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Que lire sur le génocide des Tutsis au Rwanda ?

Que lire sur le génocide des Tutsis au Rwanda ?

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Pour comprendre le génocide des Tutsis, il faut remonter à la colonisation. Avant l’arrivée des Européens à la fin du XIXe siècle, le Rwanda est un royaume centralisé où les termes « Hutu » et « Tutsi » renvoient à des catégories sociales perméables, liées notamment à l’élevage (Tutsis) et à l’agriculture (Hutus). On peut passer de l’une à l’autre au gré des alliances ou de l’enrichissement. Ce sont les colonisateurs — d’abord allemands, puis belges à partir de 1916 — qui figent ces identités en catégories raciales. Armée du « mythe hamitique » (une théorie pseudo-scientifique selon laquelle les Tutsis, supposés plus grands et plus fins, descendraient de peuples « supérieurs » venus du nord de l’Afrique), l’administration belge inscrit l’appartenance ethnique sur les cartes d’identité dès 1931 et favorise systématiquement les Tutsis dans l’accès au pouvoir et à l’éducation.

Quand ce système de favoritisme s’inverse à la fin des années 1950, la violence s’inverse avec lui. En 1959, la « Toussaint rwandaise » — une vague de pogroms anti-Tutsis — marque le basculement : la majorité hutue prend le pouvoir, et le Rwanda accède à l’indépendance en 1962 sous un régime qui fait de la haine anti-Tutsis un pilier idéologique. Pendant trente ans, les persécutions se succèdent : massacres périodiques, quotas qui restreignent l’accès des Tutsis aux études et aux emplois publics, déportations vers des régions inhospitalières. Des centaines de milliers de Tutsis fuient vers les pays voisins — Ouganda, Burundi, Zaïre. On les surnomme les « inyenzi » : les cafards. En 1990, leurs descendants, regroupés au sein du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, lancent une offensive armée depuis l’Ouganda pour reconquérir le droit de rentrer chez eux. La guerre civile qui s’ensuit radicalise encore le pouvoir hutu. Des médias extrémistes — au premier rang desquels la Radio Télévision Libre des Mille Collines — martèlent la propagande génocidaire. Des milices, les interahamwe (« ceux qui attaquent ensemble », en kinyarwanda), sont formées et armées. Des listes de Tutsis à éliminer circulent. Tout est en place.

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana est abattu au-dessus de Kigali. L’attentat sert de signal. En quelques heures, les barrages se dressent sur les routes et les tueries commencent. Ce qui s’abat alors sur le Rwanda n’a rien d’une explosion de violence spontanée : c’est une extermination méthodique, préparée de longue date, qui va durer cent jours. D’avril à juillet, entre 800 000 et un million de Tutsis — hommes, femmes, enfants, vieillards — sont massacrés, le plus souvent à coups de machette, par des miliciens, des soldats, des voisins, parfois des proches. On estime qu’environ 8 000 personnes ont été assassinées chaque jour.

Pendant ces cent jours, la communauté internationale regarde ailleurs. L’ONU réduit ses effectifs sur place. Alliée du régime de Habyarimana, la France tarde à agir — et quand elle lance l’opération Turquoise fin juin, une intervention militaro-humanitaire sous mandat de l’ONU, c’est dans des conditions qui font encore débat trente ans après. Les États-Unis refusent même d’employer le mot « génocide » — car le reconnaître les aurait obligés, en vertu de la Convention des Nations unies de 1948, à agir pour l’empêcher. Le FPR finit par prendre le contrôle du pays en juillet 1994 et met un terme au génocide. Mais il est trop tard. Le Rwanda est un charnier. Il faut des années pour rassembler les ossements, identifier les corps, juger les coupables — dont beaucoup ont fui au Zaïre voisin (l’actuelle République démocratique du Congo), noyés dans les colonnes de réfugiés hutus.

Les neuf ouvrages qui suivent proposent des angles complémentaires : synthèse historique, témoignages de rescapé·es, paroles de tueurs, enquêtes journalistiques. Aucun ne prétend épuiser le sujet. Mais chacun éclaire un pan des événements.


1. Le génocide des Tutsi du Rwanda (Florent Piton, 2018)

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Si vous ne devez lire qu’un seul ouvrage de synthèse historique sur le génocide, c’est celui-ci. Ancien élève de l’ENS de Lyon et chercheur en histoire à l’Université Paris-Diderot, Florent Piton a relevé un défi considérable : condenser en moins de 280 pages l’état des connaissances scientifiques sur un événement dont l’historiographie est à la fois riche, dispersée et traversée de controverses féroces.

Publié dans la collection « Repères » à La Découverte, le livre se déploie sur un arc chronologique qui va du Rwanda précolonial aux enjeux mémoriels et judiciaires contemporains. Piton démonte d’emblée l’idée reçue d’un antagonisme ethnique séculaire entre Hutus et Tutsis : les catégories raciales qui ont rendu le génocide possible sont le produit d’un racisme importé par les sciences coloniales. Les Européens ont notamment plaqué sur le Rwanda le « mythe hamitique » — une théorie pseudo-scientifique selon laquelle les Tutsis, supposés plus grands et plus fins, descendraient de peuples « supérieurs » venus du nord de l’Afrique, tandis que les Hutus seraient des « Bantous » autochtones et inférieurs. Cette hiérarchie raciale inventée, renforcée par l’anthropométrie (mesure des crânes, des nez) et les classifications administratives belges, a fini par structurer la société rwandaise elle-même.

Florent Piton analyse avec rigueur la radicalisation des années 1990-1994, le rôle des médias extrémistes (en particulier la Radio des Mille Collines, qui diffusait les noms et les adresses des Tutsis à abattre), la mobilisation de la population civile, les responsabilités de l’ONU et de la France, ainsi que le fonctionnement des tribunaux gacaca. Sans jargon, cartes et documents à l’appui, Piton offre la synthèse qui manquait — et probablement le meilleur point de départ pour qui veut comprendre, avant de lire les témoignages, les mécanismes qui ont rendu ce génocide possible.


2. Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais (Jean Hatzfeld, 2000)

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Grand reporter à Libération, Jean Hatzfeld se rend au Rwanda après le génocide, d’abord en journaliste. Il repart avec un malaise tenace : celui de ne pas avoir assez écouté les rescapés. En 1998, il suspend son activité de reporter et s’installe dans la bourgade de Nyamata, au sud-est de Kigali, où environ 50 000 Tutsis sur 59 000 ont été exterminés en cinq semaines. Là, au fil de longs séjours, il gagne la confiance de quatorze survivant·es et les convainc de rompre le silence.

Ils s’appellent Francine, Janvier, Claudine, Innocent, Marie-Louise, Sylvie. Parmi eux, un enseignant, une cultivatrice, un berger, une assistante sociale. Leurs récits racontent la fuite dans les marais, les journées passées immergés dans la vase sous les papyrus, les nuits à chercher du manioc à plat ventre, et les machettes qui reviennent chaque matin, de 9 h 30 à 16 h, avec la régularité d’un horaire de bureau. Hatzfeld ne commente pas ou très peu : il intercale de brefs chapitres pour situer chaque témoin, puis il s’efface. Ce sont les voix des rescapé·es qui portent le livre, dans un français rwandais d’une force et d’une inventivité rares — les tueurs « coupent », les voisins sont les « avoisinants », on « attrape » un bébé.

Ce premier volet du triptyque de Nyamata inaugure un travail d’écoute sans équivalent dans la littérature sur le génocide. Les deux volumes suivants donneront la parole aux tueurs, puis observeront la cohabitation forcée entre bourreaux et rescapé·es.


3. Une saison de machettes (Jean Hatzfeld, 2003)

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Après avoir écouté les rescapé·es, Hatzfeld franchit un pas que peu auraient tenté : il va recueillir la parole des tueurs. Au pénitencier de Rilima, il retrouve une bande de copains — Adalbert, Pancrace, Alphonse, Jean-Baptiste, Élie —, tous fils de cultivateurs des collines de Kibungo, Ntarama et Kanzenze. Avant le génocide, ces hommes partageaient des Primus (la bière locale) au cabaret et des matchs de foot. Au printemps 1994, ils ont saisi la machette et, pendant des semaines, tué leurs voisins tutsis comme ils auraient taillé des bananiers.

Ce qui glace le sang, ce n’est pas la violence elle-même — bien qu’elle soit innommable — mais l’absence quasi totale de remords. Les tueurs parlent du génocide comme d’un « boulot », avec des horaires (rassemblement le matin sur le terrain de football, descente dans les marais, sifflet de fin de journée), une hiérarchie (les miliciens interahamwe comme « encadreurs »), et un salaire (le pillage des biens des victimes). Hatzfeld ne cache pas la méfiance et l’aversion qu’il ressent face à ces hommes. Mais il ne les interrompt pas, ne moralise pas.

Ce dispositif — laisser les tueurs se dire sans interférence — produit un document unique. On pense à ce que la philosophe Hannah Arendt appelait « la banalité du mal » à propos du nazi Adolf Eichmann : non pas la monstruosité spectaculaire, mais la capacité d’individus ordinaires à commettre des crimes de masse sans avoir le sentiment de faire le mal. Sauf qu’ici, pour la première fois, ce sont les tueurs eux-mêmes qui se racontent. Prix Femina essai 2003.


4. La stratégie des antilopes (Jean Hatzfeld, 2007)

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Mai 2003 : les portes du pénitencier de Rilima s’ouvrent. Des milliers de tueurs condamnés pour génocide sont libérés et rentrent s’installer sur leurs anciennes parcelles, à quelques mètres des rescapé·es qu’ils ont pourchassé·es dans les marais. La décision vient du gouvernement rwandais, qui lance une politique de réconciliation nationale et met en place les juridictions gacaca — des tribunaux communautaires, inspirés de la justice traditionnelle, où les accusés sont jugés en plein air, devant leurs voisins, sur les collines mêmes où les crimes ont été commis.

Hatzfeld retourne à Nyamata et observe ce voisinage impossible. Que se disent Pio et Eugénie, le chasseur et son gibier de 1994, quand ils se croisent sur le chemin ? Comment Berthe peut-elle adresser la parole au vieil Ignace au marché ? Le titre du livre vient de là : dans les marais, les Tutsis fuyaient les machettes dans tous les sens, comme des antilopes devant les chasseurs — c’était leur seule stratégie de survie. La question du pardon, imposée par l’État, se heurte ici à un mur de douleur et de méfiance. Les rescapé·es ne croient guère à la sincérité des aveux prononcés devant les gacaca, et les tueurs libérés se victimisent volontiers. Pour la première fois, Hatzfeld s’interroge aussi sur son propre rôle : comment restituer ces paroles sans les trahir ?

Ce troisième volet, récompensé par le prix Médicis 2007, referme un triptyque sans équivalent — et pose une question à laquelle le Rwanda n’a toujours pas fini de répondre : comment vivre à côté de celui qui a tué votre famille ?


5. Le Convoi (Beata Umubyeyi Mairesse, 2024)

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Le 18 juin 1994, quelques semaines avant la fin du génocide, une adolescente de quinze ans et sa mère sont évacuées du Rwanda à bord d’un camion de l’ONG suisse Terre des Hommes. L’opération est officiellement réservée aux enfants de moins de douze ans, mais elles parviennent à se glisser à l’arrière, dissimulées sous des coussins et des couvertures, des tout-petits assis sur elles. Cette adolescente, c’est Beata Umubyeyi Mairesse. Des proches les reconnaissent ensuite à la télévision, sur des images de la BBC filmées au passage de la frontière burundaise. Mais ces images se perdent. Et il faudra treize ans pour que l’autrice se lance à leur recherche.

Le Convoi est à la fois un récit personnel, une enquête à travers plusieurs pays (Rwanda, Royaume-Uni, Suisse, France, Afrique du Sud) et une réflexion sur ce que signifie témoigner quand d’autres ont raconté votre histoire à votre place. Car le génocide rwandais a d’abord été narré par des observateurs extérieurs — journalistes, humanitaires — dont les images et les récits ont fini par s’imposer aux premiers concernés. Déjà connue pour ses romans Tous tes enfants dispersés et Consolée, Beata Umubyeyi Mairesse renonce ici à la fiction pour parler depuis l’intérieur, sans pathos, sans complaisance. Elle interroge aussi le statut des photographies prises par les Occidentaux : qui possède ces images ? qui les regarde ? et surtout, qui les subit ? Avec Le Convoi, une rescapée reprend possession de sa propre histoire — et, à travers elle, de celle de tous les enfants des convois.


6. Inyenzi ou les Cafards (Scholastique Mukasonga, 2006)

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Avant le génocide, il y a eu trente-cinq ans de persécutions. C’est cette lente descente aux enfers que raconte Scholastique Mukasonga dans son premier livre, un récit autobiographique qui commence en 1959, lors de la « Toussaint rwandaise » — une vague de violences anti-Tutsis déclenchée en novembre de cette année-là — et s’achève en 1994, quand trente-sept membres de sa proche famille sont exterminés à Nyamata.

« Inyenzi », les cafards : c’est le nom que le pouvoir hutu donne aux Tutsis dès les années 1960. La petite Scholastique grandit dans le Bugesera, une région marécageuse et inhospitalière où sa famille a été déportée. Les enfants marchent vers l’école sur des pistes où rôdent des militaires. Un système de quotas réduit l’accès des Tutsis aux études. La peur est permanente, mais la vie s’organise malgré tout, portée par la tendresse de Stefania, la mère, la fierté de Cosma, le père, et les petits bonheurs familiaux — la fabrication de la bière de banane, l’émerveillement devant les animaux sauvages de la brousse.

Mukasonga écrit sans affectation, va droit à l’essentiel. Son livre est un « tombeau de papier », le seul qu’elle puisse offrir à ses morts, dont les ossements n’ont parfois jamais été retrouvés. Parce qu’elle retrace la mécanique de la ségrégation depuis ses origines coloniales — les premiers pogroms, les déportations, les quotas, la déshumanisation systématique —, elle fait voir, pas à pas, que le génocide de 1994 n’a pas surgi du néant. Il a été précédé par trente-cinq ans de répétition générale.


7. La Mort ne veut pas de moi (Yolande Mukagasana, 1997)

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Kigali, le soir du 6 avril 1994. Infirmière-anesthésiste respectée, mère de trois enfants, Yolande Mukagasana se terre chez elle avec sa famille. Elle sait ce qui va arriver. En quelques jours, elle perd tout : ses trois enfants — Christian, Nadine, Sandrine —, son mari Joseph, son frère, ses sœurs. Elle, on ne la tue pas. La mort, comme le dit le titre, ne veut pas d’elle.

Ce qui fait la force singulière de ce témoignage — l’un des tout premiers publiés après le génocide —, c’est qu’il est écrit par une femme qui ne se destinait pas à l’écriture. Mukagasana vit dans la parole, pas dans le livre, comme elle le précise elle-même. C’est l’écrivain Patrick May qui recueille son récit oral et l’aide à le mettre en forme — le livre est écrit à deux mains, mais c’est la voix de Mukagasana qu’on entend d’un bout à l’autre. Elle y raconte la traque dans Kigali, les cachettes improvisées — sous un évier, dans des plafonds, chez des voisins —, les trahisons de certains proches, mais aussi les gestes de solidarité venus de là où elle ne les attendait pas. Des Hutus qui, au péril de leur vie, l’ont cachée et protégée.

Le récit n’est pas seulement celui d’une survie improbable : c’est un acte de mémoire pour ses enfants assassinés, écrit avec la conviction qu’il ne suffit pas de témoigner après les catastrophes — il faudrait aussi savoir les prévenir. Depuis, Mukagasana, réfugiée en Belgique, consacre sa vie à cette cause. Elle a reçu une mention d’honneur du prix UNESCO pour l’éducation à la paix en 2003.


8. J’ai serré la main du diable : la faillite de l’humanité au Rwanda (Roméo Dallaire, 2003)

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Quand le lieutenant-général canadien Roméo Dallaire débarque à Kigali en octobre 1993 pour prendre la tête de la MINUAR (Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda), il n’a pour tout bagage qu’une carte touristique et aucune expérience des affaires africaines. Sa mission : superviser l’application des accords de paix d’Arusha, signés en août 1993 entre le gouvernement hutu et le FPR pour mettre fin à la guerre civile. Sa troupe : 2 500 soldats sous-équipés venus de Tunisie, du Ghana, du Bangladesh et de Belgique. Son budget : dérisoire. Ses règles d’engagement : absurdement restrictives.

Dès janvier 1994, Dallaire envoie à New York le fameux « fax du génocide » : un informateur haut placé lui révèle l’existence de caches d’armes et de listes d’extermination. Il demande l’autorisation d’intervenir. Le siège de l’ONU refuse. Trois mois plus tard, le génocide commence, et la communauté internationale choisit méthodiquement de ne rien faire. Les États-Unis refusent même d’employer le mot « génocide » — car le reconnaître les aurait obligés, en vertu de la Convention des Nations unies de 1948, à agir pour l’empêcher. La Belgique retire ses troupes après l’assassinat de dix de ses Casques bleus. La France finit par lancer l’opération Turquoise — trop tard, et dans des conditions controversées.

Ce livre de près de 700 pages, que Dallaire a mis sept ans à écrire tant le traumatisme était profond (il a, depuis, reconnu plusieurs tentatives de suicide), est un réquisitoire implacable contre l’indifférence des grandes puissances, mais aussi un examen de conscience d’un homme qui sait qu’il n’a pas pu empêcher le pire. Le « diable » du titre a un nom : le colonel Théoneste Bagosora, cerveau présumé du génocide, dont Dallaire a dû serrer la main lors des négociations — tout en sachant que cet homme orchestrait les massacres.


9. L’Inavouable : La France au Rwanda (Patrick de Saint-Exupéry, 2004)

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Patrick de Saint-Exupéry est grand reporter au Figaro, lauréat du prix Albert-Londres. En juin 1994, il couvre l’opération Turquoise sur le terrain, aux côtés des militaires français. Ce qu’il voit dans les collines rwandaises va le hanter pendant des années. Il lui en faudra dix pour écrire ce livre.

Construit comme une adresse à Dominique de Villepin, que l’auteur a entendu parler du Rwanda avec le pluriel « les génocides » (une formule qui suggère une symétrie entre victimes et bourreaux, et que Saint-Exupéry juge révisionniste), L’Inavouable retrace l’implication de la France dans la préparation et l’accompagnement du génocide. Formation militaire des futurs tueurs, livraisons d’armes, soutien politique au régime de Habyarimana, transmission de la doctrine dite de « guerre révolutionnaire » — un ensemble de techniques de contre-insurrection et de manipulation des populations civiles, élaboré par l’armée française pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, et exporté ensuite vers l’Afrique. Le tableau est accablant.

Saint-Exupéry ne se contente pas d’aligner les accusations : il les étaye par ses propres observations de terrain, ses dépositions devant le Tribunal pénal international d’Arusha, et une enquête de longue haleine. Aucune des personnalités mises en cause n’a attaqué le livre en justice — ce qui, à défaut de valoir acquiescement, dit quelque chose de la solidité du dossier.