Créée en 1967 par l’auteur italien Hugo Pratt, Corto Maltese est une série de bande dessinée d’aventures publiée en France par Casterman à partir de 1975. Elle met en scène un marin solitaire, né à Malte en 1887, fils d’une gitane andalouse et d’un marin des Cornouailles, dont les pérégrinations à travers le monde — du Pacifique Sud à la Sibérie, de Venise à l’Amazonie — traversent les guerres, les révolutions et les intrigues coloniales de la première moitié du XXe siècle. Pratt, qui qualifiait lui-même ses bandes dessinées de « littérature dessinée », a fait de Corto un personnage cité aussi bien par Umberto Eco que par Tim Burton, et dont la notoriété a largement débordé le cercle des amateurs de BD.
Si vous vous demandez vers quoi vous tourner pour retrouver ce goût d’embruns, de poussière et de fiction historique, voici quelques recommandations dans la même veine.
1. Corto Maltese – Sous le soleil de minuit (Juan Díaz Canales & Rubén Pellejero, 2015)

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Le prolongement le plus naturel. En 2015, vingt ans après la mort de Pratt, le scénariste Juan Díaz Canales (Blacksad) et le dessinateur Rubén Pellejero ont relevé le défi de reprendre les aventures du marin maltais. Situé en 1915, entre La Ballade de la mer salée et les récits courts, cet album envoie Corto dans le Grand Nord américain, sur les traces de Jack London, pour remettre une lettre à un amour de jeunesse de l’écrivain.
Le choix du cadre — l’Alaska et le Yukon au crépuscule de la ruée vers l’or — est habile : Pratt, grand lecteur de London et de Curwood, n’avait jamais conduit son héros dans ces contrées glacées. Pellejero s’empare des codes graphiques de Pratt sans les singer, tandis que Canales retrouve les ressorts de la narration prattienne : parole donnée, chasse au trésor, figures historiques et sens moral sous des airs de dilettante. Une suite crédible et respectueuse, point de départ idéal pour prolonger l’héritage.
2. Les Scorpions du désert (Hugo Pratt, 1969)

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Avant de quitter l’univers de Pratt, il serait dommage de ne pas s’attarder sur cette série souvent éclipsée par son aînée. Publiée à partir de 1969 dans la revue italienne Sgt. Kirk, puis traduite dans Tintin dès 1973, Les Scorpions du désert plonge dans la campagne d’Afrique au début des années 1940. Le cadre est celui de la Corne de l’Afrique, entre Égypte, Éthiopie et Somalie, où Britanniques et Italiens se disputent des territoires coloniaux.
Le héros, si l’on peut employer ce mot, s’appelle Koïnsky — un lieutenant polonais d’origine juive, intégré au Long Range Desert Group, une unité de volontaires britanniques chargée de mener des raids et des reconnaissances derrière les lignes ennemies, et qui a réellement existé. Là où Corto Maltese cultivait l’ironie bienveillante et le détachement élégant, Koïnsky est plus dur, plus cynique, plus abrupt. Il n’hésite pas à abattre froidement un ennemi pour s’assurer qu’il n’y a pas de survivants. Personnage moins immédiatement sympathique que le Maltais, il n’en est pas moins magnétique.
Autour de lui gravite une galerie de figures secondaires solidement construites : Judittah Canaan, espionne juive de Palestine ; le lieutenant italien Stella, davantage attiré par l’or que par la défense de son pays ; et surtout Cush, guerrier danakil que les lecteur·ices de Corto Maltese reconnaîtront puisqu’il apparaît aussi dans Les Éthiopiques. Cush tue par plaisir, se déclare indifférent au sort de ses compagnons de route, puis les sauve au péril de sa vie — et ponctue le tout de réflexions désabusées sur la guerre. Chacun de ces personnages poursuit ses propres intérêts — argent, gloire, honneur ou amour — et Pratt ne distribue ni bons ni mauvais points.
Sur le plan graphique, Les Scorpions du désert montre Pratt au sommet de sa maîtrise du noir et blanc. Le désert n’a peut-être jamais été aussi bien rendu en bande dessinée : le blanc irradie de chaleur, le noir apporte l’ombre et le danger. Derrière le récit d’aventure se profile aussi une mise en cause du colonialisme européen en Afrique et de l’absurdité de la guerre — mais Pratt, fidèle à lui-même, ne fait pas de discours : il montre, et laisse le lecteur·ice conclure.
3. Fort Wheeling (Hugo Pratt, 1962)

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Restons encore un peu avec Pratt, mais changeons de décor. Fort Wheeling, dont les premières planches ont été dessinées en Argentine en 1962, est son premier récit de grande envergure — une fresque sur les guerres de la frontière américaine au XVIIIe siècle, bien avant que Corto Maltese ne voie le jour.
Nous sommes en 1774, dans la vallée de l’Ohio, à la frontière occidentale des colonies britanniques d’Amérique du Nord. Criss Kenton, un Virginien de dix-sept ans dont la famille a été massacrée par les Indiens, s’engage dans un bataillon colonial. Il y fait la connaissance de Patrick Fitzgerald, jeune aristocrate anglais fraîchement débarqué en Amérique. Les deux garçons se lient d’amitié — jusqu’à ce que la guerre d’Indépendance éclate et les force à choisir des camps opposés. Le récit, inspiré des romanciers américains Kenneth Roberts et Zane Grey que Pratt avait dévorés dans son enfance, est un roman d’apprentissage autant qu’un récit de guerre.
L’un des grands mérites de Fort Wheeling est de ne jamais verser dans le manichéisme. Des personnages historiques — Daniel Boone, le colonel Zane fondateur de Wheeling, Simon Girty, un Blanc passé du côté des Britanniques et de leurs alliés amérindiens (auquel Pratt a prêté son propre visage) — côtoient des figures fictives comme Mohena, jeune femme blanche élevée par les Shawnees, ou Tiny, un jeune Amérindien d’une sagesse inattendue pour son âge. Pratt s’intéresse autant aux nations amérindiennes, que le conflit déchire de l’intérieur, qu’aux colons eux-mêmes. Le résultat est une fresque où l’amitié entre deux hommes ne résiste pas au choix politique que l’Histoire leur impose.
La série a accompagné Pratt tout au long de sa carrière : commencée en 1962, elle ne fut achevée que dans les années 1990, peu avant sa mort. On y voit donc évoluer son trait, du dessin très documenté et fouillé des premières planches vers la synthèse graphique caractéristique de sa maturité. Et comme toujours chez Pratt, c’est quand on croit lire un simple récit de guerre que l’on s’aperçoit qu’il parlait surtout d’amitié — et de tout ce qu’il en coûte de la perdre.
4. Théodore Poussin (Frank Le Gall, 1987)

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Avec Théodore Poussin, Frank Le Gall a conçu l’une des séries d’aventure les plus singulières de la bande dessinée francophone — quelque part entre Corto Maltese et Tintin, mais avec un tempérament bien à elle.
Le héros, né en 1902 à Dunkerque, est un employé de bureau dans une compagnie de navigation. Un beau jour, il décide de tout plaquer pour embarquer vers l’Indochine, sur les traces de son père marin et d’un oncle disparu du côté de Saïgon. C’est le point de départ d’une odyssée à travers l’Asie de l’entre-deux-guerres — pirates, femmes fatales, îles perdues, plantations de cocotiers. Frank Le Gall a lu ses classiques : on retrouve ici le goût de Conrad pour les comptoirs coloniaux poisseux, le spleen baudelairien du voyageur qui cherche sans savoir quoi, et le sens de la carte au trésor hérité de Stevenson.
Ce qui fait la singularité de Théodore Poussin, c’est le décalage entre l’ampleur de l’aventure et la modestie de son héros. Poussin n’a rien d’un baroudeur : il est chauve, porte des lunettes rondes, et se retrouve aventurier presque malgré lui. Son physique est inspiré du propre grand-père de Frank Le Gall, dont les carnets de voyage en Indochine ont nourri la genèse de la série. Et puis il y a Monsieur Novembre — un personnage récurrent, spectral, qui surgit sans prévenir pour annoncer à Théodore les épreuves qui l’attendent. Il se présente comme l’incarnation de son destin. Impossible de savoir s’il est réel, surnaturel, ou simple projection de l’angoisse du héros. Sa présence, aussi incongrue qu’inquiétante, empêche la série de se réduire à une BD d’aventure classique : derrière chaque péripétie se pose la question de savoir si Théodore a choisi sa vie ou si elle lui a été imposée.
La série a été récompensée à deux reprises au festival d’Angoulême : l’Alph’Art du meilleur album en 1989 pour Marie Vérité et le Prix du public en 1993 pour Un passager porté disparu. Frank Le Gall y a travaillé sur près de quatre décennies — de 1987 à 2023 — avec une constance et une exigence qui forcent le respect. Les 14 albums forment un tout cohérent, moins spectaculaire que Corto Maltese mais porté par un héros auquel on s’attache d’autant plus qu’il doute de lui-même.
5. Dieter Lumpen (Jorge Zentner et Rubén Pellejero, 1985)

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Si vous cherchez un héritier direct de Corto Maltese — un baroudeur sans attaches, fataliste et séducteur, ballotté par le hasard aux quatre coins du globe — il est ici. Dieter Lumpen, créé en 1985 dans la revue espagnole Cairo par le scénariste argentin Jorge Zentner et le dessinateur espagnol Rubén Pellejero, est un cousin assumé du marin maltais. La parenté n’est d’ailleurs pas qu’un clin d’œil : Pellejero a été choisi des années plus tard pour reprendre officiellement les aventures de Corto Maltese chez Casterman — preuve que la filiation a été reconnue au plus haut niveau.
Dieter — dont le nom, en allemand, signifie littéralement « gueux » ou « va-nu-pieds » — promène sa longue silhouette dégingandée à travers les années 1940, d’Istanbul à la Tunisie, de l’Inde aux Caraïbes, de Paris à Venise. Chauffeur pour vieilles dames excentriques, joueur endetté, marin occasionnel, acteur de cinéma par accident : il enchaîne les métiers de fortune et les péripéties avec un détachement total. Sa devise pourrait tenir en une phrase : « On ne peut échapper à son destin. »
La série se compose de onze histoires — huit courtes et trois longues — réunies aujourd’hui en une intégrale chez les éditions Mosquito. L’une des forces de Zentner est de ne pas se contenter du registre de l’aventure pure : il injecte dans ses récits des touches de fantastique, de polar, de romance, et parfois les trois en même temps. Dans Les Péchés de Cupidon, Dieter achète une maison hantée près de Paris. Dans Le Prix de Charon, il fait du stop en plein Colorado et se retrouve à bord d’un corbillard conduit par un étrange passeur qui exige des histoires en guise de péage.
Le dessin de Pellejero, avec ses contrastes francs entre aplats noirs et traits fins à la plume, confère à chaque planche une élégance et une énergie peu communes. Ses cadrages larges, souvent horizontaux, installent les ambiances avec une économie de moyens très efficace. La série se lit comme un bon recueil de nouvelles : on peut entrer par n’importe quelle histoire, et chacune donne envie de lire la suivante.
6. Les Passagers du vent (François Bourgeon, 1979)

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Publiée à partir de 1979 chez Glénat, Les Passagers du vent de François Bourgeon est l’une des rares BD historiques à avoir été saluée par des historiens de métier. C’est aussi l’une des premières séries franco-belges à placer au centre du récit une héroïne qui mène l’action de bout en bout — ce qui, à la fin des années 1970, n’avait rien d’évident.
L’histoire débute en mer, au XVIIIe siècle, à bord d’un vaisseau de 74 canons de la Marine royale française. Isabeau de Marnaye — en réalité Agnès de Roselande, une noble à qui l’on a volé son identité dans l’enfance — y rencontre Hoël, un gabier breton (c’est-à-dire un matelot chargé de grimper dans la mâture pour y régler les voiles) à qui elle sauve la vie. S’ensuit un périple qui les conduira d’un ponton anglais au comptoir de Juda, au royaume du Dahomey (l’actuel Bénin), puis à bord d’un navire négrier vers Saint-Domingue. Le commerce triangulaire — ce système par lequel des marchandises européennes étaient échangées en Afrique contre des captifs, eux-mêmes vendus comme esclaves aux Amériques en échange de sucre, de café et de coton — constitue le cœur du premier cycle de cinq albums. Bourgeon n’en élude rien : ni les conditions de la traversée, ni la mécanique économique, ni la complicité des élites locales africaines.
Bourgeon s’appuie sur une documentation historique considérable — les ouvrages d’archéologie navale de Jean Boudriot, les travaux de Pierre Verger sur la traite négrière, les archives du Musée de l’Homme — pour reconstituer avec une exactitude quasi obsessionnelle la vie en mer, les intérieurs de navires, les costumes, les comptoirs africains. L’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch n’a pas hésité à saluer le travail d’historien accompli par Bourgeon.
Mais Les Passagers du vent ne se réduit pas à une leçon d’histoire. Isabeau est un personnage d’une liberté farouche, qui décide, tranche et assume ses choix — moraux, amoureux, sexuels — dans un monde dominé par les hommes. La série, en neuf tomes répartis sur trois cycles (le dernier, Le Sang des cerises, s’achève en 2022 dans le Paris de la Commune), couvre plus d’un siècle d’histoire à travers plusieurs générations de femmes. Le souffle ne faiblit pas.
7. Bab-el-Mandeb (Attilio Micheluzzi, 1988)

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Bab-el-Mandeb : c’est le nom du détroit qui sépare le Yémen de Djibouti, à l’entrée sud de la mer Rouge. En arabe, l’expression signifie « la Porte des Lamentations ». C’est aussi le titre d’une BD de l’Italien Attilio Micheluzzi (1930-1990), publiée en 1988 chez Casterman dans la collection « Studio (À Suivre) ». L’action se situe en Égypte, en 1935, alors que Mussolini s’apprête à envahir l’Éthiopie — l’un des derniers États africains indépendants.
Quatre personnages que rien ne destinait à se croiser vont former un improbable équipage : Peter Cushing, sergent-major britannique ruiné par le jeu et l’alcool ; Libertario Miccoli, anarchiste italien en exil politique ; Kekmat Fahmi, danseuse égyptienne amoureuse de Miccoli ; et Lilian Woodham Kelly, une lady humaniste qui ne perd jamais son sang-froid, même sous les balles. Leur mission : convoyer deux automitrailleuses volées à l’armée égyptienne à travers le désert, pour les livrer aux troupes du Négus (le titre de l’empereur d’Éthiopie, Hailé Sélassié). Un synopsis qui évoque Casablanca de Michael Curtiz — et ce n’est pas un hasard.
Micheluzzi, comme Pratt, est un maître du noir et blanc, mais avec une approche plus réaliste et un souci du détail historique quasi documentaire. Son blanc restitue la lumière écrasante du désert, son noir creuse les ombres et la menace. Le découpage, dense et sophistiqué, peut dérouter au premier abord, mais le récit avance vite et ne relâche jamais la tension. Le plus réussi, c’est le traitement des quatre protagonistes : chacun arrive avec ses failles et ses motivations contradictoires, et le huis clos des deux véhicules fait office de révélateur — les tensions, les alliances et les attirances se dessinent au fil des kilomètres.
Micheluzzi est arrivé tardivement dans la bande dessinée (il était d’abord architecte) et n’a jamais connu la célébrité de Pratt. Disparu en 1990 à soixante ans, il reste aujourd’hui un nom de connaisseur·se. Bab-el-Mandeb, disponible en réédition chez Mosquito, est probablement la meilleure porte d’entrée dans son univers — 111 pages qui se dévorent d’une traite et donnent envie de fouiller le reste de sa bibliographie.
8. Max Fridman (Vittorio Giardino, 1982)

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On quitte le désert pour les capitales européennes et les intrigues de services secrets. Les Aventures de Max Fridman, créées en 1982 par l’Italien Vittorio Giardino et publiées en France par Glénat, se déroulent entre 1936 et 1938, dans une Europe où la guerre n’a pas encore éclaté mais où les services de renseignement, eux, ont déjà ouvert les hostilités.
Max Fridman est un ancien agent du contre-espionnage français, officiellement retiré à Genève où il vit avec son ex-femme Ada et sa fille Esther. Négociant en tabacs, toujours coiffé d’un feutre, la pipe au bec et la barbe soigneusement taillée, il n’a rien de l’espion spectaculaire à la James Bond. C’est un homme cultivé, discret, juif, dont l’élégance un peu désuète cache une redoutable efficacité. Et bien sûr, on ne le laisse jamais tranquille : dans Rhapsodie hongroise, le 2e Bureau (le service de renseignement militaire français de l’époque) le force à reprendre du service pour enquêter sur la disparition d’un réseau à Budapest. Dans La Porte d’Orient, c’est à Istanbul qu’il doit dénouer un imbroglio entre agents français, soviétiques et allemands.
Les intrigues de Giardino rappellent davantage les romans de Graham Greene ou d’Eric Ambler que ceux de Ian Fleming : ici, pas de gadgets ni de poursuites en voiture, mais des conversations à double fond dans des hôtels de luxe, des trahisons silencieuses et des dilemmes moraux. Les personnages secondaires — diplomates véreux, femmes aux motivations ambiguës, commissaires politiques zélés — sont nombreux, et il vaut mieux suivre avec attention. Le cycle espagnol, en trois tomes (No Pasarán), plonge Fridman dans la guerre civile espagnole (1936-1939), dans un Barcelone où républicains, phalangistes, communistes et espions étrangers se surveillent mutuellement. Personne ne sait plus très bien qui travaille pour qui.
Le dessin de Giardino s’inscrit dans la tradition de la ligne claire — ce style né avec Hergé, fondé sur un trait net, des contours précis et des couleurs en aplats, au service de la lisibilité. Giardino pousse cette approche vers un réalisme minutieux : l’architecture, les costumes et les intérieurs de l’Europe des années 1930 sont restitués avec un soin d’archiviste. Ses couleurs douces, presque pastel, installent une atmosphère faussement paisible qui rend les moments de violence d’autant plus brutaux. La série, étalée sur quatre décennies (le sixième tome est paru en 2024), ne ressemble à rien d’autre en BD : c’est du roman d’espionnage pur, avec la patience et la précision que le genre exige.
9. Jonathan (Cosey, 1975)

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Terminons par un changement d’altitude. Avec Jonathan, le Suisse Cosey (de son vrai nom Bernard Cosandey) a créé en 1975 dans les pages du journal Tintin une série qui ne ressemble à aucune autre dans la BD d’aventure : un récit lent, contemplatif, ancré dans l’Himalaya et dans la question tibétaine.
Jonathan est un jeune Suisse d’une vingtaine d’années — cheveux noirs, yeux bleus, visage bronzé, allure de routard — qui débarque au Népal, amnésique, pour retrouver Saïcha, une réfugiée tibétaine qu’il a aimée en Suisse et qui est repartie vers sa terre natale. C’est le point de départ d’une longue errance à travers le Tibet occupé par la Chine depuis 1950, l’Inde du Nord, le Népal, la Birmanie, le Japon et même les États-Unis, sur 17 albums publiés entre 1977 et 2021. Le personnage, baptisé d’après Jonathan Livingston le Goéland de Richard Bach, est l’alter ego de Cosey : même nationalité, mêmes goûts musicaux (Mike Oldfield, Kate Bush, Pink Floyd, Brian Eno — chaque album vient avec une bande-son suggérée), même passion pour la montagne et les cultures asiatiques.
Là où la plupart des BD d’aventure misent sur l’action et les rebondissements, Jonathan fait le pari inverse : le silence, les paysages et les rencontres comptent plus que l’intrigue. Les intrigues existent — trafics d’objets d’art, soutien à la résistance tibétaine (les Khambas, ces guerriers qui ont combattu l’armée chinoise jusque dans les années 1970), histoires d’amour contrariées avec une succession de figures féminines fortes (Drolma, Kate, Atsuko…) — mais elles servent surtout de fil conducteur à un récit sur un homme qui cherche sa place — entre l’Occident qu’il a quitté et l’Asie qui ne sera jamais tout à fait la sienne. Cosey peint des montagnes, des monastères, des cols enneigés, et leur accorde autant de place qu’aux dialogues. Comme il l’a résumé lui-même : « Ça m’amuse davantage qu’une bagarre dans un saloon. »
Récompensée par l’Alfred du meilleur album à Angoulême en 1982 pour le tome Kate, la série a été menée à son terme avec La Piste de Yéshé en 2021 — un dernier album où Jonathan, vieilli, revient au Tibet pour un ultime rendez-vous. Quarante-six ans de publication, au cours desquels le personnage a pris de l’âge en même temps que son auteur : une rareté dans le monde de la BD, où les héros restent en général éternellement jeunes. La cause tibétaine traverse l’ensemble de la série, non pas sous forme de pamphlet, mais comme un arrière-plan constant qui ancre ces aventures dans le réel et leur donne leur poids.