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Que lire pour comprendre qui sont les Amish ?

Que lire pour comprendre qui sont les Amish ?

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Aux États-Unis, à quelques heures de route de New York ou de Philadelphie, des familles entières se déplacent en carriole à cheval, labourent leurs champs sans tracteur motorisé et vivent sans électricité publique ni connexion internet. Ce ne sont ni des figurants d’un film d’époque, ni une attraction touristique : ce sont les Amish, héritiers d’un courant chrétien radical né en 1693 en Suisse et en Alsace.

Pour comprendre d’où ils viennent, il faut remonter à la Réforme protestante. En 1525, à Zurich, un groupe de dissidents rompt avec l’Église officielle et refuse de baptiser les nouveau-nés : selon eux, seul un adulte capable de choisir librement sa foi peut recevoir le baptême. Ces « rebaptiseurs » — en latin, anabaptistes — sont immédiatement traqués, aussi bien par les catholiques que par les autres protestants. La persécution n’a rien d’un hasard théologique : à une époque où le baptême des nourrissons sert aussi d’acte d’état civil, refuser ce rite revient à se soustraire à l’autorité de l’État. Les anabaptistes deviennent donc des hors-la-loi des deux côtés de la fracture confessionnelle. De cette mouvance naissent, au fil des décennies, plusieurs branches. L’une d’elles prend le nom de son principal leader, le Néerlandais Menno Simons : ce sont les mennonites. En 1693, prédicateur alsacien originaire de Sainte-Marie-aux-Mines, Jakob Ammann juge ces mennonites trop tièdes. La pomme de discorde porte sur la discipline interne : les mennonites se contentent d’exclure les membres fautifs de la communion, mais continuent de les fréquenter au quotidien. Ammann exige une mesure beaucoup plus radicale, le Meidung — l’exclusion sociale totale : on cesse de manger à la table de la personne sanctionnée, de commercer avec elle, de lui adresser la parole. La rupture est consommée. Celles et ceux qui suivent Ammann deviennent les Amish.

Leur refus de prêter serment (à une époque où le serment d’allégeance est une obligation civique), de porter les armes et de reconnaître l’autorité des Églises d’État leur vaut des persécutions dans toute l’Europe. Dès le XVIIIe siècle, ils émigrent en masse vers la Pennsylvanie, colonie fondée par le quaker William Penn précisément pour accueillir les dissidents religieux. Ils y bâtissent des communautés organisées autour de deux notions fondamentales. La première est la Gelassenheit : un idéal de soumission à la volonté de Dieu, d’humilité et d’effacement de l’ego, qui doit imprégner chaque geste du quotidien. La seconde est l’Ordnung : un code de conduite oral, propre à chaque district (une congrégation locale de 25 à 35 familles, dirigée par un évêque et deux ministres), qui régit les moindres aspects de la vie courante — vêtements, moyens de transport, technologies autorisées ou proscrites. Contrairement à ce que l’on croit souvent, les Amish ne refusent pas la modernité en bloc : ils négocient avec. Chaque innovation est évaluée à l’aune de ses conséquences sur la cohésion du groupe. Un exemple : le téléphone est toléré dans une cabane au fond du jardin (pour les urgences), mais interdit à l’intérieur de la maison, parce qu’il remplacerait les visites en personne et fragiliserait le lien social. C’est cette logique du compromis sélectif qui a permis aux Amish non seulement de survivre, mais de prospérer : de 5 000 membres en 1900, ils sont aujourd’hui plus de 380 000, répartis dans une trentaine d’États et en Ontario. Environ 85 à 90 % de leurs jeunes choisissent, au moment de leur baptême adulte, de rester dans la communauté.

Malgré cette vitalité, les Amish restent mal connus. L’image d’Épinal — barbes, bonnets, buggies — l’emporte la plupart du temps sur une compréhension réelle de leur théologie et de leur organisation sociale. Le film Witness (Peter Weir, 1985) a certes contribué à les faire connaître du grand public, mais il a aussi figé les représentations. Voici quatre livres pour dépasser le cliché : d’abord une introduction accessible, puis le récit historique des origines et des migrations, ensuite l’analyse sociologique de la mécanique interne de la société amish, et enfin un témoignage de terrain ancré dans le quotidien de ces communautés.


1. Les Amish : pacifiques et radicaux (Paul-Emmanuel Biron, 2015)

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C’est le livre par lequel commencer. Ancien journaliste pour la Radio Chrétienne Francophone (RCF) et passionné d’œcuménisme, Paul-Emmanuel Biron travaille pour l’Archevêché de Malines-Bruxelles — ce qui fait de lui un catholique attentif aux marges protestantes. Il propose ici un panorama synthétique de la réalité amish. Le livre s’adresse à quiconque ne connaît des Amish que leur silhouette en carriole et n’a aucune idée de leur place dans l’arbre généalogique du christianisme. En quelques chapitres, Biron répond aux questions les plus élémentaires : les Amish forment-ils un peuple ou une Église ? Pourquoi s’habillent-ils tous de la même manière ? Comment les situer par rapport aux mennonites, aux baptistes, aux évangéliques ?

L’un des apports majeurs de cet ouvrage est de remettre les Amish dans leur contexte confessionnel. Biron montre qu’ils ne sont ni une secte (ils ne font aucun prosélytisme, ne retiennent personne de force, et leur autorité est répartie entre les évêques de chaque district — pas concentrée entre les mains d’un gourou), ni un simple groupe folklorique, mais bien une Église à part entière, avec une confession de foi structurée. L’ouvrage reproduit d’ailleurs en annexe la Déclaration de Dordrecht (1632), un texte adopté par les communautés anabaptistes des Pays-Bas qui définit les articles fondamentaux de leur foi : baptême des adultes sur profession de foi personnelle, séparation stricte d’avec le « monde », non-résistance (c’est-à-dire refus absolu de la violence, y compris en cas de légitime défense), et discipline communautaire par le Meidung. C’est sur ce texte que les Amish fondent encore aujourd’hui leur identité — et sa lecture, en annexe du livre de Biron, permet de mesurer à quel point leurs pratiques actuelles prolongent un héritage vieux de quatre siècles.


2. Histoire des Amish : de l’Alsace à l’Amérique du Nord (Steven M. Nolt, 2010)

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Professeur d’histoire et d’études anabaptistes à Elizabethtown College (Pennsylvanie), où il codirige le Young Center for Anabaptist and Pietist Studies, Steven M. Nolt est l’un des universitaires les plus reconnus au monde sur le sujet. Son History of the Amish, paru en anglais en 1992 et traduit en français aux éditions Excelsis en 2010, est le récit historique le plus complet disponible en français. Il couvre plus de trois siècles, depuis la naissance de l’anabaptisme dans les années 1520 jusqu’aux réalités du début du XXIe siècle.

Ce qui rend ce livre irremplaçable, c’est sa dimension d’histoire comparée. Nolt ne se contente pas de suivre les Amish qui ont traversé l’Atlantique : il raconte aussi le destin de ceux qui sont restés en Europe — et pourquoi ils ont disparu. En 1712, Louis XIV révoque les protections accordées aux anabaptistes d’Alsace, au motif qu’ils n’appartiennent ni au luthéranisme ni au calvinisme reconnus par le traité de Westphalie. Cette décision accélère l’émigration vers l’Amérique. Et comme la grande majorité des fidèles finit par partir, les communautés européennes se retrouvent trop réduites pour se perpétuer. Elles s’éteignent les unes après les autres. D’où ce paradoxe : c’est l’exil qui a sauvé les Amish.

Sur le continent américain, Nolt montre comment les Amish, en tant que pacifistes absolus, ont dû affronter chaque conflit armé de l’histoire des États-Unis. Pendant la guerre de Sécession et les deux guerres mondiales, leurs jeunes hommes refusent de porter les armes et doivent négocier des formes de service civil alternatif — au prix de tensions considérables avec les autorités fédérales, et parfois de mauvais traitements dans les camps militaires. Le livre retrace aussi la longue bataille pour le droit d’éduquer leurs enfants dans leurs propres écoles et de les retirer du système scolaire après la huitième année (les Amish estiment qu’une instruction supplémentaire exposerait inutilement leurs enfants aux valeurs du monde extérieur et ne servirait pas une vie agricole et artisanale). Ce combat aboutit en 1972 à la décision de la Cour suprême Wisconsin v. Yoder, qui leur donne gain de cause.


3. Les Amish : une énigme pour le monde moderne (Donald B. Kraybill, 2004)

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Donald B. Kraybill est le sociologue qui a le plus contribué à la compréhension des Amish. Professeur émérite à Elizabethtown College — le même campus que Nolt — et auteur d’une dizaine d’ouvrages sur les communautés anabaptistes, il est régulièrement cité par ses pairs comme la référence absolue en la matière. Un de ses amis amish aurait même déclaré, non sans malice, qu’il connaissait les Amish mieux que les Amish eux-mêmes. Son Riddle of Amish Culture, publié pour la première fois en 1989 et traduit en français en 2004, reste, trente-cinq ans après sa première parution, le livre qui a fixé le cadre d’analyse de la société amish.

Le livre prend pour terrain principal les communautés du comté de Lancaster, en Pennsylvanie — la plus ancienne implantation amish d’Amérique — et s’attache à résoudre une série de contradictions apparentes. Pourquoi les Amish acceptent-ils de monter en voiture mais refusent-ils d’en posséder une ? Parce que posséder un véhicule signalerait un statut social et encouragerait les déplacements individuels, alors que dépendre d’un chauffeur « anglais » maintient l’ancrage local. Pourquoi autorisent-ils les clôtures électriques autour de leurs pâturages, mais refusent-ils l’électricité publique dans leurs maisons ? Parce que se raccorder au réseau créerait une dépendance envers le monde extérieur, tandis qu’une batterie ou un générateur diesel reste sous le contrôle de la communauté. Kraybill démontre que chacun de ces choix, loin d’être absurde, obéit à une logique rigoureuse : protéger la Gelassenheit — l’humilité collective — contre tout ce qui pourrait nourrir la vanité, la compétition individuelle ou l’isolement des familles.

Le livre aborde aussi un tournant majeur dans l’histoire récente des Amish : depuis les années 1980, la raréfaction et le coût des terres arables les contraignent à sortir de l’agriculture. De nombreuses familles lancent des ateliers de menuiserie, de ferronnerie, de construction ou de fabrication de meubles. Cette transition pourrait sembler anodine, mais elle bouleverse des équilibres séculaires : un artisan qui gère sa propre clientèle acquiert une visibilité et une autonomie financière que n’avait pas un fermier. Kraybill analyse comment les Amish parviennent à contenir cette tension : chaque activité nouvelle est soumise aux règles de l’Ordnung, et la communauté compense les risques d’individualisation par ce que Kraybill nomme leur « capital social » — l’ensemble des liens de confiance, de solidarité et de réciprocité qui leur permettent d’agir collectivement. Concrètement, cela se traduit par des pratiques comme le refus de l’assurance commerciale (les frais médicaux ou les sinistres sont couverts par des collectes au sein de la communauté), les barn raisings (la construction collective d’une grange en une seule journée) ou l’aide systématique aux familles en difficulté.


4. L’énigme amish : vivre au XXIe siècle comme au XVIIe (Jacques Légeret, 2000)

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Après l’introduction, l’histoire et la sociologie, place au vécu. Journaliste suisse établi à Paudex, au bord du lac Léman, Jacques Légeret a noué avec les Amish du Vieil Ordre une relation que très peu de non-Amish ont jamais eue. Tout part d’une circonstance personnelle : au milieu des années 1980, Légeret et son épouse Catherine se rendent régulièrement aux États-Unis pour trouver des traitements adaptés à leur fils David, polyhandicapé. Lors d’un de ces séjours, la curiosité les pousse à faire un détour par le comté de Lancaster, en Pennsylvanie — en plein pays amish. Or, chez les Amish, un enfant handicapé est un God’s special child — un don du ciel, non un fardeau. Le fait que les Légeret aient gardé leur fils à la maison plutôt que de le placer en institution, ce qui correspond exactement à la pratique amish, force immédiatement le respect de la communauté. Des portes s’ouvrent — celles qui restent closes à presque tous les « Anglais » (le terme par lequel les Amish désignent tous les non-Amish, sans distinction de nationalité).

Ce qui aurait pu rester une rencontre ponctuelle se prolonge sur plus de trente ans. Jacques Légeret, sa femme et leur fils sont « adoptés » par une famille amish et séjournent à plus de cinquante reprises dans des communautés de Pennsylvanie et de l’Indiana, où ils participent aux travaux agricoles, aux repas, aux offices religieux. Le livre est né de ces années de va-et-vient entre la Suisse et le pays amish. Légeret ne verse ni dans le guide touristique, ni dans l’apologie béate — il ne cherche d’ailleurs pas à se convertir (il avoue aimer un peu trop le cinéma et les débats d’idées pour cela). Mais son statut d’invité de confiance lui donne accès à des réalités que les études universitaires n’abordent que de loin : le regard porté sur le handicap, les négociations internes sur l’adoption de telle ou telle technologie, ou encore la place des femmes dans la communauté — cantonnées à la sphère domestique, mais qui trouvent dans la confection des quilts un espace d’expression créative sans équivalent. Ces patchworks surpiqués, confectionnés pour les mariages, les naissances et l’entraide financière, sont l’un des rares supports où la couleur et la fantaisie ont droit de cité dans un univers voué à la sobriété. Un précieux témoignage qui donne à cette sélection de lectures sa dimension la plus humaine.