531. L’autrice revoit aussi cette datation — les historiens retenaient jusqu’ici 1527 — et réhabilite la biographie de l’imam, longtemps réduit dans les sources chrétiennes au sobriquet infamant de « Grañ » (le Gaucher). Le conflit, qui oppose aussi le Portugal (allié du royaume chrétien) à l’Empire ottoman (allié du parti musulman), prend une dimension internationale avant de s’achever par la mort de l’imam en 1543.

L’un des apports majeurs du livre est de montrer que sociétés chrétiennes et musulmanes d’Éthiopie sont étroitement imbriquées : les hommes, les savoirs et les pratiques culturelles circulent d’un camp à l’autre, y compris en plein conflit. Chekroun démontre aussi comment cet épisode a été, par la suite, minimisé et requalifié en simple « accident » de l’histoire. D’abord par les scribes de la dynastie salomonienne, soucieux de restaurer le récit d’une Éthiopie chrétienne éternelle ; puis par les missionnaires jésuites du XVIe siècle, qui réécrivent l’histoire pour le public catholique européen et font de l’Éthiopie un avant-poste de la chrétienté face à l’islam. C’est cette double couche de réécriture que l’autrice met à nu.


4. L’Éthiopie contemporaine (Gérard Prunier, dir., 2007)

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Coédité par le Centre français des études éthiopiennes (CFEE) et les éditions Karthala, cet ouvrage collectif réunit une quinzaine de spécialistes sous la direction de Gérard Prunier, historien et politologue au CNRS. Il propose un panorama de l’Éthiopie des XIXe et XXe siècles qui couvre aussi bien l’histoire politique que la société, la culture et l’économie. Le sommaire couvre un large spectre : la restauration de l’État éthiopien dans la seconde moitié du XIXe siècle (Shiferaw Bekele), le règne de Haïlé Sélassié (Christopher Clapham), la révolution et le régime du Derg (Gérard Prunier), l’Église orthodoxe, la place de l’islam, l’écriture éthiopienne, les arts, la sécurité alimentaire, l’urbanisation, la question érythréenne (l’Érythrée, ancienne province du nord, a fait sécession en 1993 après trente ans de guerre d’indépendance), la musique ou encore le fédéralisme ethnique instauré en 1991.

La force du livre tient à cette multiplicité de regards : chaque chapitre, rédigé par un·e spécialiste de son sujet, offre une entrée solide, nourrie de références et de données de terrain. Mais cette même structure empêche toute narration suivie. L’ouvrage fonctionne davantage comme un manuel à consulter par entrées que comme un récit à lire en continu — et c’est sans doute ainsi qu’il rend le meilleur service.

Publié en 2007, il ne couvre évidemment pas les événements postérieurs — ni l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018, ni la guerre du Tigré (2020-2022), ni le conflit en région Amhara. Mais les structures qu’il décrit — le poids historique de l’Église, les tensions entre centre amhara et périphéries, la fragilité du fédéralisme ethnique, les rapports avec l’Érythrée — restent les clés sans lesquelles l’actualité éthiopienne demeure inintelligible. La bibliographie commentée qui clôt l’ouvrage oriente vers des lectures complémentaires.


5. L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain (Guillaume Blanc, 2020)

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Ce dernier livre aborde l’Éthiopie — et l’Afrique dans son ensemble — sous un angle rarement traité dans les ouvrages d’histoire : celui des politiques de conservation de la nature et des violences qu’elles entraînent. Historien de l’environnement, Guillaume Blanc s’appuie sur plus de 130 000 pages d’archives réparties entre l’Europe et l’Afrique, ainsi que sur des entretiens menés avec les habitants du parc national du Simien, dans le nord de l’Éthiopie. Sa thèse est sans ambiguïté : l’idée d’une Afrique sauvage, Éden originel peuplé de grands animaux et vierge de toute présence humaine, est une fiction héritée de l’époque coloniale. Les colons européens, qui avaient déjà saccagé leurs propres paysages par l’industrialisation, ont cru retrouver en Afrique la nature perdue en Europe et l’ont mise en parc — en expulsant les populations qui y vivaient.

Le cas éthiopien est d’autant plus frappant que l’Éthiopie n’a jamais été colonisée au sens classique du terme. Et pourtant, dès les années 1960, l’empereur Haïlé Sélassié puis le régime de Mengistu se sont appuyés sur des experts internationaux pour créer des parcs nationaux conçus sur le modèle occidental : des espaces vidés de leurs habitants au nom de la protection de la faune et de la flore. Au Simien, les agropasteurs — des familles installées là depuis des générations — ont été progressivement privés du droit de chasser, de cultiver et de faire paître leurs troupeaux. En 2016, les 2 508 habitants du village de Gich ont été déplacés à 35 kilomètres de leur terre, sur recommandation du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, pour que le parc soit retiré de la liste des sites « en péril ». Des gardes armés veillent désormais à ce que personne ne revienne.

Préfacé par François-Xavier Fauvelle, le livre ne se contente pas de recenser ces violences. Il met en lumière la logique qui les produit et les perpétue : si la « vraie » nature est en Afrique, alors il faut la protéger des Africains — quitte à détruire leurs conditions d’existence. Blanc montre que les grandes institutions internationales de la conservation (UNESCO, WWF, UICN) ont repris à leur compte ce schéma colonial, et que les États africains eux-mêmes y ont trouvé un intérêt, le tourisme international justifiant l’expulsion des populations rurales.