Publié le 26 mai 1897, Dracula est un roman épistolaire de l’écrivain irlandais Bram Stoker. Composé de lettres, de journaux intimes et d’articles de presse, il raconte l’affrontement entre le comte Dracula — un aristocrate vampire transylvain — et un groupe mené par le professeur Abraham Van Helsing, après que le jeune clerc de notaire Jonathan Harker a découvert la nature de son hôte dans les Carpates. Le roman s’est imposé comme le texte décisif de la littérature vampirique, héritier direct de Carmilla de Sheridan Le Fanu et du Vampyre de John Polidori. Adapté plus de deux cents fois au cinéma seul, sans compter la télévision et le théâtre, Dracula a fait du comte le vampire le plus célèbre de la culture populaire.
Si vous venez de refermer le roman de Stoker et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine — au sens propre comme au figuré.
1. Le Vampyre (John Polidori, 1819)

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Avant Dracula, avant Carmilla, il y eut Le Vampyre. Cette courte nouvelle, rédigée par John Polidori à partir d’un brouillon de Lord Byron, est le premier récit en prose à avoir imposé le vampire comme figure littéraire. Elle naît lors d’un été légendaire : en 1816, à la Villa Diodati, sur les rives du lac de Genève, Byron, Polidori, Percy Shelley et Mary Godwin (future Mary Shelley) se lancent le défi d’écrire chacun une histoire de fantôme. Mary Godwin pose les bases de Frankenstein ; Polidori, lui, donne vie à Lord Ruthven.
Le jeune Aubrey, aristocrate anglais naïf et fortuné, se lie avec le mystérieux Lord Ruthven, gentleman glacial dont le charme n’a d’égal que la capacité de nuisance. Leur périple à travers l’Europe va coûter la vie à tous ceux qui croisent la route de Ruthven — y compris Ianthe, une jeune Grecque dont Aubrey s’était épris. L’un des tours de force du texte tient à la figure du vampire aristocrate que Polidori invente ici de toutes pièces : là où le folklore ne connaissait que des cadavres boursouflés qui hantaient les villages des Balkans, Lord Ruthven fréquente les salons londoniens, manipule la bonne société et dévore ses proies avec une élégance glaçante. On tient là le moule exact dans lequel Stoker, près de quatre-vingts ans plus tard, coulera son comte Dracula.
Précisons que Polidori, alors secrétaire et médecin personnel de Byron, avait avec le poète une relation pour le moins houleuse — et il est difficile de ne pas voir dans Ruthven un portrait à peine voilé de son employeur. Le vampire comme règlement de comptes professionnel : voilà un concept qui n’a pas pris une ride.
2. Carmilla (Sheridan Le Fanu, 1872)

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Publié vingt-cinq ans avant Dracula, ce court roman de l’Irlandais Sheridan Le Fanu est l’autre grand ancêtre du roman vampirique moderne — et Bram Stoker lui-même a reconnu sa dette envers ce texte. Laura, fille d’un gentilhomme anglais installé en Styrie (province autrichienne), mène une existence solitaire dans un château isolé. Tout change lorsqu’un accident de carrosse amène sous leur toit la ravissante Carmilla, une jeune inconnue dont la mère confie la garde au père de Laura avant de disparaître.
Entre les deux jeunes femmes se noue une relation aussi intense qu’ambiguë. Carmilla abreuve Laura de déclarations ardentes, la serre contre elle avec une ferveur qui met la narratrice mal à l’aise autant qu’elle la fascine. Pendant ce temps, une étrange maladie se répand dans la région et Laura elle-même sombre dans une torpeur croissante. On devinera assez vite la nature de Carmilla — en réalité la comtesse Mircalla de Karnstein, vampire plusieurs fois centenaire — mais l’intérêt du récit ne réside pas dans la surprise. Il est tout entier dans l’atmosphère de séduction trouble et d’angoisse sourde que Le Fanu installe avec une patience redoutable : le décor gothique (château, forêts, chapelles en ruines), la naïveté de Laura, la beauté vénéneuse de Carmilla — tout fonctionne comme un piège qui se referme à bas bruit.
Carmilla a par ailleurs la particularité d’être l’un des premiers textes de la littérature anglophone à aborder l’homosexualité féminine — même si, dans l’Angleterre puritaine de l’époque, le désir entre femmes ne pouvait se formuler que sous le déguisement de la monstruosité. Le personnage du baron Vordenburg, chasseur de vampires érudit, préfigure directement le Van Helsing de Stoker. Et Carmilla pose déjà les codes qui deviendront le canon du genre : le pieu dans le cœur, la décapitation, l’incinération du corps. Tout est là, vingt-cinq ans avant le comte.
3. Je suis une légende (Richard Matheson, 1954)

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Et si le vampire n’avait rien de surnaturel ? Et si c’était une pandémie, un bacille, une affaire de biologie ? En 1954, Richard Matheson prend le mythe à rebrousse-poil et le transplante en pleine science-fiction post-apocalyptique. Robert Neville est le dernier être humain sur Terre — ou du moins le croit-il. Un virus foudroyant a transformé le reste de l’humanité en créatures nocturnes assoiffées de sang. Chaque nuit, ses anciens voisins assiègent sa maison de Los Angeles. Chaque jour, il répare ses barricades, accroche de l’ail à ses fenêtres et part traquer les dormeurs dans leurs refuges.
Le roman est court (à peine deux cents pages), sec et brutal. Mais sa force ne tient pas qu’au suspense : elle tient au renversement moral que Matheson opère dans ses dernières pages. À mesure que Neville tente de comprendre scientifiquement l’épidémie, il découvre que les vampires ne sont pas tous les mêmes — certains ont retrouvé une forme d’organisation sociale. Et que dans ce monde nouveau, l’anomalie, la créature terrifiante dont on raconte l’histoire pour effrayer les enfants… c’est lui.
Le titre prend alors tout son sens : Neville n’est pas une légende parce qu’il est un héros, mais parce qu’il est devenu le monstre des autres. Ce retournement a irrigué toute la fiction d’horreur qui a suivi. George A. Romero a reconnu s’en être directement inspiré pour La Nuit des morts-vivants (1968). Quant aux trois adaptations cinématographiques du roman (dont celle avec Will Smith en 2007), aucune n’a eu le cran de conserver cette fin — ce qui suffit à justifier la lecture du livre.
4. Salem (Stephen King, 1975)

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Stephen King n’a jamais fait mystère de son intention : Salem est sa réponse à la question « que se passerait-il si Dracula débarquait dans une petite ville américaine des années 1970 ? ». Son deuxième roman publié (après Carrie) suit le retour de l’écrivain Ben Mears à Salem, bourgade du Maine où il a grandi. Mears est hanté par Marsten House, une demeure lugubre perchée sur une colline, qui l’a terrorisé enfant. La maison vient d’être rachetée par deux antiquaires : l’affable Straker et son associé invisible, un certain Barlow.
Peu après leur arrivée, un enfant disparaît. Puis un autre tombe malade et meurt d’anémie. Puis les morts se relèvent. L’horreur gagne Salem de maison en maison, de famille en famille, avec la logique implacable d’une contagion — car c’est bien de cela qu’il s’agit, et King excelle à montrer comment une communauté entière peut basculer dans le cauchemar. Ben Mears, le professeur de littérature Matt Burke et le jeune Mark Petrie forment un petit groupe de résistants qui tente de remonter jusqu’à la source du mal.
Si Dracula était un roman victorien sur l’intrusion de l’archaïque dans la modernité, Salem est un roman sur la fragilité des communautés rurales américaines — sur leurs secrets, leurs lâchetés, leur propension à regarder ailleurs. King a confié que le scandale du Watergate avait nourri son écriture : l’idée qu’une corruption silencieuse puisse ronger une communauté de l’intérieur, à l’insu de tous. Les vampires, ici, respectent les règles classiques (crucifix, ail, pieu, invitation à franchir le seuil) et n’ont rien de romantique. Ils sont une maladie, et la ville de Salem en est le patient zéro.
5. Entretien avec un vampire (Anne Rice, 1976)

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Avec Entretien avec un vampire, Anne Rice a accompli quelque chose d’inédit : elle a donné la parole au monstre. Dans un hôtel de San Francisco, un journaliste recueille le témoignage d’un homme pâle et magnétique qui prétend être un vampire. Cet homme, Louis de Pointe du Lac, raconte sa vie depuis la Louisiane de la fin du XVIIIe siècle, où un certain Lestat de Lioncourt — flamboyant, cruel, terriblement séduisant — l’a transformé contre sa volonté.
Louis est un vampire qui refuse sa condition : il répugne à tuer des humains, se nourrit de sang animal, et passe l’éternité rongé par la culpabilité, à se demander si Dieu existe et ce que cela signifie d’être damné. Lestat, à l’inverse, est un prédateur joyeux qui ne s’embarrasse d’aucun scrupule moral. Pour retenir Louis auprès de lui, il transforme Claudia, une fillette de cinq ans, en vampire — et condamne ainsi un esprit qui va mûrir et vieillir à rester prisonnier d’un corps d’enfant. La cohabitation des trois vampires, qui durera soixante-cinq ans, finira par voler en éclats, et le récit se déplacera à Paris, au sinistre Théâtre des Vampires, où sévit l’énigmatique Armand.
Premier volume des Chroniques des Vampires, ce roman a bouleversé l’image du vampire dans la fiction contemporaine. Fini le monstre folklorique repoussé par un crucifix : les vampires de Rice sont des créatures tourmentées, philosophes, sensuelles, capables d’amour et de deuil. Le succès du livre (et de son adaptation au cinéma en 1994, avec Tom Cruise et Brad Pitt) a ouvert la voie à toute une littérature vampirique introspective dont on mesure encore l’influence — et dont certains héritiers, il faut bien le dire, n’ont retenu que le glamour.
6. Rêve de Fevre (George R.R. Martin, 1982)

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Bien avant Le Trône de fer, George R.R. Martin a écrit un roman de vampires sur le Mississippi. Et il serait dommage de le laisser dans l’ombre de Westeros. En 1857, le capitaine Abner Marsh — colosse bourru, mal dégrossi, passionné de bateaux à vapeur — voit sa compagnie fluviale au bord de la faillite. Un certain Joshua York, dandy fortuné et pâle comme un linge, lui propose un marché irrésistible : il finance la construction du plus rapide et du plus somptueux vapeur du fleuve, le Rêve de Fevre, à condition d’en choisir les destinations et de ne jamais être dérangé dans sa cabine — dont il ne sort qu’à la nuit tombée.
Marsh accepte, évidemment. Mais une vague de meurtres sanglants ne tarde pas à suivre le sillage du navire, et la vérité finit par émerger : York est un vampire, né en France en 1785, qui a conçu un élixir capable de libérer les siens de leur soif de sang humain. Son projet de réconciliation entre humains et vampires va se fracasser contre Damon Julian, un vampire multiséculaire qui règne sur les ténèbres du Deep South et n’a aucune intention de renoncer à ses habitudes alimentaires.
Ce qu’on retrouve ici, c’est tout le talent de Martin pour bâtir des personnages que l’on ne peut pas ranger dans des cases, et des alliances que le moindre secret suffit à faire imploser. Le contexte historique — l’Amérique esclavagiste à la veille de la guerre de Sécession — n’est pas un simple décor : le parallèle entre l’asservissement des humains par les vampires et l’esclavage est posé sans lourdeur, mais sans détour. On a souvent décrit ce roman comme la rencontre entre Bram Stoker et Mark Twain — et il est difficile de trouver meilleur argument de vente.
7. Anno Dracula (Kim Newman, 1992)

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Voici la question que pose Kim Newman : et si Van Helsing avait échoué ? Et si Dracula, au lieu d’être détruit à la fin du roman de Stoker, avait vaincu ses adversaires, épousé la reine Victoria et pris le titre de prince consort ? Anno Dracula se déroule dans ce Londres alternatif de 1888, où les vampires sont devenus des citoyens à part entière — et où les humains qui refusent la « transformation » sont de plus en plus marginalisés.
Dans cette uchronie, un tueur surnommé Scalpel d’Argent assassine des prostituées vampires à Whitechapel. L’enquête est menée par un duo improbable : Charles Beauregard, un agent humain du Diogene’s Club (le club secret dirigé par Mycroft Holmes, oui, celui-là même), et Geneviève Dieudonné, une vampire française vieille de quatre siècles qui n’a rien perdu de son humanité. Une bonne part du plaisir vient du vertige référentiel que Newman orchestre avec un appétit manifeste : on y croise Oscar Wilde, le Dr Jekyll, le Dr Moreau, le professeur Moriarty, et même Bram Stoker lui-même, présenté ici comme un auteur dont le roman a été censuré par le régime.
Anno Dracula est donc à la fois un roman d’horreur, un polar victorien, une satire politique et un jeu de piste littéraire truffé de références à débusquer. Mais derrière le jeu, Newman pose une question qui dérange : que signifie la « monstruosité » dans une société qui l’a institutionnalisée ? Le roman a donné naissance à une série de plusieurs volumes (Le Baron Rouge Sang, Le Jugement des larmes, Johnny Alucard…), chacun ancré dans une époque différente du XXe siècle.
8. Laisse-moi entrer (John Ajvide Lindqvist, 2004)

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Oubliez les châteaux transylvains et les salons de la Nouvelle-Orléans. Ici, le décor est Blackeberg, une banlieue ouvrière de Stockholm au début des années 1980 — un ensemble de barres d’immeubles sans âme ni histoire, où l’ennui le dispute à la misère sociale. Oskar, douze ans, est le souffre-douleur de sa classe. Intelligent, solitaire, il collectionne les coupures de presse sur les faits divers criminels et passe ses soirées à poignarder les arbres de la cour avec un couteau de cuisine — sa façon à lui de rêver vengeance.
Un soir, une nouvelle voisine apparaît : Eli, une enfant étrange qui ne sort que la nuit, ne semble jamais manger et se promène en t-shirt sous la neige. Une complicité profonde se noue entre eux — celle de deux exclus qui n’ont personne d’autre. Mais des morts violentes se multiplient dans le quartier depuis l’arrivée d’Eli, et Oskar finit par comprendre ce qu’est Eli : un vampire vieux de plusieurs siècles, piégé dans un corps d’enfant.
John Ajvide Lindqvist, ancien prestidigitateur et humoriste de stand-up reconverti en romancier (les voies de la littérature sont impénétrables), livre ici bien plus qu’un récit de vampire. Laisse-moi entrer est un inventaire méthodique de la violence ordinaire : harcèlement scolaire, alcoolisme, pédophilie, solitude des banlieues. Le vampire n’est pas le seul monstre du livre — ni même le pire. Adapté au cinéma en 2008 sous le titre Morse par Tomas Alfredson (puis en 2010 dans un remake américain), le roman reste bien plus dense que ses transpositions à l’écran, ne serait-ce que par la complexité du personnage d’Eli, dont l’identité recèle des secrets que les films n’ont fait qu’effleurer.
9. L’Historienne et Drakula (Elizabeth Kostova, 2005)

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En 1972, dans une vieille maison d’Amsterdam, une adolescente tombe sur un livre ancien dans la bibliothèque de son père. Toutes les pages sont vierges, à l’exception d’une seule, qui porte la gravure d’un dragon et un unique mot : Drakula. Cette découverte va l’entraîner sur les traces du passé secret de son père — et, par ricochet, sur celles du voïvode Vlad III de Valachie, dit l’Empaleur, la figure historique qui a inspiré le personnage de Stoker.
Le roman fonctionne par récits emboîtés sur trois époques : on suit en parallèle la quête du professeur Rossi, mentor disparu dans des circonstances troublantes, celle de Paul, son étudiant parti à sa recherche dans les années 1950, et celle de la narratrice elle-même, des décennies plus tard. Le tout nous fait voyager d’Istanbul à Budapest, de la Bulgarie aux Pyrénées-Orientales, sans oublier les monastères orthodoxes et les bibliothèques universitaires d’Europe centrale — sur fond de Guerre froide et de vestiges de l’Empire ottoman.
Elizabeth Kostova a mené près de dix ans de recherches historiques avant de publier ce premier roman, et le résultat est un texte saturé de détails sur Vlad Tepes, sur l’histoire des Balkans et sur les légendes vampiriques de la région. L’Historienne et Drakula n’est pas un roman d’horreur — les frissons y sont rares et feutrés — mais plutôt un thriller érudit où la traque se fait à coups d’archives, de lettres anciennes et de manuscrits oubliés. Si vous avez aimé dans Dracula le plaisir du roman épistolaire et l’atmosphère d’une Europe chargée de secrets, vous tenez là votre prochaine lecture.