Le 11 mai 330, l’empereur Constantin inaugure sa nouvelle capitale sur les rives du Bosphore. La cité prend son nom — Constantinople — et devient la capitale d’un empire qui se conçoit comme la continuation directe de Rome. Car ce que les historiens appellent « Empire byzantin » n’est rien d’autre que l’Empire romain d’Orient. L’adjectif « byzantin », forgé bien après la chute de cet empire, charrie des siècles de préjugés occidentaux : on y a réduit une civilisation millénaire à ses querelles théologiques, à son luxe supposé décadent et à ses intrigues de palais. Voltaire y voit un réservoir d’horreurs et de sottises. Dans son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, Edward Gibbon traite les derniers siècles de Byzance avec un mépris à peine voilé. Et pourtant.
Pourtant, cet empire a tenu plus de mille ans — de 330 à 1453, soit onze siècles et dix-huit jours, si l’on aime la précision. Onze siècles durant lesquels Constantinople règne sur un territoire immense aux frontières sans cesse redessinées — de l’Italie méridionale à la Mésopotamie, des Balkans à l’Égypte, selon les époques. Onze siècles de résistance face aux Perses sassanides (le grand rival oriental de Rome, basé dans l’actuel Iran), aux Arabes, aux Bulgares, aux Normands, aux Turcs seldjoukides puis ottomans — sans oublier les armées de la quatrième croisade, ces alliés théoriques de la chrétienté qui, au lieu de marcher sur Jérusalem, pillent Constantinople en 1204 avec un enthousiasme qui ferait pâlir n’importe quel « barbare ». Byzance a transmis le droit romain, conservé et copié la quasi-totalité des textes grecs qui nous sont parvenus — d’Homère aux Pères de l’Église, Platon et Aristote compris —, forgé un modèle politique fondé sur la monarchie chrétienne de droit divin, et porté l’art de la mosaïque et de l’icône à un degré de maîtrise inégalé. Sans les scribes byzantins, nous n’aurions tout simplement plus accès à la littérature grecque antique. Voilà qui mérite, au minimum, un effort de curiosité.
Les neuf ouvrages présentés ici offrent un parcours de lecture cohérent pour entrer dans l’histoire byzantine — ou pour approfondir une passion naissante. On part des synthèses les plus brèves et accessibles, avant de passer aux récits d’ensemble plus amples, puis aux études thématiques ou centrées sur une période ou un personnage. Vous pouvez, bien sûr, picorer selon vos envies.
1. Histoire de Byzance (Jean-Claude Cheynet, 2006)

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Publié dans la collection « Que sais-je ? » des Presses Universitaires de France, ce petit volume de 128 pages constitue l’introduction la plus concise à l’histoire byzantine. Professeur émérite à Sorbonne Université et spécialiste reconnu de la société et de l’aristocratie byzantines, Jean-Claude Cheynet y retrace en quatre chapitres les grandes phases de l’Empire : les premiers siècles, de Constantin à Héraclius (VIIe siècle), quand l’Empire fonctionne encore selon les institutions et le droit de l’ancienne Rome ; l’apogée des IXe-XIe siècles sous la dynastie dite des Macédoniens (rien à voir avec Alexandre le Grand : le nom vient de la province d’origine du fondateur de la lignée) ; puis le lent déclin entre Latins et Turcs jusqu’à la chute de 1453. Le livre se concentre sur l’histoire politique, sociale et économique, et montre comment l’Empire d’Orient, malgré un discours officiel qui prônait l’immuabilité des institutions, s’est sans cesse adapté pour survivre.
Le format impose des sacrifices : impossible de rendre justice à onze siècles en si peu de pages, et certains épisodes — les croisades, la vie intellectuelle — sont à peine effleurés. Il faut accepter cette frustration comme le prix de la concision. Le livre fonctionne avant tout comme une carte routière : il donne les repères chronologiques et les lignes de force indispensables pour aborder ensuite des lectures plus ambitieuses. La bibliographie, courte mais sélective, constitue un bon guide pour la suite du parcours.
2. La civilisation byzantine (Bernard Flusin, 2005)

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Professeur émérite à Sorbonne Université et directeur d’études à l’École pratique des hautes études, Bernard Flusin signe avec ce second « Que sais-je ? » le complément naturel du précédent. Là où Cheynet retrace la trame événementielle, Flusin s’attache aux structures de la civilisation : le pouvoir impérial et le cérémonial de la cour, le christianisme byzantin et ses querelles doctrinales, l’évolution des villes et des provinces, l’art religieux et, enfin, l’héritage hellénique — la langue, l’éducation, la transmission des textes antiques.
L’approche est thématique et non chronologique : Flusin s’intéresse aux modes de vie, aux croyances, aux formes d’organisation sociale plutôt qu’à la succession des empereurs. Il rend compte des mutations profondes qui ont transformé un empire romain tardif, encore marqué par la vie urbaine des cités antiques, en une civilisation médiévale centrée sur Constantinople et structurée par la foi orthodoxe. L’ouvrage s’adresse à un·e lecteur·ice qui dispose déjà de quelques repères historiques — d’où l’intérêt de l’avoir lu après Cheynet. Parmi les pages les plus précieuses : celles sur l’art byzantin (mosaïques, icônes, architecture des églises en croix grecque) et celles sur l’éducation — la fameuse paideia, fondée sur la rhétorique et les classiques païens, que l’Empire chrétien a perpétuée pendant un millénaire avec une constance remarquable.
3. Byzance. L’Empire romain d’Orient (Jean-Claude Cheynet, 2001)

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Toujours de Jean-Claude Cheynet, ce manuel publié dans la collection « Cursus » d’Armand Colin représente un palier supplémentaire. Sur un peu plus de 200 pages, il offre une synthèse nettement plus étoffée que le « Que sais-je ? », sans pour autant verser dans l’érudition inaccessible. Le livre est d’abord conçu pour les étudiant·es en histoire, ce qui se traduit par un appareil pédagogique solide — cartes, glossaire, chronologie, liste des empereurs, bibliographie sélective — au service d’un texte structuré avec rigueur.
L’intérêt de cet ouvrage tient à l’étendue de son spectre. Cheynet ne se contente pas du récit politique : il consacre des chapitres entiers aux structures du pouvoir, à l’économie et à la société (du VIIIe au XIIIe siècle), à l’Église et au renouveau intellectuel. L’Empire y apparaît dans sa complexité réelle, comme un État qui a su forger un triple héritage — politique et administratif (repris en grande partie par les Ottomans après la conquête), spirituel (transmis aux peuples orthodoxes, des Grecs aux Russes) et intellectuel (dont l’Occident latin a surtout profité). Le livre est régulièrement mis à jour — sa sixième édition date de 2021 —, ce qui lui permet d’intégrer les résultats des recherches les plus récentes, notamment en archéologie et en sigillographie (l’étude des sceaux, une spécialité de Cheynet).
4. Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles (Michel Kaplan, 2016)

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Avec cet essai publié dans la collection Folio Histoire chez Gallimard, Michel Kaplan — professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et figure majeure des études byzantines en France — pose une question d’apparence simple : pourquoi cet empire a-t-il duré si longtemps ? La longévité de Byzance, en effet, n’a rien d’évident. L’Empire ne bénéficiait ni d’une géographie protectrice, ni d’une supériorité militaire durable, ni d’une homogénéité ethnique. Sa survie, argue Kaplan, repose sur une construction idéologique d’une redoutable efficacité : un État de droit fondé sur l’héritage romain, unifié par la foi chrétienne orthodoxe et gouverné par un empereur qui se conçoit comme le lieutenant de Dieu sur terre.
L’originalité du livre tient à cette approche : plutôt qu’un simple récit chronologique, Kaplan restitue l’histoire byzantine en fonction des contraintes — politiques, religieuses, géographiques, culturelles — qui l’ont conditionnée. Le résultat est un panorama d’environ 500 pages (en format poche) qui couvre les onze siècles sans sacrifier les nuances. L’introduction, consacrée à « l’actualité de Byzance », rappelle à quel point la connaissance de cet empire reste indispensable pour comprendre l’Europe balkanique (la Serbie, la Grèce, la Bulgarie portent toujours l’empreinte byzantine), le monde russe (le tsar, déformation de « César », se voulait l’héritier direct des empereurs de Constantinople) ou la Turquie contemporaine.
Le livre tire aussi sa force de la capacité de Kaplan à rendre lisibles des épisodes souvent jugés obscurs : la crise iconoclaste (faut-il vénérer les images religieuses ou les détruire ? — un débat qui déchire l’Empire pendant plus d’un siècle, de 726 à 843), les rapports entre l’empereur et le patriarche (le chef de l’Église byzantine, équivalent oriental du pape), le système des thèmes (ces circonscriptions militaro-administratives qui permettent de défendre l’Empire par une délégation du pouvoir aux provinces), ou encore le traumatisme de 1204 — quand les croisés censés défendre la chrétienté saccagent Constantinople avec une férocité qui nourrit chez les Byzantins une rancœur durable envers les Latins, au point de rendre les Turcs presque préférables.
5. Histoire de Byzance, 330-1453 (John Julius Norwich, 1997)

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Diplomate de formation, ancien élève d’Oxford et de l’université de Strasbourg, John Julius Norwich (1929-2018) n’est pas un byzantiniste de métier — ce qui ne l’empêche pas de signer l’un des récits les plus entraînants jamais consacrés à l’Empire d’Orient. Ce volume est la version condensée d’une trilogie publiée entre 1988 et 1995, ramenée ici à environ 500 pages. Norwich y fait défiler les quatre-vingt-huit empereurs de Byzance — et quelques impératrices mémorables — avec un sens aigu de l’anecdote, du portrait et du rythme narratif.
Le livre se lit comme une fresque romanesque peuplée de personnages hauts en couleur : Justinien le bâtisseur, Théodora l’ancienne actrice devenue impératrice, Basile II le « Tueur de Bulgares », Alexis Comnène le diplomate hors pair. Norwich choisit le détail qui frappe, la scène qui reste en mémoire, la bataille qui fait basculer le destin d’un règne. Ce n’est pas un hasard si plusieurs lecteur·ices comparent l’expérience à celle d’une série télévisée — du sang, des trahisons, du génie politique, du fanatisme religieux et des retournements de fortune à répétition.
La contrepartie de cette vivacité, c’est un certain manque de profondeur analytique. Norwich glisse sur les structures administratives, l’économie, l’organisation militaire ; il ne cite pas toujours ses sources avec la rigueur attendue d’un ouvrage universitaire. Mais tel n’est pas son propos. Pour qui dispose déjà d’un socle de connaissances (les quatre livres précédents, par exemple), cette Histoire de Byzance apporte ce que les manuels peinent parfois à fournir : le souffle d’un récit et l’épaisseur humaine de ses protagonistes.
6. Justinien. Le rêve d’un empire chrétien universel (Pierre Maraval, 2016)

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Après les vues d’ensemble, place à la biographie. Professeur émérite d’histoire des religions à la Sorbonne et spécialiste du christianisme ancien, Pierre Maraval (1936-2021) consacre plus de 400 pages à l’empereur qui a porté l’Empire romain d’Orient à son apogée. Justinien (527-565) est un personnage hors norme : né dans une famille de paysans d’Illyrie (les Balkans actuels) sous le nom de Petrus Sabbatius, il épouse Théodora — ancienne actrice et fille d’un montreur d’ours — et poursuit un seul objectif durant près de quarante ans de règne : réformer, agrandir et unifier son empire sous une même foi chrétienne.
Maraval retrace avec minutie les multiples dimensions de cette ambition. Sur le plan juridique, Justinien fait codifier le droit romain dans le Corpus Iuris Civilis, dont l’influence irrigue encore les systèmes juridiques modernes. Sur le plan architectural, il fait édifier la basilique Sainte-Sophie, chef-d’œuvre absolu de l’art byzantin. Sur le plan militaire, ses généraux Bélisaire et Narsès reconquièrent l’Afrique du Nord, l’Italie, la Corse et la Sardaigne. Sur le plan religieux, l’empereur s’engage personnellement dans la définition de l’orthodoxie et lutte contre les hérésies avec une énergie que l’on qualifierait aujourd’hui, sans doute, d’obsessionnelle.
L’apport majeur du livre de Maraval est de montrer les limites de ce rêve impérial. Les reconquêtes occidentales s’avèrent fragiles et coûteuses ; l’unité religieuse reste hors d’atteinte, car la querelle monophysite — le Christ possède-t-il une seule nature divine, ou deux natures, divine et humaine ? — divise durablement les chrétiens d’Orient ; la peste de 541, l’une des plus meurtrières de l’histoire, ravage l’Empire. À la fin de son règne, Justinien n’a réussi ni à restaurer l’Empire romain dans sa totalité, ni à obtenir la concorde doctrinale qu’il recherchait. Le portrait qui se dégage est celui d’un souverain à la fois visionnaire et rigide, dont les ambitions démesurées — guerres de reconquête ruineuses, chantiers colossaux, persécutions religieuses — ont paradoxalement épuisé les finances et les forces vives de l’Empire qu’il voulait régénérer. Une génération après sa mort, l’Empire perd la Syrie, la Palestine et l’Égypte face aux Arabes.
7. La grande stratégie de l’Empire byzantin (Edward N. Luttwak, 2009)

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Changement radical de perspective. Stratège américain de réputation internationale et conseiller au Centre d’études stratégiques de Washington, Edward N. Luttwak aborde Byzance par un angle inhabituel : comment cet empire a-t-il pu survivre plus de mille ans sans jamais disposer d’une supériorité militaire durable ? La réponse, selon Luttwak, ne réside pas dans la force brute mais dans une combinaison subtile de diplomatie, de renseignement, de corruption ciblée, de conversion religieuse et de manœuvre indirecte. Là où Rome écrasait ses ennemis par la puissance de ses légions, Constantinople préférait les contenir, les diviser, les acheter ou les retourner les uns contre les autres.
Ce livre de 450 pages (hors notes) est la suite logique de La grande stratégie de l’Empire romain, publiée par le même auteur en 1976. Luttwak analyse les traités militaires byzantins, la diplomatie impériale, le système fiscal, les techniques d’espionnage et l’évolution tactique de l’armée face à des adversaires aussi divers que les Huns d’Attila, les Perses sassanides, les Arabes ou les Turcs seldjoukides. L’un des apports les plus frappants du livre est la mise en lumière d’un « code opérationnel » byzantin fondé sur l’évitement de la bataille frontale. Plutôt que de chercher l’affrontement décisif — la logique qui domine la pensée militaire occidentale de Napoléon à Clausewitz —, les Byzantins privilégiaient la manœuvre indirecte, le harcèlement, l’achat d’alliés et la déstabilisation de l’ennemi par la diplomatie ou l’espionnage. Si un adversaire était trop puissant pour être vaincu, mieux valait le corrompre, le convertir au christianisme, ou dresser contre lui un autre voisin.
Un avertissement s’impose : ce n’est pas un ouvrage pour néophytes. Luttwak adopte un plan thématique, non chronologique, et suppose connus les grands jalons de l’histoire byzantine. Sans ce bagage, on risque de se perdre entre les différentes vagues d’envahisseurs. Certains historiens lui reprochent aussi une tendance à surinterpréter les sources militaires et à négliger les dimensions culturelles ou religieuses. Ces réserves n’enlèvent rien à l’originalité de la démarche, qui pose une question rarement formulée avec autant de netteté : comment une puissance militairement inférieure peut-elle survivre pendant un millénaire ? La réponse de Luttwak — par l’intelligence stratégique plutôt que par la force — mérite d’être posée à d’autres empires que celui de Constantinople.
8. Les derniers siècles de Byzance, 1261-1453 (Donald M. Nicol, 1972)

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Avec cet ouvrage, on entre dans la période la plus tragique de l’histoire byzantine : les deux derniers siècles, de la reprise de Constantinople aux Latins par Michel VIII Paléologue en 1261 jusqu’à la chute de 1453. Professeur d’histoire et de littérature byzantines au King’s College de Londres, puis directeur de la bibliothèque Gennadios d’Athènes, Donald M. Nicol (1923-2003) y retrace la lente agonie d’un empire qui ne s’est jamais remis du sac de 1204 par les croisés. Le livre, traduit en français aux Belles Lettres, fait environ 530 pages et reste la référence incontournée sur cette période.
Nicol organise son récit en quatre grandes phases, dont les titres résument crûment la trajectoire : les problèmes de la restauration sous Michel VIII, Byzance devenue puissance de second rang sous Andronic II, le « suicide » des guerres civiles au XIVe siècle, et enfin les cent dernières années d’un empire vassalisé par les Turcs. Le tableau est sombre, mais jamais simpliste. L’auteur montre que cet empire moribond fait preuve, au XIVe siècle, d’une remarquable vitalité culturelle et religieuse — c’est l’époque de l’hésychasme (une tradition de prière contemplative qui provoque une véritable guerre théologique), des derniers grands philosophes byzantins, et de l’étonnant rayonnement intellectuel de Mistra, petite cité fortifiée du Péloponnèse devenue le dernier foyer de la pensée grecque avant la conquête ottomane.
Ce qui fait la valeur durable de ce livre, c’est la finesse de l’analyse politique. Nicol met en lumière le jeu d’équilibre impossible auquel se livrent les derniers empereurs, pris en étau entre les ambitions rivales des Latins, des Serbes, des Génois, des Vénitiens et des Ottomans — qui, tous, profitent de l’agonie byzantine à leur manière. Le « suicide » évoqué dans le titre du troisième chapitre n’est pas une métaphore gratuite : les guerres civiles entre prétendants au trône, dans les années 1320-1350, consument les dernières ressources d’un État qui n’a plus les moyens de se payer le luxe de la discorde.
9. La chute de Constantinople, 1453 (Steven Runciman, 1965)

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Il fallait bien que cette liste se termine par la fin. Professeur à Cambridge, déjà auteur d’une monumentale Histoire des croisades et l’un des plus grands médiévistes du XXe siècle, Steven Runciman (1903-2000) consacre ce livre au siège et à la prise de Constantinople par les armées du sultan Mehmet II, le 29 mai 1453. En un peu moins de 350 pages, il reconstitue l’événement dans toutes ses dimensions : les causes lointaines du déclin byzantin, la montée en puissance ottomane, les préparatifs du siège, l’assaut final et ses conséquences pour le monde méditerranéen.
Runciman appuie son récit sur un éventail de sources remarquable : chroniques grecques, slaves, occidentales et turques, dont le croisement permet de restituer les événements avec une précision saisissante. Le livre retrace les efforts désespérés de Constantin XI — dernier empereur, porteur symbolique du prénom du fondateur — pour obtenir un secours occidental qui ne viendra jamais. Car l’Occident chrétien, malgré le choc, a négligé de porter assistance à Constantinople : trop occupé par ses propres querelles, trop méfiant envers ces Grecs « schismatiques », trop lent à mesurer ce qui se joue. Le sultan, lui, ne perd pas de temps. Son artillerie, et notamment l’énorme canon forgé par l’ingénieur hongrois Urbain, finit par avoir raison de la triple enceinte fortifiée de Constantinople, édifiée au Ve siècle sous Théodose II, qui avait repoussé tous les assauts pendant mille ans.
La dernière partie du livre, consacrée au sort de la population vaincue et aux répercussions de l’événement, est sans doute la plus poignante. 1453 est à la fois une date heureuse pour les Turcs — qui gagnent une capitale et s’établissent durablement en Europe — et funeste pour les Grecs, dont la civilisation millénaire s’effondre en un jour. Le paradoxe, c’est que cette catastrophe a profité à ceux-là mêmes qui n’avaient rien fait pour l’empêcher : les lettrés byzantins qui fuient Constantinople vers l’Italie emportent dans leurs bagages des manuscrits grecs, un savoir philologique considérable et une connaissance directe de Platon et d’Aristote que l’Occident latin avait en grande partie oubliée. Cet afflux de savoirs nourrit la Renaissance italienne. C’est par sa chute que Byzance a le plus profondément marqué l’Europe occidentale — et c’est sur ce paradoxe que Runciman referme son livre, sans chercher à le résoudre.