Nous sommes le 25 juin 1876. Le soleil tape sur la vallée de Little Bighorn, dans le Montana. À la tête de cinq compagnies du 7e régiment de cavalerie, le lieutenant-colonel George Armstrong Custer lance son attaque contre un immense campement de Sioux et de Cheyennes. Il ignore — ou refuse de croire — que plusieurs milliers de guerriers l’attendent de l’autre côté de la rivière, rassemblés par Sitting Bull et menés au combat par Crazy Horse. En quelques heures, Custer et plus de 260 de ses hommes sont tués. La nouvelle parvient dans l’Est le 4 juillet, en pleine célébration du centenaire de l’Indépendance. Le choc est immense. Mis en difficulté par cette débâcle, le président Grant a besoin d’un responsable : ce sera Custer, cet officier flamboyant que la guerre de Sécession avait propulsé au grade de général à 24 ans — et qui, étant mort, ne risque pas de contester cette version. L’armée classe l’affaire, les survivants qui tentent de nuancer le récit officiel sont réduits au silence, et la légende — noire ou dorée, selon les époques — se met en place.
Little Bighorn cristallise tout ce que l’Amérique peine à assumer dans sa propre histoire : les traités signés avec les tribus indiennes puis violés dès qu’une découverte d’or ou un projet de chemin de fer les rendait gênants ; la politique d’extermination ou d’assimilation forcée des peuples autochtones ; le fossé entre les grands principes de liberté proclamés par les Pères fondateurs et la brutalité de la conquête de l’Ouest. Pour qui souhaite comprendre cette bataille et ce qu’elle révèle de l’Amérique du XIXe siècle, voici cinq livres qui abordent chacun un aspect différent de cette histoire.
1. Little Big Horn : autopsie d’une bataille légendaire (David Cornut, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Fruit de sept années de recherches, de déplacements sur le terrain dans le Montana et de consultations d’archives américaines, le livre de David Cornut s’est imposé dès sa parution comme la référence francophone sur la bataille de Little Bighorn. L’historien, membre des Little Big Horn Associates (une association américaine dédiée à la mémoire des guerres indiennes), y reconstitue l’affrontement minute par minute, grâce à des dizaines de témoignages croisés — ceux des soldats rescapés comme ceux des guerriers sioux et cheyennes. Mais l’intérêt de l’ouvrage ne se limite pas au récit du combat. Cornut consacre toute une première partie à la biographie de Custer, depuis son enfance modeste dans l’Ohio jusqu’à son ascension fulgurante pendant la guerre de Sécession, et dresse des portraits nuancés de Sitting Bull et de Crazy Horse, bien éloignés des caricatures du cinéma hollywoodien — d’Errol Flynn en héros immaculé dans La Charge fantastique (1941) à Dustin Hoffman témoin de la déroute du général dans Little Big Man (1970).
Ce qui fait la force de ce livre, c’est le refus systématique du parti pris. Cornut n’est ni américain ni indien : il aborde le dossier avec une distance que peu d’auteurs anglo-saxons ont réussi à tenir sur un sujet aussi inflammable. Il démonte la légende d’un Custer irresponsable et mégalomane, pointe les responsabilités écrasantes de ses subordonnés — le major Reno, qui abandonne l’attaque initiale sous l’effet de la panique, et le capitaine Benteen, qui tarde à lui porter secours, probablement par rivalité personnelle — et montre comment le président Grant a instrumentalisé la défaite pour protéger sa propre politique indienne. Les cartes, les illustrations et les témoignages compilés en fin de chapitre font de cet ouvrage un outil de travail autant qu’un récit dont on ne décroche pas. Réédité cinq fois entre 2006 et 2018, salué par Le Point, Télérama et le Service historique de la Défense, il reste le livre à lire en priorité si vous ne devez en choisir qu’un.
2. C’est un beau jour pour mourir : l’Amérique de Custer contre les Indiens des Plaines (1865-1890) (James Welch, 1994)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le titre original anglais — Killing Custer — donne le ton. Il ne s’agit pas seulement de raconter la mort du général, mais de démolir le mythe qui s’est bâti sur son cadavre. James Welch (1940-2003), écrivain d’ascendance blackfeet et gros-ventre, est né sur la réserve de Browning dans le Montana. Romancier reconnu — L’Hiver dans le sang, Fools Crow (American Book Award) —, il a co-écrit cet essai avec le documentariste Paul Stekler, avec qui il avait réalisé Last Stand at Little Bighorn, un documentaire diffusé sur PBS en 1992 et récompensé par un Emmy Award. Le résultat tient à la fois de l’essai historique, du récit personnel et du texte politique.
Welch replace la bataille dans le cadre bien plus large des guerres indiennes, depuis le massacre de la Marias en 1870 — au cours duquel l’armée américaine avait anéanti un campement pacifique de son propre peuple, les Piegan Blackfeet — jusqu’à la tragédie de Wounded Knee en 1890, quand les soldats du 7e de cavalerie (le régiment de Custer, reconstitué après la défaite) ouvrirent le feu sur un groupe de Sioux Lakotas désarmés et tuèrent environ 300 personnes, femmes et enfants compris. Il restitue le mode de vie des tribus des Plaines avant la colonisation — leur organisation sociale, leurs cérémonies, l’importance du bison comme fondement de leur économie — et montre comment la victoire de Little Bighorn a paradoxalement accéléré la destruction des Indiens. Le mécanisme est simple et brutal : cette humiliation sans précédent pour l’armée américaine a provoqué une réaction militaire massive. Washington a envoyé des renforts considérables dans les Plaines avec pour mission de traquer, affamer et parquer sur des réserves toutes les bandes encore libres. En moins de quinze ans, c’était chose faite. L’originalité du livre tient aussi à la voix de Welch, qui entrelace l’histoire collective et la mémoire familiale : sa grand-mère avait survécu au massacre de la Marias, et c’est en partie pour honorer cette mémoire qu’il est devenu écrivain.
La Kirkus Review a comparé ce travail à une version amérindienne d’Enterre mon cœur à Wounded Knee, le livre de Dee Brown qui, en 1970, avait pour la première fois raconté la conquête de l’Ouest du point de vue des vaincus. La comparaison est juste, à ceci près que Welch ne se contente pas de documenter les souffrances : il restitue aussi la fierté, l’humour et l’intelligence politique d’un peuple que l’historiographie américaine avait longtemps réduit au rôle de figurant.
3. Little Bighorn, une bataille dans la mémoire américaine de 1876 à nos jours (Philippe Birembaut, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Professeur de médecine à Reims et passionné de longue date par l’Ouest américain, Philippe Birembaut propose ici un angle rarement emprunté dans l’historiographie francophone : non pas la bataille elle-même, mais la façon dont les Américains l’ont racontée, déformée et instrumentalisée pendant un siècle et demi. Car Little Bighorn n’est pas qu’un fait militaire. La bataille a engendré une production culturelle ahurissante — des milliers de livres et d’articles, plus d’un millier de tableaux, des dizaines de films — et chaque époque a réécrit le récit en fonction de ses propres obsessions. L’ouvrage, issu d’un travail de recherche mené dans le cadre de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales, Centre d’études nord-américaines), passe cette production au crible des faits établis.
Birembaut décompose la fabrication, puis l’effondrement progressif du mythe du Custer’s Last Stand. Dans les décennies qui suivent la bataille, la presse, les peintres et les romanciers fabriquent un héros martyr, tombé sabre au clair face à la barbarie — une image que Hollywood reprend et amplifie jusqu’aux années 1950 dans des westerns qui ne laissent aucune place au point de vue indien. Puis le contexte bascule. La guerre du Viêt Nam, le mouvement des droits civiques, l’occupation d’Alcatraz par des militants amérindiens en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973 : autant d’événements qui forcent l’Amérique à questionner ses récits patriotiques. Custer cesse d’être un héros pour devenir le symbole de l’arrogance coloniale, et les Indiens passent du statut de « sauvages » à celui de résistants légitimes. En 1991, le Custer Battlefield National Monument est même rebaptisé Little Bighorn Battlefield National Monument — un changement de nom dont Birembaut décortique la genèse politique.
Ce que montre ce livre, concrètement, c’est que le champ de bataille de Little Bighorn fonctionne depuis 150 ans comme un test de Rorschach national : selon les époques, les expositions sur le site, les guides touristiques, les films et les manuels scolaires y célèbrent tantôt le sacrifice héroïque des soldats, tantôt la résistance légitime des Indiens — et parfois les deux à la fois, dans un équilibre instable.
4. Les Sioux des Plaines face au colonialisme : de Lewis et Clark à Wounded Knee (1804-1890) (Jeffrey Ostler, 2004)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Responsable du département d’histoire de l’Université de l’Oregon, Jeffrey Ostler a publié en 2004 cet ouvrage universitaire — The Plains Sioux and U.S. Colonialism from Lewis and Clark to Wounded Knee, traduit en français en 2018 aux Éditions du Rocher. Son approche repose sur une thèse forte : ce qui se joue dans les Grandes Plaines au XIXe siècle n’est pas une série de « guerres indiennes » chaotiques, mais un projet colonial structuré, comparable à ce que les Britanniques ou les Français ont mis en place en Afrique ou en Asie. Dépossession territoriale, levier économique (affamer les tribus en exterminant le bison), assimilation forcée par les écoles et la religion, destruction des structures politiques indigènes : Ostler montre que tous ces mécanismes relèvent d’une même logique de domination.
L’ouvrage couvre près d’un siècle, depuis la première rencontre entre les Sioux et l’expédition de Lewis et Clark en 1804 — deux officiers envoyés par le président Jefferson pour cartographier les immenses territoires que les États-Unis venaient d’acheter à la France (la Louisiane) — jusqu’au massacre de Wounded Knee en décembre 1890. L’un des apports les plus originaux du livre concerne la Danse des Esprits (Ghost Dance), un mouvement religieux né chez les Paiutes du Nevada à la fin des années 1880 et rapidement adopté par les Sioux. Ses adeptes croyaient qu’une danse rituelle provoquerait le retour des ancêtres morts et des troupeaux de bisons, et la disparition des Blancs — une espérance de régénération du monde comparable, dans sa logique, aux mouvements messianiques que d’autres peuples colonisés ont connus à travers l’histoire. L’historiographie américaine a longtemps présenté la Ghost Dance chez les Sioux comme un mouvement fanatique et belliqueux. Ostler démontre au contraire qu’il était fondamentalement pacifique, et que l’armée avait sciemment exagéré la menace qu’il représentait pour justifier une intervention militaire — laquelle a abouti au carnage de Wounded Knee.
Ce livre se démarque aussi par l’attention portée aux sources sioux elles-mêmes — témoignages oraux, vocabulaire lakota, concepts culturels — et par le souci constant de restituer la capacité d’action des Indiens face à la pression fédérale. Ostler ne décrit pas un peuple subissant passivement son sort : il documente les stratégies concrètes déployées par les Sioux pour négocier, résister et jouer sur les contradictions entre les différentes agences gouvernementales. Le livre a été salué par le Journal of Military History et la Great Plains Quarterly comme une contribution majeure au renouvellement de l’historiographie amérindienne.
5. Sitting Bull : héros de la résistance indienne (Farid Ameur, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Docteur en histoire et spécialiste des États-Unis — on lui doit aussi des ouvrages sur la bataille de Gettysburg, la guerre de Sécession et le Ku Klux Klan —, Farid Ameur consacre ce livre à Sitting Bull (Tatanka Iyotake en lakota), sans doute la figure la plus connue de la résistance amérindienne. Guerrier, homme-médecine (c’est-à-dire guérisseur et visionnaire, un rôle à la fois spirituel et politique dans la société lakota) et chef des Hunkpapa Lakotas, Sitting Bull est celui qui, à l’été 1876, parvient à fédérer Sioux et Cheyennes dans une coalition assez large pour tenir tête à l’armée fédérale. Ameur replace cette trajectoire dans son contexte : la découverte d’or dans les Black Hills en 1874 — des collines situées dans l’actuel Dakota du Sud, sacrées pour les Lakotas qui les considèrent comme le centre de leur monde —, la violation flagrante du traité de Fort Laramie de 1868 (qui garantissait aux Sioux la possession de ces terres), et la décision du gouvernement de régler par la force ce qu’il appelait pudiquement le « problème indien ».
Le récit de la bataille de Little Bighorn occupe une place centrale dans l’ouvrage, et c’est sans doute sa partie la plus forte. Ameur utilise les témoignages des deux camps pour recomposer les manœuvres tactiques avec précision — une carte du champ de bataille en début de volume permet de suivre les opérations. Il identifie l’enchaînement de décisions fatales qui a conduit au désastre : la division du régiment en trois colonnes censées attaquer simultanément le campement, l’absence de reconnaissance préalable du terrain, et surtout l’incapacité des différents bataillons à se porter mutuellement secours au moment critique.
Mais le livre ne s’arrête pas au soir du 25 juin 1876. Ameur retrace la suite, moins glorieuse : la fuite de Sitting Bull au Canada avec sa bande, quatre années d’exil dans le froid et la faim, puis le retour et la reddition en 1881. Il y a ensuite l’épisode étrange du spectacle itinérant de Buffalo Bill, où Sitting Bull apparaît en vedette pendant une saison — l’ancien ennemi de l’Amérique transformé en attraction de foire. Et enfin, le dénouement : en décembre 1890, les autorités américaines, inquiètes de l’influence de Sitting Bull sur les adeptes de la Ghost Dance (voir le livre d’Ostler ci-dessus), envoient la police indienne l’arrêter à la réserve de Standing Rock. L’opération tourne mal. Sitting Bull est abattu. Deux semaines plus tard, c’est le massacre de Wounded Knee.
Du chef de guerre libre des Plaines au prisonnier des réserves, le livre suit un homme dont la vie condense un demi-siècle de dépossession. Un ouvrage accessible bienvenu à une époque où trop peu de livres en français traitent du XIXe siècle américain avec le sérieux qu’il exige.