Unique roman d’Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes est publié en 1913 chez Émile-Paul Frères, après une parution en feuilleton dans La Nouvelle Revue française. On y suit François Seurel, un adolescent de Sologne dont la vie bascule à l’arrivée d’un pensionnaire hors du commun, Augustin Meaulnes. Celui-ci, égaré lors d’une escapade, découvre un domaine mystérieux où se prépare une fête nuptiale et y rencontre Yvonne de Galais, dont il s’éprend aussitôt. De retour à Sainte-Agathe, Meaulnes n’aura de cesse de retrouver ce lieu et cette femme idéalisée. Pressenti pour le prix Goncourt l’année de sa parution, le roman s’est imposé comme l’un des textes les plus traduits et les plus lus de la littérature française — juste derrière Le Petit Prince. Mort au combat en septembre 1914 à vingt-sept ans, Alain-Fournier n’aura rien écrit d’autre.
Si la nostalgie d’un paradis enfui, les amours impossibles et les paysages suspendus dans le temps vous ont touché·e, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. Sylvie (Gérard de Nerval, 1853)

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Sous-titrée « Souvenirs du Valois », cette nouvelle de Gérard de Nerval est parue dans la Revue des deux Mondes en 1853, avant d’être intégrée au recueil Les Filles du feu. Nerval lui-même la considérait comme la meilleure de ses nouvelles, et Julien Gracq la tenait pour le récit le plus enchanté de la langue française. Le lien avec Le Grand Meaulnes n’est d’ailleurs pas fortuit : dès 1913, les premiers lecteurs d’Alain-Fournier pensaient déjà à Sylvie.
Un jeune homme, le narrateur, se partage entre trois figures féminines : Adrienne, une aristocrate entrevue lors d’une ronde enfantine et devenue religieuse ; Aurélie, une actrice de théâtre qu’il admire chaque soir ; et Sylvie, une amie d’enfance du Valois, la seule qui appartienne au monde réel. Entre Paris et les villages de son passé, le narrateur tente de faire le tri entre souvenirs, rêves et désirs — en vain. La chronologie se brouille volontairement : passé et présent cohabitent, les lieux se superposent, et le lecteur perd pied avec une douceur qui ressemble au demi-sommeil. Sous sa limpidité apparente, Sylvie est un texte d’une densité redoutable, ciselé par Nerval dans les dernières années de sa vie, entre internements et retours fiévreux sur les lieux de son enfance.
2. Le Pays où l’on n’arrive jamais (André Dhôtel, 1955)

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Couronné par le prix Femina en 1955, ce roman d’André Dhôtel s’est imposé au fil des décennies comme un classique — d’abord pour adultes, puis adopté par les jeunes lecteur·ice·s avec un enthousiasme que l’auteur n’avait sans doute pas anticipé. Le rapprochement avec Le Grand Meaulnes est presque devenu un lieu commun, et pour cause : on y retrouve le même goût de l’ailleurs, la même quête d’un lieu qui échappe toujours, et la même certitude que les enfants voient juste là où les adultes ne voient plus rien.
Gaspard Fontarelle, fils de marchands forains, grandit à Lominval, un petit bourg des Ardennes, chez sa tante Mademoiselle Berlicaud, tenancière de l’hôtel du Grand Cerf. Le garçon a la réputation de provoquer involontairement des catastrophes. Un jour, il croise un enfant fugitif qui cherche à retrouver « Maman Jenny » et un mystérieux « grand pays ». Ce fugueur se révèle être une fille, Hélène, et Gaspard fait sienne sa quête. Guidé par un cheval pie indomptable — qui ne se calme qu’à son contact —, il traverse forêts, villages et frontières à la poursuite d’un rêve qui, comme le titre l’annonce, se dérobe toujours. Mais Dhôtel n’est pas un auteur cynique : ce qui compte ici, c’est la route, les rencontres et l’entêtement tranquille de deux enfants qui refusent de renoncer.
3. Dominique (Eugène Fromentin, 1863)

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Premier et unique roman d’Eugène Fromentin — qui était avant tout peintre et critique d’art —, Dominique paraît en 1863 dans la Revue des Deux Mondes, dédié à George Sand. Flaubert, qui s’apprêtait à réviser L’Éducation sentimentale, l’a lu d’un trait. Roland Barthes le décrit comme un livre « deux fois solitaire, puisque c’est le seul roman écrit par son auteur, et que cet auteur n’était même pas écrivain ». Le roman est d’inspiration autobiographique : Fromentin y transpose son amour sans issue pour une voisine de La Rochelle, Jenny Chessé, mariée à un autre.
Le récit prend la forme d’une confidence. Un narrateur anonyme fait la connaissance de Dominique de Bray, notable de province retiré sur ses terres des Trembles, marié, père de deux enfants, en apparence parfaitement serein. Mais un événement ravive le passé et Dominique se livre : son enfance campagnarde, ses années de collège, son amitié avec le flamboyant Olivier, et surtout son amour pour Madeleine, une jeune femme de deux ans son aînée, promise à un autre, qu’il n’a cessé d’aimer en silence. L’originalité du livre tient à ce que Fromentin ne raconte pas un échec spectaculaire mais un renoncement choisi — la résolution d’un homme qui a préféré la vie rangée à l’ivresse de la passion, sans que le lecteur sache jamais vraiment si cette sagesse est un triomphe ou une défaite.
4. Peter Ibbetson (George du Maurier, 1891)

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George du Maurier — grand-père de Daphné, pour situer la famille — était d’abord connu comme dessinateur au magazine Punch lorsqu’il eut l’idée d’une histoire. Trop modeste pour l’écrire, il voulut l’offrir à Henry James, qui lui conseilla de s’en charger lui-même. Résultat : Peter Ibbetson, publié en 1891, un roman que les surréalistes adopteront avec ferveur et que Raymond Queneau traduira en français pour Gallimard en 1946.
Né Pierre Pasquier de la Marière, le héros grandit heureux à Passy avant que la mort de ses parents ne le propulse à Londres, chez un oncle tyrannique qui le rebaptise Peter Ibbetson. Coupé de ce bonheur premier, le jeune homme traîne une vie terne d’architecte — jusqu’au jour où il découvre le « rêver-vrai » : la faculté de revivre dans ses rêves, avec une précision surnaturelle, les lieux et les visages de son passé. Mieux encore, il retrouve dans ces rêves partagés Mimsey Seraskier, sa compagne de jeux devenue duchesse. Quand la vie réelle vire à la tragédie — un meurtre, un procès, l’enfermement —, c’est dans le sommeil que Peter et Mimsey reconstruisent un monde à eux. On tient là un roman où la vie intérieure finit par supplanter la réalité, un amour qui n’existe qu’en rêve — et qui n’en est pas moins vrai. André Breton s’en est emparé ; le film de Henry Hathaway (1935), avec Gary Cooper, en a tiré un mélodrame onirique qui n’a rien perdu de son étrangeté.
5. À la recherche du temps perdu – Tome 1 : Du côté de chez Swann (Marcel Proust, 1913)

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Publié à compte d’auteur chez Grasset le 14 novembre 1913 — la même année que Le Grand Meaulnes, coïncidence notable —, Du côté de chez Swann est le premier volume d’À la recherche du temps perdu. Refusé par plusieurs éditeurs, dont les Éditions de la Nouvelle Revue française (qui se raviseront vite), le livre n’a pas trop mal vieilli depuis.
Le roman s’ouvre sur les souvenirs d’enfance du narrateur à Combray, village de province où il séjourne chez sa tante Léonie. C’est là que surgit l’épisode que tout le monde connaît, même ceux qui n’ont jamais ouvert Proust : une madeleine trempée dans du tilleul déclenche l’afflux de souvenirs enfouis et ressuscite Combray dans sa totalité. La deuxième partie, « Un amour de Swann », dépeint la passion dévorante de Charles Swann — voisin cultivé de la famille — pour Odette de Crécy, dans le monde feutré et impitoyable des salons parisiens. La troisième partie, plus brève, évoque les rêveries du narrateur sur les voyages que la maladie lui interdit. Si Alain-Fournier cherchait un domaine perdu, Proust, lui, a trouvé le mécanisme pour le faire revenir : la mémoire involontaire, cette embuscade que nous tendent une saveur ou une odeur pour nous restituer le passé intact — et avec lui, tout ce qu’on croyait oublié.
6. Retour à Brideshead (Evelyn Waugh, 1945)

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Considéré par Evelyn Waugh lui-même comme son plus grand roman, Retour à Brideshead (traduit en français par Georges Belmont chez Robert Laffont) est classé 80ᵉ dans la liste des cent meilleurs romans de langue anglaise établie par le Time Magazine. Loin de ses satires mordantes habituelles, Waugh signe ici un roman élégiaque, nourri par la nostalgie d’un monde en train de disparaître.
Le jeune Charles Ryder, étudiant à Oxford dans les années 1920, se lie d’amitié avec Sebastian Flyte, fils cadet d’une grande famille aristocratique, aussi séduisant qu’instable, qui l’introduit à Brideshead, le domaine ancestral des Flyte dans le Wiltshire. Charles y découvre le catholicisme des Flyte, omniprésent, qui pèse sur chacun des membres de la famille — de Lady Marchmain, dévote inflexible, à Lord Marchmain, exilé volontaire à Venise. Les années passent : Sebastian sombre dans l’alcoolisme, Charles épouse sans conviction, puis entame une liaison avec Julia, la sœur de Sebastian. Mais la guerre, la maladie et le poids de la foi viennent tout compliquer. Quand Charles, devenu officier, retrouve Brideshead réquisitionné par l’armée, c’est un monde entier qui a basculé. Comme François Seurel, Charles Ryder est un narrateur hanté par un bonheur révolu dont il mesure le prix trop tard — à ceci près que Waugh y ajoute l’alcool, le catholicisme et une bonne dose de cynisme britannique.
7. La Porte étroite (André Gide, 1909)

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Premier grand succès littéraire d’André Gide, La Porte étroite paraît en 1909. Gide la conçoit comme un pendant à L’Immoraliste : si ce dernier montrait les dégâts de la jouissance sans frein, le nouveau récit examine ceux du sacrifice poussé à l’extrême. Le titre renvoie à l’Évangile de Luc (XIII, 24) : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. » L’ironie est que la critique de l’époque, aveugle à la dimension satirique, y a vu un roman d’édification — ce qui a fait grincer les dents de Gide.
Jérôme, le narrateur, aime depuis l’enfance sa cousine Alissa. Ils partagent des lectures, des promenades dans le jardin de Fongueusemare près du Havre, et une ferveur religieuse protestante qui cimente leur lien. Tout les destine au mariage. Mais Alissa, traumatisée par l’infidélité de sa mère et nourrie d’un idéal de pureté toujours plus intransigeant, repousse indéfiniment les fiançailles. Elle se persuade qu’elle doit s’effacer — d’abord pour laisser le champ libre à sa sœur Juliette, elle aussi amoureuse de Jérôme, puis pour ne pas faire obstacle entre Jérôme et Dieu. Elle s’enlaidit, appauvrit sa pensée, espace ses lettres. Jérôme, « flasque caractère » de l’aveu même de Gide, se plie à cette ascèse sans révolte. Le journal intime d’Alissa, révélé après sa mort, constitue la pièce maîtresse du récit : on y découvre une femme qui n’a jamais cessé d’aimer Jérôme — charnellement, désespérément — et dont la vocation mystique est aussi un refuge contre le désir.
8. Le Blé en herbe (Colette, 1923)

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Publié en 1923, Le Blé en herbe est le premier roman que Colette signe de son seul nom. Né sous forme de textes brefs dans le quotidien Le Matin, le récit a vu sa publication interrompue par la rédaction du journal quand celle-ci a deviné le tour que prenait l’intrigue. Pas de scandale pourtant à la parution en volume chez Flammarion — il faudra attendre l’adaptation cinématographique de Claude Autant-Lara en 1954, avec Edwige Feuillère, pour que la controverse éclate vraiment.
Phil, seize ans, et Vinca, quinze ans, se connaissent depuis toujours. Chaque été, leurs familles louent ensemble une villa au bord de la mer, en Bretagne, près de Saint-Malo. Mais cet été-là est différent : l’adolescence a fait son travail silencieux, et rien n’est plus comme avant. Tandis que Vinca prend conscience de son pouvoir de séduction et commence à regarder les femmes de son entourage autrement, Phil noue une liaison secrète avec Mme Dalleray, une femme plus âgée que le récit désigne sous le nom de « la dame en blanc ». Quand celle-ci disparaît aussi abruptement qu’elle était apparue, Phil et Vinca se retrouvent face à face, changés, incapables de revenir à l’innocence d’avant. La force de Colette est de ne juger personne : elle décrit la fin de l’enfance avec une précision de naturaliste et une tendresse sans complaisance, dans un roman bref qui a la durée exacte d’un été — et qui en laisse, une fois refermé, la même mélancolie tiède.