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Que lire sur les Aborigènes d’Australie ?

Que lire sur les Aborigènes d’Australie ?

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Les Aborigènes d’Australie forment le plus ancien peuple vivant de la planète. Leur présence sur l’île-continent remonte à plus de 65 000 ans — pour donner un ordre de grandeur, les pyramides de Gizeh n’ont que 4 500 ans. Avant l’arrivée des Britanniques en 1788, plusieurs centaines de milliers de personnes (les estimations varient entre 300 000 et 750 000) se répartissent sur le territoire en quelque 500 nations distinctes, chacune avec sa langue, ses lois, ses rites. Leur civilisation repose sur le Temps du Rêve (Dreamtime) : selon cette cosmogonie, des êtres ancestraux — mi-humains, mi-animaux — ont façonné le paysage à mesure qu’ils le parcouraient, et les chants qui racontent leurs trajets servent encore aujourd’hui à la fois de cartes géographiques, de récits fondateurs et de règles de droit : c’est le chant qui établit à quel groupe appartient tel tronçon de territoire, qui peut y chasser, qui doit en assurer l’entretien rituel. Dans cette vision du monde, la terre n’est pas un bien que l’on possède : c’est un être auquel on appartient.

La colonisation met fin à cet équilibre. En 1788, les Britanniques fondent leur première colonie à Sydney Cove et déclarent l’Australie terra nullius — littéralement « terre de personne ». Le terme ne signifie pas que les colons ne voient pas les Aborigènes : il signifie qu’ils ne leur reconnaissent aucun droit sur le sol, faute de gouvernement, d’agriculture ou de propriété identifiables selon les critères européens. Ce statut juridique servira pendant deux siècles à justifier la dépossession. Massacres, épidémies importées, expulsions des terres : en moins de deux cents ans, la population aborigène passe de plusieurs centaines de milliers de personnes à moins de cent mille au début du XXe siècle.

À cette catastrophe démographique s’ajoute une violence spécifique : celle des Stolen Generations (les « générations volées »), ces dizaines de milliers d’enfants aborigènes et métis arrachés de force à leurs familles entre la fin du XIXe siècle et les années 1970 pour être placés dans des missions religieuses, des orphelinats ou des foyers blancs. L’objectif affiché par les autorités est de les « assimiler » à la société blanche — en clair, d’effacer leur culture. Il faut attendre 1967 pour qu’un référendum autorise enfin le gouvernement fédéral à légiférer en faveur des Aborigènes et à les inclure dans le recensement national, et 2008 pour que le premier ministre Kevin Rudd présente des excuses officielles au nom de l’État pour les Stolen Generations. Aujourd’hui, les Aborigènes représentent environ 3 % de la population australienne. Ils continuent de se battre pour la reconnaissance de leurs droits fonciers, la survie de leurs langues — il en existait plus de deux cents à l’arrivée des Européens, il n’en subsiste qu’une cinquantaine en usage courant — et la transmission de savoirs que deux siècles de colonisation n’ont pas réussi à éteindre.

Pour approfondir ces questions, voici une sélection de huit livres : d’abord un panorama historique et culturel pour poser les bases ; puis un récit de voyage devenu classique ; ensuite un essai ethnologique de fond sur un peuple du désert ; puis un livre qui dynamite les idées reçues sur les pratiques agricoles aborigènes ; deux ouvrages sur l’art — l’un couvre toute l’histoire des formes artistiques, l’autre se concentre sur la peinture contemporaine ; et enfin deux témoignages de terrain, ceux de Français qui ont vécu des années au sein de communautés aborigènes.


1. Les Aborigènes d’Australie (Stephen Muecke et Adam Shoemaker, 2002)

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Ce petit volume de la collection « Découvertes Gallimard » constitue le point de départ idéal pour qui souhaite se familiariser avec l’histoire et la culture aborigènes. Stephen Muecke, spécialiste australien des études culturelles, et Adam Shoemaker, universitaire spécialisé dans les littératures autochtones, y retracent en une centaine de pages illustrées toute l’histoire de ces peuples : des premières migrations humaines vers le continent jusqu’aux luttes contemporaines pour les droits civiques et fonciers, sans oublier le choc de la colonisation britannique.

L’ouvrage ne se contente pas de survoler les grandes dates. Il prend le temps d’expliquer la structure spirituelle et sociale des peuples aborigènes — le Temps du Rêve, les liens entre identité et territoire, les systèmes de parenté (qui déterminent les alliances matrimoniales et les obligations rituelles entre individus) — avec un souci constant de clarté. Les auteurs abordent aussi les politiques d’assimilation, la ségrégation institutionnalisée et les mouvements de résistance qui, à partir des années 1970, ont permis aux Aborigènes de revendiquer leur autodétermination.

Synthétique mais jamais superficiel, abondamment illustré de photographies, de cartes et de témoignages, ce livre pose les repères indispensables avant d’aborder des lectures plus spécialisées. C’est aussi un moyen efficace de se débarrasser de quelques idées fausses tenaces — par exemple l’image d’un peuple « primitif » sans organisation sociale complexe, un stéréotype que les livres suivants démontent pièce par pièce.


2. Le Chant des pistes (Bruce Chatwin, 1987)

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En 1987, l’écrivain-voyageur britannique Bruce Chatwin publie The Songlines, traduit en français sous le titre Le Chant des pistes. C’est son dernier grand livre — il meurt deux ans plus tard, à quarante-huit ans. Le récit part d’une question simple en apparence : que sont ces itinéraires chantés (songlines) qui, selon la tradition aborigène, quadrillent l’ensemble du continent australien ? Pour le savoir, Chatwin se rend dans l’outback, accompagné d’un certain Arkady, un Australien dont les parents ont fui l’URSS, chargé par le gouvernement d’identifier les sites sacrés aborigènes afin d’éviter d’y construire des routes ou des voies ferrées. Ensemble, ils sillonnent le bush, recueillent des récits, croisent des personnages hauts en couleur.

L’idée centrale est fascinante : les ancêtres du Temps du Rêve auraient littéralement chanté le monde pour lui donner forme — chaque chant correspondrait à un tronçon de territoire, si bien que connaître la mélodie revient à connaître le chemin. Un Aborigène qui marche sur un itinéraire chanté peut ainsi traverser des milliers de kilomètres en terrain inconnu, à condition de posséder le chant qui « décrit » le paysage. Chatwin y voit une confirmation de sa grande obsession : l’humanité serait fondamentalement nomade, et la sédentarité une déviation récente. La seconde moitié du livre délaisse d’ailleurs le reportage pour verser dans l’essai philosophique : l’auteur y convoque pêle-mêle Konrad Lorenz, les Babyloniens et la paléontologie pour étayer sa théorie, et le résultat, plus décousu, ne convainc pas tout le monde.

Le livre n’est pas exempt de critiques. Certains anthropologues reprochent à Chatwin de romantiser la culture aborigène, de simplifier des réalités complexes, voire de projeter ses propres fantasmes sur un monde qu’il n’a fait qu’effleurer. Le New York Times avait salué le livre, mais souligné la distance irréductible entre la sensibilité moderne de l’auteur et la cosmogonie aborigène. Ces réserves sont justifiées. Reste que Le Chant des pistes, par sa force d’évocation et ses questions vertigineuses, a fait davantage pour éveiller la curiosité du grand public envers les Aborigènes que la plupart des travaux universitaires. Ce n’est pas rien.


3. Les rêveurs du désert : peuple Warlpiri d’Australie (Barbara Glowczewski, 1989)

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Jeune anthropologue française d’origine polonaise, Barbara Glowczewski débarque en 1979 dans le centre de l’Australie pour y mener ses recherches de terrain. Elle ne sait pas encore que cette rencontre avec le peuple Warlpiri va occuper le reste de sa vie. Depuis, elle a passé plus de quatre décennies auprès des communautés aborigènes du désert, épousé le cinéaste et compositeur aborigène Wayne Barker Jowandi, et publié plusieurs ouvrages de référence sur le sujet, dont Rêves en colère (Plon, 2004). Elle est aujourd’hui directrice de recherche au CNRS.

Les rêveurs du désert, paru pour la première fois en 1989, se présente à la fois comme un journal de terrain et un essai anthropologique. Glowczewski y décrit le quotidien des Warlpiri de Lajamanu, une communauté isolée du Territoire du Nord, à des centaines de kilomètres d’Alice Springs. L’ouvrage plonge au cœur du Rêve, la notion centrale de la culture aborigène. Pour résumer (très) schématiquement : chaque être humain est relié depuis sa conception à un Rêve spécifique — le Rêve Pluie, le Rêve Varan, le Rêve Bâton à Fouir, etc. — c’est-à-dire à un récit mythique, un itinéraire géographique et un ensemble de sites sacrés dont il devient le gardien. Ce n’est ni un songe, ni une simple croyance : c’est un système total — à la fois religieux, juridique, écologique et social — qui organise les relations entre les individus, les espèces et les lieux. Les rituels féminins, souvent ignorés par les ethnologues masculins, y occupent une place centrale — et Glowczewski est l’une des premières chercheuses à leur avoir consacré une attention sérieuse.

Le livre ne cache rien des difficultés : la sédentarisation forcée, la cohabitation chaotique avec la modernité, les tabous liés au deuil (qui interdisent de prononcer le nom des défunts ou de montrer leur image), les tensions permanentes entre tradition et contemporanéité. Mais les Warlpiri ne sont pas ici des victimes passives. Glowczewski montre comment ils ont adopté la voiture, la télévision ou la peinture acrylique sans renoncer à leurs rituels ni à leur rapport au territoire — et comment de nouveaux récits de Rêve intègrent des événements historiques récents, comme l’arrivée des Européens ou le passage des missionnaires, pour les intégrer au cadre cosmogonique existant plutôt que de s’y soumettre.


4. L’Émeu dans la nuit. Australie aborigène et pratiques agricoles multimillénaires (Bruce Pascoe, 2022)

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Traduit en français en 2022 (l’original, Dark Emu, date de 2014), ce livre de l’écrivain et activiste australien Bruce Pascoe a provoqué en Australie une polémique considérable. Sa thèse est frontale : les Aborigènes n’étaient pas de simples chasseurs-cueilleurs nomades, comme l’historiographie coloniale s’est acharnée à le faire croire. Certains groupes pratiquaient des formes sophistiquées de gestion des terres, d’irrigation, d’aquaculture et de stockage des ressources bien avant l’arrivée des Européens. Pourquoi est-ce important ? Parce que c’est précisément l’image du « sauvage errant sur une terre vierge » qui a permis aux Britanniques de déclarer l’Australie terra nullius et de s’en emparer sans négocier.

Pour étayer son propos, Pascoe s’appuie sur les journaux des premiers voyageurs et colons européens — les mêmes sources qui ont servi à construire le mythe de la terre vide. Il y repère des descriptions de champs cultivés, de canaux d’irrigation, de villages permanents et de pièges à poissons en pierre dont certains, comme ceux de Brewarrina (dans l’actuelle Nouvelle-Galles du Sud), comptent parmi les plus anciennes structures bâties par l’être humain. L’effet d’accumulation est saisissant : comment se fait-il que ces témoignages, pourtant publiés et accessibles, aient été si longtemps ignorés par les historiens ? Pascoe y voit le résultat d’un aveuglement idéologique : reconnaître que les Aborigènes géraient leur territoire aurait ruiné la justification morale de la colonisation.

L’ouvrage n’a pas échappé à la controverse. Plusieurs archéologues lui reprochent d’exagérer la portée de certaines sources, de confondre gestion fine du milieu (brûlis contrôlés, entretien des cours d’eau) et agriculture au sens strict (semis, récolte, stockage systématique), et de forcer les données pour appuyer une thèse avant tout politique. Ces critiques méritent d’être lues — elles enrichissent le débat plus qu’elles ne l’invalident. Car l’apport principal du livre reste intact : il oblige à questionner la vieille opposition binaire entre « chasseurs-cueilleurs primitifs » et « agriculteurs civilisés », et il pose une question d’une actualité très concrète — à l’heure où l’Australie subit sécheresses et méga-feux, les savoirs environnementaux aborigènes (usage du feu contrôlé, culture de graminées locales adaptées au climat aride) constituent peut-être une partie de la solution. Vendu à plus de 100 000 exemplaires et préfacé dans sa version française par Barbara Glowczewski, L’Émeu dans la nuit n’est pas un livre neutre. C’est un livre nécessaire.


5. L’art des Aborigènes d’Australie (Wally Caruana, 1994)

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Conservateur du département des arts aborigènes à l’Australian National Gallery de Canberra de 1984 à 2001, Wally Caruana signe avec ce livre, paru dans la collection « L’Univers de l’art » chez Thames & Hudson, l’une des synthèses de référence sur le sujet. Le propos est ambitieux : embrasser cinquante millénaires de création artistique, de l’art rupestre aux installations contemporaines, des peintures sur écorce aux sculptures et compositions sur sable.

L’un des mérites de Caruana est d’éviter le piège d’une approche purement ethnographique, qui réduirait l’art aborigène à un simple document sur les coutumes d’un peuple. Il le traite comme un art à part entière, avec ses propres règles de composition, ses conventions formelles et ses logiques symboliques — exactement comme on analyserait l’art roman ou la peinture flamande. Région par région, de la Terre d’Arnhem (au nord tropical) au grand désert central (au cœur du continent), on y apprend par exemple que les motifs géométriques des peintures du désert — cercles concentriques, lignes sinueuses, séries de points — ne sont pas de simples décorations mais des représentations codées de sites sacrés, de trajets ancestraux et de récits du Temps du Rêve, lisibles par les initiés comme une partition musicale l’est par un·e musicien·ne.

Caruana dresse aussi la première cartographie artistique complète du continent et aborde une question délicate : depuis les années 1970-1980, l’art aborigène est entré sur le marché international et atteint parfois des prix considérables aux enchères. Cette dimension commerciale coexiste — non sans frictions — avec la fonction spirituelle et rituelle que ces peintures conservent au sein des communautés. Comment vendre un objet sacré sans le profaner ? Avec 187 illustrations, c’est à la fois un bon point d’entrée et un ouvrage vers lequel on revient.


6. La peinture aborigène (Stéphane Jacob, Pierre Grundmann et Maïa Ponsonnet, 2012)

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Si le livre de Caruana offre un panorama historique large, celui-ci resserre la focale sur le mouvement pictural contemporain né dans les années 1970 à Papunya, une petite communauté du désert central. Instituteur blanc installé dans cette communauté, Geoffrey Bardon encourage des artistes aborigènes à transposer sur toile et en peinture acrylique les motifs qu’ils traçaient jusque-là sur le sable, sur les rochers ou sur la peau des danseurs lors des cérémonies. Le résultat stupéfie le monde de l’art. On découvre des artistes improbables : de vieux éleveurs, des femmes de quatre-vingts ans, qui produisent des toiles d’une puissance formelle remarquable sans avoir jamais fréquenté d’école d’art — et dont le style, fait de points, de cercles et de trames géométriques, ne ressemble à rien de connu.

Les trois auteurs réunissent des compétences complémentaires : Stéphane Jacob est expert en art aborigène, galeriste spécialisé et diplômé de l’École du Louvre ; Pierre Grundmann est journaliste et écrivain franco-australien, ancien correspondant de Libération à Sydney ; Maïa Ponsonnet est ethnologue et linguiste, spécialiste des langues aborigènes. Ensemble, ils fournissent les clés de lecture nécessaires pour dépasser la première impression esthétique (« c’est joli, ces points ») et saisir ce que ces peintures racontent. Car chaque toile est une carte : elle figure un Rêve, c’est-à-dire un récit mythique associé à des lieux précis du territoire. Les cercles concentriques représentent souvent des points d’eau ou des sites de cérémonie ; les lignes qui les relient, des itinéraires ancestraux. Pour les artistes, peindre n’est pas un acte décoratif : c’est un acte rituel. Lorsqu’ils reproduisent les motifs associés à leur Rêve, ils entretiennent la vitalité spirituelle des sites dont ils sont les gardiens — un peu comme on entretiendrait un feu pour qu’il ne s’éteigne pas.

Le livre couvre aussi la diversité régionale des styles — bien loin de se limiter au dot painting (peinture à points) du désert, l’art aborigène varie considérablement d’un bout à l’autre du continent — et insiste sur un point décisif : ces artistes ne sont pas les représentants d’un « art premier » figé dans le passé, mais des créateurs contemporains dont les toiles figurent désormais au Metropolitan Museum de New York, au British Museum et au musée du quai Branly à Paris. Pour qui veut comprendre pourquoi ces peintures nées dans le bush australien se retrouvent aujourd’hui sur les murs des plus grands musées du monde, ce livre donne les clés.


7. En terre aborigène – Rencontre avec un monde ancien (François Giner, 2007)

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En 1974, François Giner a vingt-neuf ans et une longue habitude du voyage — Afrique, Asie, îles du Pacifique. Il pose un jour ses valises en Terre d’Arnhem, dans le Territoire du Nord de l’Australie : 400 000 hectares de bush, à 700 kilomètres au sud de Darwin. Ce qui devait être une halte se transforme en trente années de vie partagée avec le clan Ngklabon. Ancien respecté de la communauté, George Jangawanga lui accorde d’abord son amitié, puis sa confiance, avant de lui donner un nom — Balang — et de le prendre pour « frère de peau ». Dans la société aborigène, le système de « peaux » (skin names) est un réseau de parenté classificatoire : il attribue à chaque individu une catégorie sociale qui détermine avec qui il peut se marier, quels rituels il doit accomplir et quelles obligations il a envers les autres membres du groupe. Recevoir un nom de peau, c’est être intégré à ce réseau — un honneur rare pour un étranger.

Giner ne parle pas en ethnologue, il parle en témoin. Son récit restitue de l’intérieur la vie d’une communauté aborigène confrontée aux ravages de deux siècles de colonisation : alcoolisme, misère matérielle, perte de repères chez les jeunes générations coupées de la brousse. Mais il montre aussi ce qui persiste : les rituels, les savoirs de chasse et de cueillette, la force des liens de parenté, et surtout ce rapport au territoire où chaque lieu est habité par une histoire qu’il faut connaître, visiter et célébrer par des chants et des rituels — faute de quoi, selon la croyance aborigène, le site « s’affaiblit » et le désordre gagne la communauté. Giner a d’ailleurs concrétisé cette relation : il a monté avec les Ngklabon un projet de tourisme culturel — un camp ouvert à de petits groupes de voyageurs pendant la saison sèche —, tentative de pont entre deux mondes.

Ce livre a ses limites : certain·es lecteur·ices lui reprochent de céder parfois au cliché ou de lisser une réalité plus rugueuse que celle qu’il décrit. Mais sa force tient à l’épaisseur du temps passé — trois décennies sur le terrain, c’est autrement plus instructif qu’un séjour de quelques semaines. En terre aborigène ne remplacera pas un ouvrage d’anthropologie, mais il offre ce que l’anthropologie donne rarement : la texture d’un quotidien partagé, avec ses joies modestes et ses frustrations concrètes.


8. Aborigènes – Avec les derniers nomades d’Australie (Eddie Mittelette, 2015)

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Eddie Mittelette découvre l’Australie en 2000 à l’occasion d’une compétition de… boomerang (oui, ça existe, et c’est international). Cette première rencontre avec l’outback le marque suffisamment pour qu’il y retourne, d’abord en van, puis à vélo — 11 000 kilomètres en solitaire sur les pistes de l’Ouest australien, à travers le Grand Désert de sable, le désert de Gibson et le Petit Désert de sable. Sa quête le conduit auprès des Martu, un peuple du désert occidental dont certains membres comptent parmi les derniers Aborigènes à avoir vécu selon un mode de vie entièrement nomade — les dernières familles martu n’ont été « contactées » par les autorités australiennes que dans les années 1960.

Pendant deux années sur l’île-continent, Mittelette partage le quotidien des familles, s’assied au coin du feu, goûte aux nourritures du bush, s’initie à la chasse et à la cueillette aux côtés des aînés. Son regard est à la fois respectueux et lucide : il ne mythifie pas la vie aborigène, il la montre telle qu’elle est — la compétence des aînés pour lire un paysage et y trouver de l’eau côtoie l’ennui des jeunes devant la télévision communautaire. Le livre documente une culture plurimillénaire qui a basculé en à peine cinquante ans d’un mode de vie nomade à une économie sédentaire et matérialiste — un choc dont les séquelles (chômage, dépendance aux aides sociales, perte de la langue chez les jeunes) restent visibles dans chaque communauté.

Ce qui rend ce témoignage précieux, c’est sa rareté. Les récits récents de partage prolongé avec des communautés aborigènes du désert sont peu nombreux, et ceux consacrés aux Martu le sont encore moins — ce peuple est bien moins documenté que les Warlpiri ou les Pintupi. Mittelette n’est ni anthropologue ni journaliste : c’est un voyageur qui a pris le temps de comprendre avant de raconter, et dont le livre se lit comme un carnet de route sans prétention théorique — mais d’une honnêteté et d’une attention aux personnes rencontrées qui le rendent difficile à oublier.