Le tennis a longtemps été le parent pauvre de la bande dessinée sportive. Au Japon, le manga de sport est un genre à part entière depuis des décennies — le football a Captain Tsubasa, le basket a Slam Dunk, la boxe a Ashita no Joe —, mais le tennis n’a que très peu inspiré les mangakas. En BD franco-belge, le constat était encore plus radical : quasiment rien. La raison tient en partie au sport lui-même. Un échange de fond de court, c’est deux joueurs séparés par un filet, des allers-retours de balle et de longs silences. Pas évident à mettre en cases — surtout quand il faut restituer la vitesse, la tension et le rythme sans le secours du son ni du mouvement.
C’est du côté du Japon qu’est venue la première percée. En 1999, Prince du tennis de Takeshi Konomi s’est imposé dans les pages du Weekly Shōnen Jump — le plus célèbre magazine de manga pour adolescents — et a déclenché un véritable phénomène de société : des dizaines de milliers d’adolescent·es se sont alors inscrit·es en club. Six ans plus tôt, Naoki Urasawa avait déjà prouvé avec Happy! que le tennis pouvait servir de cadre à un drame social au long cours. En Europe, il a fallu attendre les années 2010 pour que des auteurs s’emparent du sujet. Depuis, les parutions se sont multipliées : biographies de championnes oubliées, fables philosophiques, albums muets, romans graphiques historiques.
Voici sept titres qui couvrent tout le spectre, du manga japonais à la BD franco-belge, du comics britannique au roman graphique d’auteur. De quoi garnir votre bibliothèque avant — ou après — Roland-Garros.
1. Match (Grégory Panaccione, 2014)

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Raconter un match de tennis dans son intégralité, point par point, sans un seul mot ou presque : c’est le pari que s’est lancé Grégory Panaccione avec cet album publié chez Delcourt dans la collection Shampooing. Sur près de 280 pages en noir et blanc, deux joueurs s’affrontent sur terre battue : d’un côté, Rod Jones, athlète taillé comme un professionnel du circuit, quelque part entre Djokovic et Murray ; de l’autre, Marcel Coste, Français ventripotent en mocassins, accompagné de son chien et de son poisson rouge. Et c’est Marcel qui remporte le tirage au sort — ce qui lui donne le droit de servir en premier. Il exulte comme s’il venait de gagner Roland-Garros. La suite sera nettement moins triomphale.
L’album est quasi muet — un « Vamos » d’auto-encouragement perdu ici ou là, quelques bulles remplies de dessins plutôt que de mots — et pourtant, il ne souffre d’aucun temps mort. Panaccione, storyboarder de formation — il dessine des planches de découpage pour le cinéma d’animation —, maîtrise l’enchaînement des cases avec une précision redoutable. Les échanges s’enchaînent — aces, lobs, volées, amortis, contrepieds — entrecoupés de séquences absurdes au cours desquelles Marcel sirote un pastis en plein match, explose sa seule raquette dès le premier jeu, ou teste des chaussures improbables. Nerveux et expressif, le trait donne aux corps une élasticité qui rend chaque frappe lisible, chaque chute cocasse.
Derrière l’humour, Match met en scène un affrontement entre deux visions du sport : la performance brute contre l’amour du jeu. Tout sépare Rod et Marcel — la morphologie, l’équipement, la technique —, mais sur un court, l’issue n’est jamais écrite d’avance. Il n’est pas nécessaire de connaître les règles du tennis pour apprécier l’album, mais celles et ceux qui les connaissent y repèreront des clins d’œil aux tics des vrais champions du circuit.
Tranche d’âge conseillée : ados et adultes. L’absence de texte rend la lecture accessible dès 10-12 ans, mais l’humour et les références parlent surtout à un public adolescent et adulte.
2. Happy! (Naoki Urasawa, 1994)

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Avant Monster, avant 20th Century Boys, avant Pluto, Naoki Urasawa a signé un manga de tennis. Prépublié dans le magazine Big Comic Spirits entre 1993 et 1999, Happy! raconte l’histoire de Miyuki Umino, 17 ans, orpheline, qui élève seule ses frères et sœurs depuis la mort de ses parents. Sa vie bascule le jour où deux yakuzas lui réclament le remboursement d’une dette de 250 millions de yens contractée par son frère aîné, disparu dans la nature. L’alternative est simple : la prostitution ou le remboursement. Mais Miyuki a vu à la télévision que Sabrina Nikolie, la numéro un mondiale, gagne exactement 250 millions de yens par an. Le calcul est vite fait : elle va devenir joueuse de tennis professionnelle.
Car Miyuki n’est pas une débutante : elle a remporté des tournois juniors avant d’abandonner la compétition à la mort de ses parents. Acceptée dans l’académie de la riche et tyrannique Utako Ohtori, ancienne gloire du tennis japonais, elle va devoir se frayer un chemin dans un milieu fermé où l’argent, le prestige familial et les rivalités comptent autant que le talent. L’entraînement est brutal, le délai serré — six mois pour remporter la Coupe Tokyo Cinderella et commencer à gagner de l’argent, sans quoi les yakuzas mettront leur menace à exécution. Sa rivale, Choko, fille de bonne famille, incarne tout ce que Miyuki n’est pas — et ne recule devant aucun stratagème pour lui barrer la route.
Ce qui fait la force de Happy!, c’est qu’Urasawa ne se contente pas de raconter des matchs de tennis. Chaque rencontre sur le court est aussi un épisode de la lutte de Miyuki pour sa survie et celle de sa famille. Les yakuzas rôdent, les rivales sabotent, les sponsors trahissent — et Miyuki, d’une naïveté si colossale qu’elle frise la parodie, continue d’avancer sans voir le mal autour d’elle. Ce contraste entre la noirceur du monde et l’innocence de l’héroïne donne au récit une tension singulière, renforcée par des personnages secondaires truculents — notamment un collecteur de dettes yakuza, ancien sportif lui-même, qui oscille en permanence entre menace et encouragement. L’édition française (Panini Manga, 15 tomes en version deluxe) est complète depuis 2013.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 14 ans. Happy! relève du seinen, un genre de manga qui s’adresse à un lectorat adulte (par opposition au shōnen, destiné aux adolescents). Les thèmes abordés — prostitution, dette, violence psychologique, manipulation — réservent cette série aux adolescent·es et aux adultes.
3. Suzanne (Tom Humberstone, 2022)

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Suzanne Lenglen a donné son nom au deuxième plus grand court de Roland-Garros, mais qui se souvient de ce qu’elle a fait pour le mériter ? L’illustrateur écossais Tom Humberstone lui consacre un roman graphique de 200 pages, paru en 2022 chez Avery Hill Publishing et traduit en français par Ankama en janvier 2024. L’album retrace la vie de celle qu’on surnommait « la Divine » — depuis son enfance à Nice, au début du XXe siècle, jusqu’à sa mort d’une leucémie en 1938, à seulement 39 ans.
Le père de Suzanne décide très tôt de faire d’elle une championne. Le programme est draconien : tennis intensif, danse classique, gymnastique, natation, régime strict. Suzanne se plie à cette discipline avec un mélange de docilité et de caractère volcanique qui fera d’elle une joueuse redoutable — et une personnalité clivante. Elle bouscule les codes vestimentaires (adieu corset et chapeau, bonjour bras nus et bandeaux), collectionne les victoires (241 titres, 181 victoires consécutives, numéro un mondiale pendant huit ans) et scandalise autant qu’elle fascine le public des Années folles. Mais la situation financière de Suzanne est absurde : le tennis est alors un sport strictement amateur, et les joueuses ne sont pas rémunérées. Suzanne doit payer ses propres frais de participation aux tournois, alors que ses matchs remplissent les stades et rapportent des fortunes — aux organisateurs, tous masculins.
Humberstone a fait le choix d’une bichromie saisissante — bleu et rouge exclusivement — qui évoque les affiches Art déco des années 1920 (oui, même le gazon de Wimbledon est rouge). Le découpage parvient à insuffler rythme et tension aux scènes de matchs, un exercice toujours redoutable en bande dessinée : il faut rendre la vitesse d’un échange en images fixes. Humberstone y parvient par des angles de vue très variés — plongées sur le court, gros plans sur les pieds, contre-plongées depuis le filet — qui évitent la monotonie des allers-retours. L’album a notamment été retenu parmi les meilleurs comics de 2022 par le site Comic Book Herald.
Tranche d’âge conseillée : ados et adultes. La narration biographique et les enjeux sociaux (féminisme, condition des sportives) conviennent à un lectorat à partir de 13-14 ans.
4. White Only (Julien Frey et Sylvain Dorange, 2025)

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Le titre dit tout — et il faut l’entendre dans ses deux sens. White Only, c’est à la fois la couleur réglementaire des tenues de tennis et l’inscription qui barrait l’accès de tant de lieux publics aux Afro-Américain·es dans les États-Unis ségrégationnistes. Publiée chez Vents d’Ouest en février 2025, cette BD retrace le parcours d’Althea Gibson (1927-2003), première joueuse noire à participer au tournoi de Forest Hills — l’ancêtre de l’US Open — et à remporter Roland-Garros (1956), Wimbledon et l’US Open.
Le récit s’ouvre à Harlem en 1938. La petite Althea est une gamine des rues, intenable, qui excelle dans tous les sports : basket, base-ball, athlétisme. Repérée pour ses qualités au tennis par un entraîneur du quartier, elle est prise en charge par le Docteur Eaton, un médecin de Caroline du Nord qui devient son mécène. À cette époque, le tennis américain fonctionne sur un système de ségrégation totale : les joueurs noirs ont leurs propres clubs, leurs propres tournois et leur propre fédération (l’American Tennis Association). Il leur est tout simplement interdit de participer aux grands tournois « blancs », dont celui de Forest Hills. L’objectif d’Eaton et de ses alliés est de briser cette barrière, et Althea est leur meilleur atout. Mais elle doit d’abord s’imposer dans la communauté noire elle-même : issue d’un milieu pauvre, sans éducation mondaine, elle détonne parmi la bourgeoisie afro-américaine qui fréquente les clubs de tennis. Le scénariste Julien Frey a su restituer ces deux fronts — le racisme institutionnel et les fractures de classe — sans jamais reléguer les scènes de match au second plan.
Le dessin semi-réaliste de Sylvain Dorange est dominé par des teintes ocre et terre de Sienne qui rappellent la terre battue, et font ressortir par contraste le blanc éclatant des tenues. Les 150 pages se lisent d’une traite. Un chiffre donne la mesure de l’oubli : près de cinquante ans séparent la victoire d’Althea Gibson à l’US Open (1958) de celle de Serena Williams (1999), la championne noire suivante en Grand Chelem. Cinquante ans de silence — que cette BD contribue à rompre.
Tranche d’âge conseillée : ados et adultes. Les thèmes historiques (ségrégation raciale, lutte pour les droits civiques) rendent cet album particulièrement pertinent pour un jeune lectorat à partir de 13 ans.
5. Marguerite Broquedis (Paul Carcenac et Fabien Ronteix, 2024)

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Si l’on vous demande le nom de la première Française médaillée d’or aux Jeux olympiques, il y a fort à parier que vous sécherez. La réponse, c’est Marguerite Broquedis — médaille d’or de tennis aux JO de Stockholm, en 1912. Seule femme au milieu de 112 athlètes masculins dans la délégation française, elle a non seulement remporté la victoire, mais aussi imposé une image de sportive affranchie des conventions : cheveux coupés court, corset abandonné, jupe raccourcie, et arrivée à la remise des médailles en pantalon. En 1912. Autant dire que le baron de Coubertin, qui estimait que les ambitions athlétiques féminines ne pouvaient « se hausser à la prétention de l’emporter sur les hommes », a dû avaler son monocle.
Le journaliste Paul Carcenac (correspondant au Figaro) et le dessinateur Fabien Ronteix racontent cette histoire par le biais d’un jeune reporter fictif, Jules Fallières, envoyé couvrir un match de tennis féminin — un sujet qui, à l’époque, n’intéresse personne dans sa rédaction. Jules découvre le tennis féminin en même temps que le lecteur ou la lectrice : d’abord sceptique, il est peu à peu gagné par le jeu de Marguerite et finit par devenir son plus fervent défenseur dans la presse. Expressif et très coloré, le dessin de Ronteix restitue avec soin les ambiances de la Belle Époque — robes longues sur les courts, tribunes en chapeaux, regards outrés dès qu’une femme ose courir trop vite.
La carrière de Marguerite Broquedis s’est hélas arrêtée net : sa dernière victoire, en 1914, est remportée face à une certaine Suzanne Lenglen, encore adolescente. Quelques semaines plus tard, la Première Guerre mondiale éclate et suspend toute compétition sportive pour quatre ans. À la reprise, c’est justement Suzanne Lenglen qui domine le circuit. À 25 ans, Marguerite ne retrouvera jamais sa place. Un album de photos d’époque, en fin d’ouvrage, complète le portrait de cette championne que l’Histoire a étrangement choisi d’oublier — elle a pourtant vécu jusqu’à 89 ans, sa médaille d’or en pendentif autour du cou.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 12 ans selon l’éditeur (Des ronds dans l’O). Le récit historique et le format accessible (68 pages) en font une lecture idéale pour les collégien·nes.
6. Max Winson (Jérémie Moreau, 2014)

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Max Winson n’a jamais perdu un match de tennis. Jamais. Adulé par les foules, imité par les enfants (sa coupe de cheveux en étoile est devenue une mode), il est le numéro un mondial incontesté — et le produit d’un dressage paternel d’une brutalité glaçante. Pantin d’un père tyrannique qui ne prononce plus qu’un seul mot — « gagner » —, Max a grandi dans une prison dorée où la vie se résumait à un court de tennis et à une machine à balles qui se transformait, une fois l’entraînement terminé, en lit pliant. Quand son père meurt et que son entraîneur de remplacement (un escroc échappé de l’asile) est arrêté, Max se retrouve seul, libre pour la première fois, et absolument désemparé.
Publiée en deux tomes chez Delcourt (collection Encrages), disponible en intégrale depuis 2016, cette série de Jérémie Moreau — futur auteur de La Saga de Grimr et des Pizzlys — pose une question que le sport professionnel préfère éviter : que devient un être humain quand on lui a retiré le droit de perdre ? Max ne sait pas vivre hors d’un court. Il ne sait pas perdre, il ne sait pas choisir, il ne sait même pas ce qu’il aime. Sa rencontre avec Pancho el Gantès, ancienne gloire du circuit reconvertie en joueur de rue qui tape la balle pour le plaisir, fait voler en éclats tout ce qu’on lui a appris. El Gantès joue avec ses adversaires, pas contre eux — et cette distinction change tout.
Le dessin en noir et blanc de Moreau est d’une énergie remarquable : les corps sont élastiques, les matchs visuellement percutants, et les séquences oniriques — Max rêve qu’il se transforme en machine, le public le voit tantôt en héros, tantôt en monstre — donnent au récit une dimension de conte cruel. Ce n’est pas un hasard si l’album est dédié à Albert Jacquard, généticien et penseur français connu pour sa critique de la compétition et son plaidoyer en faveur de la coopération : la question, ici, n’est pas de savoir qui gagne, mais ce que « gagner » veut dire.
Tranche d’âge conseillée : ados et adultes. La réflexion philosophique et la noirceur de certaines situations (enfance volée, solitude, pression parentale) s’adressent plutôt à un lectorat à partir de 14-15 ans.
7. Prince du tennis (Takeshi Konomi, 1999)

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Impossible de parler de tennis en bande dessinée sans évoquer le mastodonte du genre. Prépublié dans le Weekly Shōnen Jump de 1999 à 2008, Prince du tennis (Tenisu no Ōjisama) compte 42 tomes, une adaptation en anime de 178 épisodes, un film live, seize comédies musicales (oui, seize), et un impact culturel considérable — on estime que la série a provoqué à elle seule une vague massive d’inscriptions dans les clubs de tennis au Japon.
Le héros, Ryōma Echizen, 12 ans, intègre le prestigieux collège Seigaku (Seishun Gakuen) après avoir remporté quatre championnats juniors aux États-Unis. Fils d’un ancien prodige du tennis mondial, il n’a qu’un objectif : dépasser le niveau de son père. Au sein du club de Seigaku, il affronte des joueurs plus âgés, plus expérimentés, et dotés de techniques spéciales aux noms flamboyants. On est ici en plein territoire shōnen — un genre de manga destiné à un public jeune, structuré autour de la compétition, du dépassement de soi, des amitiés —, avec tout ce que cela implique de surenchère joyeuse. Les coups défient régulièrement les lois de la physique (un service qui se dédouble, une balle qui change de trajectoire en plein vol), et c’est précisément ce qui fait le sel de la série : on y croit le temps de la lecture, et c’est tout ce qui compte.
Car Prince du tennis ne prétend pas au réalisme. Il fonctionne sur les ressorts classiques du manga de sport — tournois à élimination directe, rivalités entre écoles, dépassement de soi, amitié forgée dans l’adversité — et les assume sans retenue, avec un plaisir communicatif qui emporte tout sur son passage. Chaque adversaire a sa personnalité, sa technique signature, son histoire. Les matchs ne traînent jamais : Konomi sait relancer la tension au bon moment, et la galerie de personnages (le capitaine Tezuka, l’acrobatique Eiji Kikumaru, le ténébreux Fuji…) a engendré une communauté de fans à l’échelle mondiale. L’édition française, publiée chez Kana, est complète en 42 tomes.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 10 ans selon Manga News, à partir de 12 ans selon d’autres sources (Nautiljon, Kana). C’est un shōnen pur jus, idéal pour les jeunes lecteur·ices qui aiment le sport et la compétition — mais aussi pour les adultes nostalgiques du genre.