Créée en 1967 par le dessinateur italien Hugo Pratt, Corto Maltese est une série de bande dessinée d’aventures publiée chez Casterman. Elle met en scène un marin solitaire, né en 1887 à Malte d’une mère gitane et d’un père britannique, qui traverse la première moitié du XXᵉ siècle au gré des soubresauts de l’Histoire.
Entre La Ballade de la mer salée (1967) et Mû (1992), Hugo Pratt a signé douze récits où se mêlent érudition littéraire, ésotérisme, ironie désenchantée et un noir et blanc d’une élégance devenue légendaire. Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé le dernier album du gentilhomme de fortune, voici quelques suggestions du même acabit.
1. Corto Maltese – Sous le soleil de minuit (Juan Díaz Canales & Rubén Pellejero, 2015)

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Le prolongement le plus naturel. En 2015, vingt ans après la mort de Pratt, le scénariste Juan Díaz Canales (Blacksad) et le dessinateur Rubén Pellejero ont relevé le défi de reprendre les aventures du marin maltais. Situé en 1915, entre La Ballade de la mer salée et les récits courts, cet album envoie Corto dans le Grand Nord américain, sur les traces de Jack London, pour remettre une lettre à un ancien amour de l’écrivain.
Le choix du cadre — l’Alaska et le Yukon au crépuscule de la ruée vers l’or — est habile : Pratt, grand lecteur de London et de Curwood, n’avait jamais conduit son héros dans ces contrées glacées. Pellejero s’empare des codes graphiques de Pratt sans les singer, tandis que Canales retrouve les ressorts de la narration prattienne : parole donnée, chasse au trésor, figures historiques et sens moral sous des airs de dilettante. Une suite crédible et respectueuse, point de départ idéal pour prolonger l’héritage.
2. Le Port des marins perdus (Teresa Radice & Stefano Turconi, 2016)

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Automne 1807. Un navire de Sa Majesté récupère au large du Siam un jeune naufragé amnésique, Abel, qui ne se souvient que de son prénom. Recueilli par le capitaine Roberts, il rejoint l’Angleterre et s’installe dans l’auberge tenue par les trois filles d’un commandant disparu. Teresa Radice et Stefano Turconi signent ici un roman graphique de plus de 300 pages, structuré comme un opéra en quatre actes, dans l’esprit des grands récits d’aventure de Stevenson.
Le dessin au crayon de Turconi — sans encrage ni couleur — confère aux planches une douceur onirique singulière. Le texte de Radice, imprégné de poésie maritime et de citations de Coleridge et William Blake, rappelle le goût de Pratt pour la littérature au cœur de la narration. Comme Corto Maltese, cette bande dessinée mêle mystère, érudition et mélancolie du large. Prix du meilleur roman graphique au festival de Lucca 2015.
3. Long John Silver (Xavier Dorison & Mathieu Lauffray, 2007-2013)

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Séquelle assumée de L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, cette tétralogie met en scène le retour du célèbre pirate, vieilli et rongé par la maladie, enrôlé par la redoutable Lady Vivian Hastings pour une traversée de l’Atlantique jusqu’à la cité précolombienne de Guyanacapac. Xavier Dorison construit un scénario de haute intensité, nourri de complots, de trahisons et de fièvre tropicale, où aucun personnage n’est tout à fait ce qu’il prétend être.
Mathieu Lauffray signe un travail graphique sombre et virtuose, aux cadrages cinématographiques, qui donne aux tempêtes et aux jungles une puissance visuelle considérable. L’esprit aventurier, le goût des personnages ambigus et la quête d’un trésor mythique au bout du monde inscrivent Long John Silver dans la filiation directe de Corto Maltese. Quatre tomes d’un souffle épique rare, disponibles en intégrale chez Dargaud. Une lecture idéale pour qui aime les flibustiers et les horizons lointains.
4. Nemo (Brüno, 2001-2004)

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Adaptation libre de Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, cette série en quatre volets suit le professeur Aronnax, Conseil et Ned Land, prisonniers du Nautilus et de son inflexible capitaine. Brüno ne se contente pas de transposer le roman : il s’en empare avec un trait épuré, nerveux, aux antipodes du réalisme académique, et insuffle à Nemo une dimension jusqu’au-boutiste et sans concession que Verne avait esquissée sans jamais la pousser à son terme.
Le parallèle avec Corto Maltese tient dans la figure du capitaine lui-même : un homme qui a rompu avec la société, guidé par ses propres lois, aussi érudit que solitaire. Comme Pratt savait le faire, Brüno laisse le silence et l’image porter la narration là où les mots seraient superflus. Un huis clos maritime tendu et radical, réédité en intégrale couleur chez Glénat.
5. Les Indes fourbes (Alain Ayroles & Juanjo Guarnido, 2019)

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Don Pablos de Ségovie — vaurien, escroc, menteur professionnel — débarque dans les Indes au Siècle d’or espagnol et raconte ses tribulations picaresques, des bas-fonds de Lima aux pics de la Cordillère, jusqu’à l’Eldorado. Alain Ayroles (De Cape et de Crocs) imagine ici la suite jamais écrite d’El Buscón, le roman de Francisco de Quevedo publié en 1626, tandis que Juanjo Guarnido (Blacksad) déploie 160 pages d’aquarelles flamboyantes au grand format.
La parenté avec Corto Maltese se joue sur plusieurs plans : un anti-héros roublard porté par l’ironie, une narration à tiroirs où rien n’est ce qu’il semble, et un ancrage historique solide qui sert de toile de fond à l’aventure. Ayroles cisèle ses dialogues avec une verve baroque digne de Rostand, et Guarnido leur donne chair avec une maîtrise du mouvement et de l’expression. Prix Landerneau, Prix des Libraires de BD, Grand Prix de la critique 2020.
6. Le Dernier Atlas (Fabien Vehlmann, Gwen de Bonneval, Hervé Tanquerelle & Frédéric Blanchard, 2019-2021)

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Dans cette uchronie en trois tomes, le général de Gaulle a reconstruit la France d’après-guerre grâce à des robots géants à propulsion nucléaire, baptisés du nom d’écrivains célèbres. Démantelées après un accident à Batna en 1976, ces machines appartiennent au passé — jusqu’au jour où Ismaël Tayeb, lieutenant d’un gang nantais, doit remettre en marche le dernier Atlas pour récupérer sa pile atomique. Le récit bascule alors du polar vers la science-fiction géopolitique.
Vehlmann et de Bonneval (Prix René Goscinny 2020) tissent un scénario choral, ancré dans les tensions contemporaines — colonialisme, racisme, mondialisation — avec le souffle d’un blockbuster maîtrisé. Tanquerelle, au dessin, et Blanchard, au design, campent des personnages cabossés et crédibles. Comme chez Pratt, l’Histoire et la fiction s’entremêlent pour interroger les mythes nationaux. Une trilogie de plus de 600 pages, à la croisée des Soprano et de Jules Verne.
7. Les Navigateurs (Serge Lehman & Stéphane de Caneva, 2024)

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Après vingt ans d’absence, Neige Agopian revient à Paris et retrouve ses amis d’enfance : Max, Arthur et Sébastien. Mais sa disparition soudaine, liée à une fresque surréaliste dissimulée dans une maison de Clamart, propulse le trio dans une enquête à triple fond — légende urbaine, énigme artistique et monde englouti sous les rues de la capitale. Serge Lehman (La Brigade Chimérique, Saint-Elme) signe un thriller fantastique où Paris se révèle comme une ville bâtie sur une mer ancienne.
Le dessin en noir et gris de Stéphane de Caneva, d’une précision presque organique, glisse du réalisme contemporain vers le cauchemar lovecraftien avec une fluidité redoutable. Lehman convoque l’héritage du surréalisme et les Nautes gaulois pour bâtir sa mythologie, tout comme Pratt puisait dans l’ésotérisme et les sociétés secrètes. Prix René Goscinny 2025. Un récit complet de 200 pages, dense et habité, qui ne relâche jamais sa tension.
8. Mattéo (Jean-Pierre Gibrat, 2008-2020)

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Fils d’un anarchiste espagnol installé à Collioure, Mattéo traverse les tragédies du XXᵉ siècle malgré lui : les tranchées de 14-18, la révolution russe, le Front populaire, la guerre d’Espagne, puis la Seconde Guerre mondiale. Six tomes (publiés chez Futuropolis) composent cette fresque romanesque où l’intime et le collectif ne cessent de se heurter, portés par un personnage pacifiste rattrapé par la violence de son époque.
Gibrat peint à la couleur directe des planches d’une sensualité picturale rare, où les lumières méditerranéennes côtoient la grisaille des champs de bataille. Sa narration, teintée de nostalgie et d’amertume, rappelle la manière dont Pratt ancrait Corto dans l’Histoire sans jamais en faire un héros conventionnel. Mattéo, comme le marin maltais, agit par conviction plutôt que par idéologie, et paie le prix de chaque engagement. Un récit d’une justesse émotionnelle constante, porté de bout en bout par une grâce picturale hors du commun.
9. Le Sommet des dieux (Jirô Taniguchi & Baku Yumemakura, 2000-2003)

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Adapté du roman éponyme de Baku Yumemakura (Prix Shibata 1997), ce manga en cinq tomes suit Fukamachi, photographe alpiniste, qui découvre à Katmandou un appareil photo qui a peut-être appartenu à George Mallory — disparu en 1924 sur les pentes de l’Everest. Cette trouvaille le lance sur les traces de Habu Jôji, grimpeur légendaire et solitaire, dont l’obsession pour les sommets confine à la quête d’absolu.
Jirô Taniguchi — révéré en Europe pour Quartier lointain et L’Homme qui marche — livre ici son récit le plus monumental. Son trait d’une précision stupéfiante restitue la majesté et la brutalité de la haute montagne avec une force graphique qui n’a pas d’équivalent. Le lien avec Corto Maltese se noue autour d’un même thème : des hommes seuls face à l’immensité, animés par une pulsion que la raison ne peut ni expliquer ni éteindre. Le film d’animation de Patrick Imbert (2021) en est une belle porte d’entrée.