William Frederick Cody naît en 1846 dans l’Iowa, dans une Amérique qui se déchire sur la question de l’esclavage. Très tôt, il connaît la violence des territoires disputés : sa famille, installée au Kansas — un État où partisans et adversaires de l’esclavage s’affrontent parfois les armes à la main —, est la cible de représailles en raison des convictions abolitionnistes de son père. À l’adolescence, Cody enchaîne les métiers — convoyeur de bétail, trappeur, éclaireur pour l’armée — avant de servir dans les rangs de l’Union pendant la guerre de Sécession (1861-1865). Il devient ensuite chasseur de bisons pour le compte de la compagnie de chemin de fer du Kansas Pacific : sa mission consiste à abattre du gibier en quantité pour nourrir les ouvriers qui posent les rails vers l’Ouest. En dix-huit mois, il aurait tué plus de quatre mille bisons — un chiffre invérifiable, mais qui suffit à lui valoir le surnom de « Buffalo Bill ».
Cody ne reste pas longtemps dans les plaines. Repéré par le journaliste et romancier Ned Buntline, il devient le héros d’une série de dime novels — de courts romans d’aventures vendus quelques cents, dévorés par des millions de lecteur·ices américain·es. Buntline y invente un Buffalo Bill de papier, plus grand que nature. Cody y voit une occasion commerciale : il monte sur les planches et joue son propre rôle dans des mélodrames de l’Ouest. En 1883, il fonde le Wild West Show, un spectacle en plein air : devant des gradins capables d’accueillir des dizaines de milliers de spectateur·ices, cow-boys, tireurs d’élite et véritables guerriers amérindiens rejouent les épisodes de la conquête de l’Ouest — attaques de diligences, chasses au bison, batailles contre les Indiens. Le show triomphe aux États-Unis, puis traverse l’Atlantique : Londres, Paris, Rome accueillent Buffalo Bill en héros de l’Amérique. De cette imagerie naîtra tout un folklore — les Stetsons, les Winchester, les Indiens à plumes — que le cinéma et le western reprendront pendant des décennies. Cody meurt en 1917, ruiné et diminué, au moment même où les États-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale.
Voici les principaux livres disponibles en français qui lui sont consacrés, chacun sous un angle différent : celui de l’historien, celui de l’écrivain, celui du biographe.
1. Buffalo Bill (Jacques Portes, 2002)

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Professeur d’histoire de l’Amérique du Nord à l’université Paris-VIII, Jacques Portes propose chez Fayard la première biographie historique de Cody en langue française. Il y retrace le parcours complet de William Cody — de sa jeunesse au Kansas à son déclin financier — et l’inscrit dans le contexte de la construction de la nation américaine. Portes insiste sur l’histoire de la Frontière — un concept central de la culture américaine, qui désigne non pas une simple limite géographique, mais la zone mouvante où la « civilisation » des colons rencontre les territoires encore non colonisés. En 1890, le Bureau du recensement des États-Unis déclare officiellement que cette Frontière n’existe plus : tout le territoire continental est désormais peuplé. Or c’est précisément au moment où l’Ouest sauvage disparaît dans les faits que le Wild West Show entreprend de le ressusciter sur scène. Portes met en lumière ce paradoxe : Buffalo Bill affirme offrir une reconstitution fidèle de la vie sur la Frontière, alors qu’il romance et simplifie les faits sans le moindre scrupule.
L’historien montre aussi comment les tournées européennes du Wild West Show ont fait du spectacle un vecteur d’exportation de la culture américaine. En spécialiste de la culture de masse aux États-Unis — il est également l’auteur de De la scène à l’écran (Belin, 1997) —, Portes replace le show de Cody dans une histoire plus large, celle des industries du divertissement américaines et de leur influence croissante en Europe, du vaudeville au cinéma. Ce livre intéressera quiconque veut comprendre comment un chasseur de bisons est devenu un phénomène culturel mondial — et ce que cette trajectoire dit de la manière dont les États-Unis ont construit leur propre récit national.
2. Tristesse de la terre : Une histoire de Buffalo Bill Cody (Éric Vuillard, 2014)

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Avec ce récit paru chez Actes Sud, Éric Vuillard — qui obtiendra trois ans plus tard le prix Goncourt pour L’Ordre du jour — ne cherche pas à écrire une biographie classique. Son objectif est de mettre à nu le mythe de la conquête de l’Ouest : montrer comment le Wild West Show a remplacé la réalité historique — celle de l’extermination des peuples amérindiens — par une version romancée et glorieuse, taillée sur mesure pour le public. Structuré en douze chapitres courts, chacun accompagné d’une photographie d’époque, le bouquin se concentre sur le spectacle de Cody et en isole les épisodes les plus révélateurs — la participation de Sitting Bull, le recrutement de survivants du massacre de Wounded Knee, la fondation de la ville de Cody dans le Wyoming (une bourgade bâtie par Buffalo Bill lui-même, comme si le personnage ne se contentait plus de la scène et devait aussi imprimer son nom dans le paysage).
Vuillard renverse le regard porté sur Cody. Là où d’autres voient un aventurier, il montre un homme prisonnier de son propre personnage, réduit à répéter indéfiniment un rôle qu’il a lui-même fabriqué. Mais la véritable tragédie est ailleurs : elle concerne les Amérindiens, contraints de rejouer leur propre défaite chaque soir devant des foules qui les conspuent. Sitting Bull, le chef lakota qui a vaincu le général Custer lors de la bataille de Little Big Horn en 1876 — l’une des rares victoires indiennes contre l’armée fédérale —, défile dans l’arène sous les huées du public. Des rescapés de Wounded Knee — un massacre perpétré par l’armée américaine en décembre 1890, au cours duquel des centaines de Sioux lakotas désarmés, hommes, femmes et enfants, ont été tués — reconstituent sur scène une version édulcorée de cette tuerie, rebaptisée « bataille » par les autorités. Vuillard raconte aussi le destin de Zintkala Nuni, nourrisson arraché aux bras de sa mère morte à Wounded Knee, adoptée par un officier américain, et qui finira dans la misère et la prostitution.
À travers ces destins broyés, Vuillard montre que l’industrie naissante du divertissement ne s’est pas contentée de distraire : elle a participé à effacer la mémoire des vaincus, dont l’anéantissement est devenu un spectacle. Ce texte — à peine cent soixante pages — n’est ni tout à fait un récit, ni tout à fait un essai ; il relève du même genre hybride que Vuillard pratique dans Congo ou 14 juillet.
3. Buffalo Bill (Michel Faucheux, 2017)

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Paru chez Gallimard dans la collection « Folio Biographies » à l’occasion du centenaire de la mort de Cody, ce livre de Michel Faucheux — maître de conférences à l’INSA de Lyon, dont les travaux portent sur la place de la technique dans la société moderne — se présente comme une biographie complète, de la naissance de William Cody en 1846 à sa mort en 1917. Faucheux s’appuie sur les principales biographies anglo-saxonnes publiées entre 1960 et 2005, ainsi que sur les écrits autobiographiques de Cody lui-même, dont il souligne d’emblée la fiabilité douteuse. Car c’est là l’un des enjeux centraux du livre : Cody est le principal artisan de sa propre légende. Ses récits de vie ne sont pas des témoignages fiables — ils déforment, embellissent, inventent. Mais c’est justement cette déformation qui intéresse Faucheux : elle en dit davantage sur l’époque et sur la fabrique du mythe que sur les événements eux-mêmes. L’auteur prend soin de signaler cette ambiguïté à chaque étape, ce qui évite au lecteur·ice de prendre pour argent comptant les déclarations du personnage.
Faucheux retrace les différentes vies de Cody — éclaireur, chasseur, acteur, entrepreneur de spectacles — et les replace dans le contexte d’une Amérique en pleine mutation : industrialisation rapide, expansion du chemin de fer, essor de la presse écrite et des médias populaires. On y mesure le rôle décisif de la littérature bon marché — les dime novels de Ned Buntline, puis ceux de Prentiss Ingraham — dans la fabrication du personnage, bien avant la création du Wild West Show : c’est d’abord par le papier imprimé que Buffalo Bill entre dans l’imaginaire américain. Les images le confirment : photographies, affiches et portraits — dont celui réalisé par la peintre Rosa Bonheur — montrent que Cody orchestre chacune de ses apparitions publiques. Reste une contradiction fondamentale : il célèbre un monde — celui de la Prairie, des bisons, des Indiens — dont il a lui-même contribué à la disparition, et il transforme cette disparition en attraction commerciale. Une synthèse rigoureuse pour qui veut comprendre comment un individu a pu, en l’espace d’une vie, incarner et façonner l’un des grands mythes fondateurs de la nation américaine.