Cité marchande de Flandre occidentale, en Belgique, Ypres devient dès l’automne 1914 l’un des verrous du front occidental. Après les premières semaines de guerre de mouvement, les armées allemandes et alliées tentent chacune de contourner l’adversaire par le nord — une série de manœuvres connues sous le nom de « course à la mer », qui s’achève non par une victoire, mais par l’extension des tranchées de la Suisse jusqu’à la côte. Les troupes britanniques, françaises et belges parviennent à tenir Ypres, mais au prix d’un saillant vulnérable : une avancée en forme de demi-cercle, enfoncée dans le dispositif allemand, dont les défenseurs sont exposés à des tirs venus de trois côtés à la fois.
La première bataille d’Ypres (octobre-novembre 1914) fixe les positions : le corps expéditionnaire britannique stoppe l’avance allemande vers Calais, mais perd la quasi-totalité de ses soldats professionnels. Le front se fige. Au printemps 1915, la deuxième bataille introduit une arme inédite : le 22 avril, l’armée allemande libère 168 tonnes de chlore gazeux sur les lignes françaises, ce qui inaugure la guerre chimique à grande échelle sur le front de l’Ouest. En 1917, la troisième bataille — celle de Passchendaele — coûte à elle seule près de 500 000 victimes dans les deux camps ; c’est aussi lors de ces combats que le gaz moutarde, baptisé « ypérite » d’après le nom de la ville, est employé pour la première fois. Entre 1914 et 1918, le saillant d’Ypres réunit ainsi trois des traits les plus caractéristiques de la Grande Guerre : l’enlisement dans les tranchées, la guerre chimique et la destruction méthodique d’une ville entière sous les bombardements.
Les trois ouvrages présentés ci-dessous abordent ces événements selon trois perspectives : l’histoire militaire des troupes françaises dans le saillant, le récit heure par heure de la première attaque au gaz, et le journal intime d’un territorial breton envoyé au front malgré lui.
1. Les Français à Ypres : 1914-1915 (Yves Buffetaut, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Docteur en histoire, fondateur des éditions Ysec et rédacteur en chef des revues Tranchées et Batailles, Yves Buffetaut consacre ici un ouvrage entier à la présence française dans le saillant d’Ypres — un angle mort de l’historiographie. Ypres est en effet avant tout un lieu de mémoire britannique et canadien — la porte de Menin, les cimetières du Commonwealth, le poème In Flanders Fields de John McCrae — et le rôle des troupes françaises y a longtemps été négligé. L’auteur restitue la chronologie des opérations depuis l’hiver 1914-1915, lorsque l’armée française relève un corps expéditionnaire britannique décimé après la première bataille d’Ypres et prend en charge la défense du saillant. Terrain détrempé, artillerie en nombre insuffisant, combats répétés pour des gains de terrain insignifiants : les troupes françaises s’y épuisent jusqu’au retour partiel des Britanniques en mars 1915.
Par-delà les faits d’armes, Buffetaut identifie les carences logistiques et les erreurs de commandement — en particulier le manque chronique de munitions d’artillerie et le maintien de positions exposées sans moyens de les défendre — qui ont aggravé les pertes des unités françaises. En grand format (21 × 30 cm), Buffetaut s’appuie sur les planches de Jean Restayn et de nombreuses photographies d’époque inédites. Le récit s’achève sur les prémices de la catastrophe du 22 avril 1915, lorsque les Français, repositionnés au nord de la ville, subissent la première attaque au gaz de l’histoire.
2. Ypres, 22 avril 1915 : la première attaque au gaz (Yves Buffetaut, 2003)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
La collection « Un jour de la Grande Guerre » regroupe des titres qui retracent heure par heure une journée décisive du conflit. Buffetaut se concentre sur l’événement qui a fait entrer Ypres dans la mémoire collective. Le 22 avril 1915, en fin d’après-midi, un nuage jaune-vert progresse depuis les lignes allemandes vers les tranchées françaises, entre les villages de Langemarck et de Pilckem. En quelques minutes, les soldats de la 45e division d’infanterie coloniale et de la 87e division territoriale — des Bretons, des Normands, des tirailleurs (soldats nord-africains) et des zouaves (unités d’infanterie alors composées surtout de Français d’Algérie et de métropolitains) — sont asphyxiés par le chlore. Les survivants refluent en désordre. Une brèche de plusieurs kilomètres s’ouvre entre les lignes françaises et canadiennes, jusqu’au canal de l’Yser. Les Allemands s’emparent sans résistance de la crête de Pilckem, mais, comme ils n’avaient pas anticipé une telle efficacité de leur nouvelle arme, ils n’ont positionné ni les réserves ni le ravitaillement nécessaires pour aller plus loin. Ypres ne tombe pas.
Buffetaut reconstitue les préparatifs côté allemand, la chronologie minute par minute de l’attaque, puis la contre-offensive alliée qui permet de colmater la brèche dès le 23 avril. Mais l’épisode dépasse le cadre militaire. Les conventions de La Haye de 1899 et 1907 interdisaient l’emploi de projectiles destinés à répandre des gaz asphyxiants ; l’Allemagne fait alors valoir que le chlore a été libéré depuis des bonbonnes au sol, et non par des obus — subterfuge juridique que les Alliés rejettent. Leur indignation ne les empêche d’ailleurs pas de recourir eux-mêmes aux gaz dès septembre 1915 : lors de la bataille de Loos, dans le nord de la France, ce sont les Britanniques qui en font usage. La guerre chimique s’installe alors durablement des deux côtés du front. Les illustrations de Jean-Olivier Dinand accompagnent 58 photographies d’époque, une vingtaine de clichés en couleur et trois cartes, dont la plupart n’avaient jamais été publiés.
3. Paul Cocho. Mes carnets de guerre et de prisonnier, 1914-1919 (Paul Cocho, Françoise Gatel et Michel Doumenc, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avec Paul Cocho, on change de registre. Ni officier supérieur, ni correspondant de guerre : c’est un père de famille breton de 34 ans, catholique, sous-officier au 74e régiment d’infanterie territoriale de Saint-Brieuc. Les territoriaux — des réservistes plus âgés que les soldats d’active — étaient en principe affectés à des missions de garde et de logistique, à l’arrière du front. Or, en mai 1915, Cocho se retrouve en première ligne au cœur du saillant d’Ypres, quelques jours seulement après la première attaque aux gaz. Ses neuf carnets d’écolier, qu’il conserve sur lui tout au long du conflit et rapporte à Saint-Brieuc à chacune de ses rares permissions, ont été retrouvés des décennies plus tard par sa petite-fille, Françoise Gatel, dans les papiers de famille.
Mais Ypres ne constitue qu’un épisode parmi d’autres dans ces carnets. Promu officier non pas à la sortie d’une école militaire, mais au mérite sur le champ de bataille, Cocho sert ensuite sur d’autres secteurs du front pendant trois ans, avant d’être grièvement blessé en mai 1918 au Chemin des Dames — un plateau escarpé de l’Aisne où se déroule alors une violente offensive allemande. Capturé, opéré par les Allemands, il est transféré dans un camp d’officiers au sud de Dantzig (aujourd’hui Gdańsk). Les derniers carnets documentent la vie en captivité : les colis envoyés par sa femme, les rations insuffisantes, les concerts donnés par les prisonniers russes. Après l’armistice du 11 novembre 1918, Cocho se retrouve à la fois prisonnier et vainqueur dans une Allemagne en pleine révolution — le Kaiser a abdiqué, le drapeau rouge flotte au-dessus du camp. Son rapatriement tarde. L’effondrement de l’État allemand rend les transports incertains, et c’est par le Danemark qu’il finit par regagner la France, en janvier 1919.
Françoise Gatel et Michel Doumenc ont retranscrit l’intégralité de ces neuf carnets sans en modifier un mot et les ont fait publier aux Presses universitaires de Rennes, dans la collection « Mémoire commune », avec une préface de l’historienne Fabienne Bock. L’historien Erwan Le Gall salue le travail, qui confère à Paul Cocho une « gloire littéraire posthume » que lui-même n’aurait sans doute jamais soupçonnée. On trouve ici une autre guerre : au jour le jour, la peur, la faim, la camaraderie — et le lent apprentissage d’un métier de soldat que Cocho n’a jamais choisi.