Le 16 avril 1917, après plus de deux ans et demi d’une guerre d’usure sans précédent, l’armée française lance l’une des offensives les plus ambitieuses du conflit. Depuis la fin de 1914, le front Ouest est figé en une ligne continue de tranchées qui court de la Manche à la Suisse ; toutes les tentatives pour la percer ont échoué. Le général Robert Nivelle, qui a remplacé Joffre à la tête des armées quelques mois plus tôt, promet d’y parvenir : il veut rompre le front allemand sur un plateau calcaire de l’Aisne, le Chemin des Dames — une crête escarpée qui doit son nom à la route qu’empruntaient jadis les filles de Louis XV pour se rendre au château de La Bove.
Près d’un million d’hommes, cinq mille canons, deux cents chars et plusieurs centaines d’avions sont mobilisés pour cette opération colossale. Mais la surprise, condition indispensable au succès, est éventée : début avril, les Allemands s’emparent d’un exemplaire du plan d’attaque allié. Ils renforcent aussitôt leurs positions dans un réseau de galeries souterraines et de cavernes creusées à même le calcaire du plateau, et font passer leurs effectifs de six à douze divisions sur le secteur. Dès les premières heures, l’offensive tourne au carnage. Lancés à l’assaut de pentes abruptes sous la neige et la pluie, les soldats français se heurtent à des positions en surplomb qu’ils ne peuvent ni contourner ni détruire. En quinze jours, plus de cent mille d’entre eux sont mis hors de combat — tués, blessés, disparus — pour des gains territoriaux dérisoires au regard des promesses initiales. L’échec provoque le limogeage de Nivelle, remplacé par Pétain le 15 mai 1917, et déclenche une vague de mutineries sans équivalent dans l’armée française : des dizaines de régiments refusent de remonter en première ligne, non pour déserter, mais pour signifier qu’ils n’acceptent plus d’être envoyés à l’abattoir.
Pourtant, malgré l’ampleur du désastre, le Chemin des Dames est longtemps resté un angle mort de la mémoire nationale, dans l’ombre de Verdun et de la Marne. La raison en est simple : on commémore les victoires, pas les fiascos — et encore moins ceux qui ont engendré des mutineries, longtemps considérées comme honteuses par l’institution militaire. Voici cinq ouvrages pour en prendre la mesure — du fait militaire à la fabrique de l’oubli.
1. Le Chemin des Dames. De l’événement à la mémoire (Nicolas Offenstadt, dir., 2004)

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Dirigé par l’historien Nicolas Offenstadt, cet ouvrage collectif réunit une vingtaine de contributeurs — parmi lesquels Rémy Cazals, Antoine Prost, Arlette Farge ou encore le romancier Didier Daeninckx — et constitue à ce jour la somme de référence sur le Chemin des Dames. Le projet est né d’un constat : pourtant décisive dans le cours de la Grande Guerre, cette bataille a été durablement reléguée aux marges de l’historiographie, occultée par des épisodes jugés plus « glorieux » comme Verdun. Offenstadt et son équipe ont arpenté le terrain autant que les archives pour en comprendre les raisons. En près de cinq cents pages, les contributeurs couvrent l’épisode sous tous ses angles : stratégie et conduite des opérations, expérience des combats au sol et dans les airs, sort des villages dévastés et leur reconstruction après l’armistice.
L’un des apports majeurs réside dans l’analyse des mécanismes de l’oubli. Philippe Olivera démontre que la dénomination même de la bataille a varié selon ce que le pouvoir souhaitait en retenir : on parle de « bataille de France » tant que la victoire semble possible, puis de « bataille de l’Aisne » ou « du Chemin des Dames » une fois l’échec consommé — une façon de circonscrire le désastre à un simple théâtre local. De même, le découpage chronologique autour du 15 mai 1917 — date de la prise de fonction de Pétain — a servi à construire le mythe du « sauveur » qui redresse les erreurs de son prédécesseur ; or les mutineries atteignent leur paroxysme après cette date, sous le commandement de Pétain lui-même.
Les contributeurs qualifient le Chemin des Dames de « zone rouge » de l’historiographie — par analogie avec ces territoires si dévastés par les combats que l’État les a déclarés inhabitables : ici, ce sont les historiens eux-mêmes qui, faute d’avoir publié quoi que ce soit sur le sujet pendant des décennies, ont contribué à faire de la bataille un « non-événement » et un « lieu d’amnésie nationale ». On y entend aussi des voix non académiques : le témoignage du maire de Craonne, Noël Genteur, dont la famille est enracinée dans ce terroir meurtri, ou une nouvelle inédite de Daeninckx qui suit le destin d’un combattant kanak revenu du front. Ces contributions restituent la dimension individuelle du désastre — ce que les vies brisées, les paysages ravagés et les silences familiaux portent encore de la catastrophe d’avril 1917.
2. Les Fantassins du Chemin des Dames (René-Gustave Nobécourt, 1965)

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Publié pour la première fois chez Robert Laffont en 1965, réédité en 1983 puis en 2013, couronné par l’Académie française et par le prix des Écrivains Combattants, cet ouvrage est un classique de l’historiographie de 14-18. Son auteur, René-Gustave Nobécourt, n’est pas un historien en chambre : journaliste et écrivain normand, il a combattu au sein du 28e régiment d’infanterie et a été blessé trois fois — dont une fois au Chemin des Dames. À la fois témoin et chercheur, il a connu la boue, la peur et les obus avant de passer des décennies à recueillir les témoignages d’anciens combattants et à dépouiller des archives inédites — notamment les lettres de poilus interceptées ou résumées par le contrôle postal, ce service militaire chargé de lire le courrier des soldats pour surveiller le moral des troupes et censurer les informations sensibles.
Le cadre chronologique dépasse de loin la seule offensive Nivelle : Nobécourt couvre l’ensemble des combats sur le Chemin des Dames, de septembre 1914 à octobre 1918, et consacre l’un de ses chapitres les plus intenses aux « bleuets de 17 », ces très jeunes conscrits de la classe 1917 — souvent à peine vingt ans — dont beaucoup sont restés sur les pentes du plateau. Les « grands chefs » — leurs doctrines, leurs rivalités, leurs humeurs — sont omniprésents, mais Nobécourt s’attache avant tout aux fantassins : leur quotidien dans les tranchées et les creutes (ces vastes carrières souterraines creusées dans le calcaire où les soldats s’abritent, dorment et parfois combattent au corps à corps avec l’ennemi), leurs chansons, leur épuisement, les chutes et les remontées de leur moral au fil des saisons et des ordres reçus. L’offensive d’avril 1917, si elle concentre toutes les mémoires, n’est donc qu’un épisode — le plus meurtrier, certes — dans quatre années de combats quasi ininterrompus sur le même terrain.
3. Le Chemin des Dames (Pierre Miquel, 1997)

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Historien prolifique et figure familière du grand public grâce à ses nombreux ouvrages sur la Première Guerre mondiale, Pierre Miquel consacre à la bataille du Chemin des Dames un récit paru en 1997 et vendu à plus de cent quarante mille exemplaires. L’ambition est de reconstituer la mécanique d’un désastre annoncé : comment un plan défendable dans ses grandes lignes a été miné par les atermoiements politiques, les luttes de pouvoir au sein du haut commandement, la persistance de la doctrine de l’assaut frontal massif alors que trois ans de guerre en ont démontré l’impasse, et la sous-estimation des défenses allemandes sur un terrain qui leur confère un avantage topographique considérable — les Allemands tiennent les hauteurs, les Français attaquent d’en bas.
Mais Miquel s’intéresse surtout au partage des responsabilités entre pouvoir politique et pouvoir militaire. Il reconstitue l’enchaînement des décisions qui ont conduit au désastre : Nivelle, certes, mais aussi le président Poincaré et les présidents du Conseil successifs — Briand, qui a porté Nivelle au commandement suprême, puis Ribot et Painlevé, qui héritent de l’offensive et la laissent se déclencher malgré leurs doutes. La commission d’enquête instituée après la catastrophe pour examiner la conduite des quatre généraux limogés (Nivelle, Mangin, Micheler, Mazel) n’aboutit à aucune mise en accusation : poursuivre les militaires aurait immanquablement exposé la responsabilité des politiques qui les avaient nommés et soutenus. Clemenceau, devenu président du Conseil, tranche : Nivelle est expédié en Algérie et l’affaire est classée.
4. L’offensive Nivelle (1917) : l’autopsie d’un échec (Claude Franc, 2017)

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Colonel en retraite, saint-cyrien, breveté de l’École supérieure de guerre, Claude Franc aborde l’offensive du Chemin des Dames sous un angle résolument stratégique et opératif — c’est-à-dire à l’échelle intermédiaire entre la grande stratégie (les buts de guerre) et la tactique (le combat sur le terrain) : celle de la planification et de la conduite d’une opération militaire dans son ensemble — un angle longtemps négligé par les historiens. Franc, qui avait déjà consacré un ouvrage aux conditions de la victoire française à Verdun (Verdun, pourquoi l’armée française a-t-elle vaincu ?), applique ici la même méthode : il démonte la conception et la conduite de l’offensive, étape par étape. Le récit factuel de l’attaque elle-même n’occupe d’ailleurs qu’une poignée de pages sur les deux cent trente du bouquin : l’essentiel porte sur ce qui précède le 16 avril et ce qui explique l’issue.
Franc replace la situation de Nivelle dans son contexte : un commandant en chef aux prises avec un haut commandement divisé, un gouvernement qui s’immisce dans les décisions opérationnelles, un Pétain qui sape ouvertement l’autorité de son supérieur depuis sa position de subordonné — en liaison directe avec le ministre de la Guerre, Painlevé. À cela s’ajoute un événement capital : en mars 1917, les Allemands exécutent l’opération Alberich, un repli stratégique volontaire vers une nouvelle ligne fortifiée (la ligne Hindenburg), construite en retrait du front existant. Ils abandonnent ainsi un saillant — une avancée vulnérable de leur ligne —, raccourcissent leur front, libèrent des divisions de réserve et bouleversent les conditions dans lesquelles l’offensive française avait été conçue ; Nivelle, pourtant, ne modifie pas son plan.
Franc s’efforce également de démythifier certaines idées reçues, notamment autour des mutineries : il conteste l’usage même du terme et lui substitue celui de « mouvements d’indiscipline collective » — le mot « mutinerie » implique une révolte armée contre l’autorité militaire, alors que ces mouvements relèvent davantage du refus de remonter en première ligne après des pertes jugées inutiles, sans volonté de renverser le commandement. L’auteur replace enfin l’offensive dans la perspective des opérations conduites en 1918 sur le même théâtre : après l’échec d’avril 1917, l’armée française renonce aux grandes percées frontales et adopte des offensives à objectifs limités, mieux préparées par l’artillerie — comme la bataille de La Malmaison, en octobre 1917, qui obtient sur le même plateau les résultats que Nivelle n’avait pu arracher six mois plus tôt.
5. Nivelle, l’inconnu du Chemin des Dames (Denis Rolland, 2012)

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Spécialiste de la Grande Guerre et des mutineries de 1917, président de la Société historique de Soissons, Denis Rolland signe la première biographie du général Robert Nivelle — un homme que la postérité a réduit à l’offensive qui porte son nom, sans jamais véritablement chercher à le connaître. « Le père de tous les maux, l’incapable, le boucher, la baderne » : les qualificatifs ne manquent pas, mais Nivelle n’a laissé ni mémoires ni autobiographie, et aucun historien ne s’était jusqu’alors penché sur l’ensemble de son parcours. Rolland est le premier à s’y atteler. Il s’appuie sur les archives militaires relatives à 1917, longtemps inaccessibles et pleinement ouvertes seulement à la fin du XXe siècle, ainsi que sur des archives privées inédites.
Le portrait qui se dégage de cette enquête tranche avec la légende noire. Rolland rappelle que Nivelle est d’abord le vainqueur de Verdun : c’est sous son commandement direct, à la tête de la IIe armée à partir d’avril 1916, que les forts de Douaumont et de Vaux sont repris aux Allemands. Nivelle accède au commandement suprême grâce à ses succès militaires, à sa maîtrise de l’anglais — sa mère est originaire du Kent, ce qui facilite les échanges avec les Britanniques — et au contexte politique. Usé, Joffre doit être remplacé ; pourtant compétent, le général de Castelnau est écarté parce que catholique affiché, inacceptable aux yeux des républicains anticléricaux alors au pouvoir. Nivelle apparaît comme le candidat de compromis.
Rolland démontre surtout que la construction de l’image d’incompétence de Nivelle est un phénomène largement postérieur aux faits. En 1920, Nivelle est encore nommé au Conseil supérieur de la Guerre ; à sa mort en 1924, sa dépouille est transférée aux Invalides — signe que sa réputation est alors loin d’être ruinée. C’est dans les années 1960 que sa figure se noircit définitivement. Après la Seconde Guerre mondiale, Pétain est condamné pour collaboration avec l’Allemagne nazie ; ses partisans, soucieux de sauver au moins son image de héros de 14-18, entreprennent de lui réattribuer le mérite exclusif de la victoire de Verdun — ce qui suppose de faire oublier le rôle de Nivelle. Celui-ci finit par n’être plus que « le boucher du Chemin des Dames », un inconnu, comme l’indique le sous-titre.
Rolland met aussi en lumière les responsabilités politiques dans l’échec, celles de Painlevé en particulier. Nommé ministre de la Guerre quelques semaines avant l’offensive, Painlevé y est hostile, mais le cadre institutionnel de l’époque ne lui permet pas d’annuler une opération militaire décidée par le commandant en chef sans provoquer une crise politique majeure. Il laisse donc l’offensive se déclencher, mais sape dans le même temps la confiance dans celui qui la conduit, puis utilise l’échec pour le remplacer par Pétain. Le chiffre des pertes aurait lui-même été grossi, voire délibérément falsifié — les morts des troupes coloniales comptés deux fois, par exemple — pour accabler Nivelle. La « légende noire » du général, conclut Rolland, a été fabriquée bien après les faits — et doit davantage aux rivalités entre généraux et aux calculs politiques qu’à un examen serein des événements d’avril 1917.