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Que lire après « American Psycho » de Bret Easton Ellis ?

Que lire après « American Psycho » de Bret Easton Ellis ?

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Publié en 1991 aux États-Unis (et traduit en français par Alain Defossé), American Psycho est le troisième roman de Bret Easton Ellis. On y suit Patrick Bateman, golden boy de Wall Street âgé de 26 ans, dont l’existence se partage entre restaurants huppés de Manhattan, obsessions vestimentaires et pulsions meurtrières d’une violence extrême. Refusé par son éditeur initial, Simon & Schuster, en raison de son contenu jugé insoutenable, le manuscrit a finalement été récupéré par Alfred A. Knopf et s’est depuis écoulé à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde. Charge féroce contre la société de consommation sous l’ère Reagan, le roman a été adapté au cinéma en 2000 par Mary Harron, avec Christian Bale dans le rôle principal.

Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici des romans qui partagent avec American Psycho un goût prononcé pour les narrateurs peu recommandables, la critique sociale acide et une certaine allergie au confort moral.


1. Glamorama (Bret Easton Ellis, 1998)

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Victor Ward est mannequin, un peu acteur, et creux comme un slogan publicitaire. À New York, il s’affaire à lancer la boîte de nuit la plus branchée du moment, navigue entre les célébrités (Naomi Campbell, Calvin Klein et consorts défilent à chaque page) et trompe sa copine top-modèle sans que cela semble peser sur ce qui lui tient lieu de conscience. Ellis pousse ici le name-dropping à un degré quasi parodique : chaque scène croule sous les noms de marques, de créateurs et de stars, au point que le lecteur·ice finit par ne plus savoir si l’on est dans un roman ou dans un numéro de Vanity Fair qui aurait dégénéré.

Puis le décor bascule. Victor se retrouve embarqué dans une affaire d’espionnage en Europe, recruté par un certain F. Fred Palakon contre 300 000 dollars pour retrouver une ex-petite amie à Londres. La satire du monde de la mode vire alors au thriller paranoïaque, où mannequins et célébrités se révèlent impliqués dans des réseaux terroristes. La frontière entre réalité et mise en scène n’existe tout simplement plus — des équipes de tournage fantômes semblent filmer chaque instant de la vie de Victor, sans qu’on sache jamais si elles existent vraiment ou si le roman lui-même est devenu un plateau de cinéma.

Là où American Psycho radiographiait le vide derrière le costume trois-pièces, Glamorama s’attaque à l’ère de l’image et de la célébrité comme fin en soi. Victor Ward n’est pas un psychopathe : il est pire, il n’est rien du tout. Un mannequin — au sens le plus littéral du terme — que des forces qu’il ne comprend pas déplacent comme un accessoire de vitrine. Plus inquiétant, en définitive, que Patrick Bateman.


2. Moins que zéro (Bret Easton Ellis, 1985)

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Premier roman d’Ellis, écrit alors qu’il n’avait que vingt et un ans, Moins que zéro lui a valu un succès immédiat et une réputation de sale gosse des lettres américaines qu’il n’a jamais cherché à démentir. Le titre fait référence à une chanson d’Elvis Costello — et le contenu est à l’avenant : Clay, dix-huit ans, revient à Los Angeles pour les vacances de Noël après un semestre dans le New Hampshire. Il y retrouve ses amis d’enfance, tous aussi fortunés et aussi perdus que lui.

De fête en fête, de bar en boîte de nuit, Clay erre dans une ville où les panneaux publicitaires affichent l’injonction « Disparaître ici ». Cocaïne, alcool, relations sexuelles sans aucun désir — tout le monde consomme tout, tout le temps, et personne ne ressent quoi que ce soit. Ellis ne juge pas, ne commente pas : il se contente de poser une caméra froide sur le néant doré de cette jeunesse californienne, avec des phrases courtes, sèches, presque cliniques.

Moins spectaculaire dans l’horreur qu’American Psycho, Moins que zéro n’en est pas moins dévastateur. Les scènes les plus atroces surviennent presque par accident, noyées dans le flux monotone des soirées et des lignes de coke. C’est un roman qui ne crie jamais, mais dont le calme plat glace davantage que la violence — et qui contient déjà, en germe, toute la fureur des livres à venir.


3. Fight Club (Chuck Palahniuk, 1996)

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Le narrateur — il n’a pas de nom, le détail compte — est un cadre insomniaque coincé dans un appartement meublé en catalogue IKEA. Sa vie est si parfaitement calibrée qu’elle en devient suffocante. Tout change quand il rencontre Tyler Durden, vendeur de savon artisanal (fabriqué, petit détail, à partir de graisse humaine récupérée dans les bennes de cliniques de liposuccion) et anarchiste de génie. Ensemble, ils fondent le Fight Club : un club de combat clandestin où des hommes en costume-cravate se défoncent le portrait à mains nues le week-end, avant de retourner sagement au bureau le lundi.

Mais le Fight Club n’est qu’une première étape. Tyler Durden a des ambitions autrement plus vastes : le Projet Chaos, un programme de sabotage à grande échelle destiné à faire s’effondrer la société de consommation. Le roman déraille alors méthodiquement, jusqu’à un retournement final qui oblige à relire tout ce qui précède sous un jour radicalement différent.

Si Patrick Bateman incarne le système jusqu’à la caricature sanglante, Tyler Durden en est le négatif photographique : il veut tout détruire, à commencer par lui-même. Les deux romans partagent la même colère sourde contre un monde où les individus se définissent par ce qu’ils possèdent — mais Palahniuk, lui, propose une réponse (certes discutable et à ne pas essayer chez vous).


4. Monstres invisibles (Chuck Palahniuk, 1999)

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Shannon McFarland a tout ce que la société américaine considère comme désirable : la jeunesse, la beauté, un petit ami, une carrière de mannequin en pleine ascension. Et puis un jour, une balle perdue lui arrache la mâchoire. Shannon devient un monstre invisible — si défigurée que les gens détournent le regard et font comme si elle n’existait pas. Ironique, pour quelqu’un dont le métier consistait précisément à être regardée.

C’est à l’hôpital que Shannon rencontre Brandy Alexander, transsexuelle flamboyante sur le point de subir son opération définitive. Brandy lui propose de tout recommencer, de se réinventer une identité, et l’entraîne dans un road-trip à travers les États-Unis et le Canada qui ressemble à une fuite en avant permanente. Le récit, volontairement fragmenté, saute d’une époque à l’autre, sème des indices qui ne prennent sens que tardivement, et réserve un enchaînement de révélations finales dont il serait criminel de dire quoi que ce soit ici.

Palahniuk a en réalité écrit ce roman avant Fight Club, mais les éditeurs l’ont d’abord refusé — trop dérangeant, apparemment (il faut croire qu’un club de combat clandestin passait mieux qu’un mannequin sans mâchoire). Derrière le road-movie trash et les coups de théâtre, Monstres invisibles est un roman sur l’identité comme costume, qu’on peut enfiler, arracher et recoudre à volonté — et sur ce qu’il reste d’une personne quand on lui retire tout ce qui la rendait visible.


5. L’assassin qui est en moi (Jim Thompson, 1952)

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Lou Ford est adjoint du shérif à Central City, petite ville assoupie du Texas. Affable, serviable, un brin simplet en apparence — le voisin idéal, le collègue sans histoires, le type que personne ne remarque. Sauf que Lou Ford est aussi un sociopathe méthodique, parfaitement conscient de la « petite maladie » qui sommeille en lui depuis l’adolescence et qu’il a, jusqu’ici, réussi à tenir en laisse. L’arrivée en ville de Joyce Lakeland, une prostituée liée à une affaire de chantage qui implique un notable local, va tout faire sauter.

Le coup de maître de Jim Thompson est d’avoir confié le récit à Lou lui-même. On est dans sa tête, prisonnier de sa logique, et c’est terrifiant précisément parce que cette logique se tient. Lou ne délire pas, ne hurle pas : il raisonne, il justifie, il planifie — avec la politesse et le calme d’un homme qui vous tiendrait la porte avant de vous poignarder dans le dos. Chaque meurtre entraîne une complication, chaque complication appelle un nouveau meurtre, et l’engrenage ne connaît qu’une seule direction.

Publié en 1952, L’assassin qui est en moi (longtemps connu en France sous le titre Le démon dans ma peau, dans une traduction tronquée) est un ancêtre direct d’American Psycho. Patrick Bateman et Lou Ford partagent cette même capacité à dissimuler le monstrueux sous le respectable, ce même récit à la première personne qui rend le lecteur·ice complice malgré lui·elle. À la différence d’Ellis, qui écrivait à l’ère du fric et des cartes de visite en papier vergé, Thompson plantait son décor dans l’Amérique profonde des années 1950 — preuve que le mal n’a besoin ni de Wall Street ni de costumes Armani pour prospérer.


6. Une ordure (Irvine Welsh, 1998)

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Le brigadier Bruce Robertson, de la police d’Édimbourg, est raciste, homophobe, misogyne, cocaïnomane, corrompu, manipulateur et d’une mauvaise foi olympique. En somme, un individu complet. Chargé d’enquêter sur le meurtre d’un jeune homme noir, Robertson n’a pas la moindre intention de résoudre l’affaire : ce qui l’intéresse, c’est d’obtenir une promotion — quitte à saboter méthodiquement ses collègues —, puis de filer en vacances à Amsterdam pour un séjour dont le programme se résume à trois rubriques — alcool, drogues et prostituées.

Irvine Welsh, déjà célèbre pour Trainspotting, fait le pari risqué de donner la parole à cette ordure (le titre ne ment pas) pendant plus de cinq cents pages. Le résultat est à la fois hilarant et abject. Robertson ment, triche, humilie tout le monde autour de lui, et le lecteur·ice se retrouve enfermé·e dans cette conscience crasseuse avec, pour seul contrepoint, les interventions d’un ver solitaire — oui, un ténia, logé dans les intestins de Robertson — qui s’adresse à son hôte dans un phrasé de plus en plus élaboré au fil du roman. Ce n’est même pas la chose la plus étrange du livre.

Car sous la farce immonde, Welsh dissimule une mécanique bien plus retorse. La fin du roman éclaire rétrospectivement tout ce qui précède et révèle les brèches que Robertson s’acharnait à colmater avec la haine et les excès. Le parallèle avec American Psycho s’impose : même principe du narrateur odieux qu’on ne peut s’empêcher de lire, même satire corrosive d’un milieu (Wall Street chez Ellis, la police chez Welsh), et même vertige quand on réalise que le monstre est aussi, à sa manière, une victime — sans que cela excuse quoi que ce soit.


7. L’Orange mécanique (Anthony Burgess, 1962)

Couverture du livre L'Orange mécanique de Anthony Burgess

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Dans un futur proche — celui de 1962 est devenu, à bien des égards, notre quotidien — le jeune Alex, quinze ans, règne sur sa bande de « drougs » (Pierrot, Jo et Momo dans l’édition française). Leur programme de soirée type : boire du « moloko » drogué au Korova Milkbar, puis se livrer à ce qu’Alex appelle avec délectation l’« ultraviolence » — agressions, cambriolages, viols, le tout sur fond de musique classique, car Alex voue un culte absolu à Beethoven.

Trahi par ses compagnons et arrêté pour meurtre, Alex subit en prison le traitement Ludovico, une thérapie par aversion qui le rend physiquement incapable de toute violence — mais aussi, et Burgess y tient, incapable d’écouter la Neuvième Symphonie sans vomir. Le voilà « guéri », relâché dans la nature, inoffensif et vulnérable. Et le roman pose alors sa vraie question : un homme privé de la liberté de choisir le mal est-il encore un homme ?

Burgess, qui était linguiste et compositeur en plus d’être romancier, a doté Alex d’une langue entièrement inventée, le nadsat, argot hybride anglo-russe qui déroute à la lecture mais finit par devenir étrangement addictif. C’est aussi ce qui rapproche le roman d’American Psycho : dans les deux cas, la langue du narrateur est l’instrument même de la séduction — et du malaise. On rit avec Alex comme on rit (jaune) avec Bateman, et c’est précisément ce rire qui pose problème. Stanley Kubrick en a tiré un film en 1971 qui a éclipsé le roman dans la mémoire collective, mais le livre mérite d’être lu pour lui-même — ne serait-ce que pour son dernier chapitre, absent du film, qui change radicalement la portée de l’histoire.


8. Bleu presque transparent (Ryû Murakami, 1976)

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Premier roman de Ryû Murakami — à ne pas confondre avec son homonyme Haruki, aucun lien de parenté —, Bleu presque transparent a reçu le prix Akutagawa (l’équivalent japonais du Goncourt) en 1976, et s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en six mois au Japon. L’auteur avait vingt-quatre ans. Le livre suit Ryû — le narrateur porte le prénom de l’auteur, ce qui brouille délibérément les pistes —, Kei, Okinawa, Lily et une poignée d’autres jeunes qui gravitent autour d’une base militaire américaine dans la banlieue de Tokyo.

Leur quotidien : drogues (héroïne, LSD, amphétamines — le menu est varié), fêtes avec des soldats américains, sexe sans tendresse, bagarres, vomissures. Le tableau pourrait n’être qu’un catalogue de sordide, mais Murakami y glisse des éclats de poésie hallucinée — des passages où la perception, déformée par les substances, produit des visions d’une beauté inattendue. Le titre renvoie à un éclat de verre que Ryû contemple à la fin du roman, et dont la transparence bleutée semble offrir, l’espace d’un instant, la seule chose propre dans un monde entièrement souillé.

Ce qui relie Bleu presque transparent à American Psycho, c’est un refus absolu du sentimentalisme. Murakami ne prend jamais ses personnages en pitié, ne leur invente pas de rédemption facile, et regarde leur autodestruction avec une froideur de médecin légiste sous laquelle perce, par éclairs, une forme de compassion rageuse. Mais là où Ellis chroniquait les excès de ceux qui ont tout, Murakami décrit ceux qui n’ont rien — et qui, puisqu’il ne leur reste rien à perdre, saccagent méthodiquement la seule chose encore à eux : leur propre corps.