Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) est le premier roman de l’autrice américaine Madeline Miller, publié en 2012 et lauréat du Women’s Prize for Fiction la même année. Elle y revisite l’Iliade d’Homère depuis le point de vue de Patrocle, prince maladroit exilé à la cour du roi Pélée en Thessalie, qui y noue avec le jeune Achille un lien que le récit refuse de réduire à un seul mot : amitié d’abord, amour ensuite, et quelque chose d’autre encore, qui ne se défait pas. De leur apprentissage auprès du centaure Chiron aux rivages de Troie, où Achille sait qu’il mourra jeune mais glorieux (sa mère, la déesse marine Thétis, le lui a prédit), Miller suit deux êtres qui choisissent de ne jamais se séparer, même quand ce choix les condamne. Professeure de grec ancien et de latin, diplômée de l’université de Brown, l’autrice s’appuie sur une connaissance fine des sources antiques pour rendre ce mythe vieux de trois millénaires aussi bouleversant qu’une histoire d’aujourd’hui.
Si vous venez de refermer ce livre le cœur en miettes et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici des recommandations dans le même esprit : des réécritures de la mythologie grecque qui prennent le parti des oubliées, des captives, des sœurs, des sorcières — bref, de toutes celles qu’Homère n’a pas jugé utile de nommer.
1. Circé (Madeline Miller, 2018)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Fille du titan Hélios, dieu du Soleil, et de la nymphe Persé, Circé ne possède ni l’éclatante beauté de sa mère ni les redoutables pouvoirs de son père. Banale parmi les immortels — ce qui, chez les dieux, constitue à peu près la pire des tares —, elle se découvre pourtant un don singulier : la sorcellerie. Capable de métamorphoser les êtres et de préparer des poisons terrifiants, elle finit par effrayer l’Olympe tout entier. Son père l’exile sur l’île d’Æaea, et c’est là, seule avec ses lions apprivoisés et ses plantes magiques, que Circé va patiemment développer sa maîtrise des herbes, des métamorphoses et de sa propre vie.
Au fil des siècles, l’île reçoit des visiteurs : Hermès le rusé, Dédale et son fils Icare, la redoutable Médée (sa propre nièce), et surtout Ulysse, avec qui Circé aura un fils, Télégonos. Miller dresse le portrait d’une femme qui apprend à se définir par elle-même plutôt que par le regard des dieux ou des mortels. Circé défie son père, tient tête à Athéna et protège son enfant contre les dieux qui veulent le détruire. Le livre pose aussi une question inattendue : pourquoi une immortelle, après des millénaires de solitude et d’épreuves, choisirait-elle de renoncer à l’éternité pour vivre et vieillir comme une simple mortelle ? La réponse de Miller est l’un des plus beaux passages du roman — et une raison suffisante pour le lire.
2. Femmes de Troie – Tome 1 : Le Silence des vaincues (Pat Barker, 2018)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’Histoire — et l’Iliade ne fait pas exception. Pat Barker, romancière britannique couronnée du Booker Prize en 1995, prend ici le contre-pied d’Homère et confie le récit à Briséis, reine de Lyrnessos, une petite cité alliée de Troie. En quelques heures, cette souveraine a vu sa ville tomber, son mari et ses frères égorgés par les Grecs. Elle est devenue le butin, le trophée de celui-là même qui a tout détruit : Achille. Le même Achille que Patrocle rendait si attachant dans Le Chant d’Achille apparaît ici sous un jour autrement plus cru — un rappel salutaire que l’héroïsme dépend toujours du côté où l’on se trouve.
Depuis le camp grec, Briséis observe la guerre, les rivalités entre chefs, la peste, la mort de Patrocle et la fureur d’Achille après celle-ci. Mais son regard s’attarde sur ce que les aèdes — les poètes-conteurs de la Grèce antique — n’ont jamais jugé bon de raconter : le quotidien des captives, la violence sexuelle érigée en droit du vainqueur, l’entraide discrète entre femmes que plus rien ne protège. Barker, qui a consacré une grande partie de son travail littéraire aux traumatismes de guerre (sa trilogie Regeneration, sur les soldats de 14-18, lui a valu le Booker Prize), refuse toute idéalisation. Ce premier tome d’une trilogie est une Iliade féministe, brute et sans concession — le genre de livre qui change définitivement la façon dont on relit Homère.
3. Psyché & Éros (Luna McNamara, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Selon une prophétie, Psyché, princesse de Mycènes et arrière-petite-fille de Zeus, est destinée à vaincre un monstre que les dieux eux-mêmes redoutent. Son père l’a élevée en conséquence : depuis l’enfance, elle manie l’arc et s’entraîne au combat sous la tutelle d’Atalante, la célèbre chasseresse. Éros, de son côté, est bien loin du chérubin ailé des cartes de Saint-Valentin. Divinité primordiale née du Chaos, il existe depuis avant Zeus et les Olympiens, et a traversé les millénaires avec la lassitude de celui qui a vu ses flèches provoquer plus de catastrophes que de bonheur — les noces désastreuses d’Héra et Zeus, entre autres, figurent à son palmarès.
Quand Aphrodite, jalouse de la beauté de Psyché, envoie Éros lui infliger une malédiction d’amour fatal, le dieu se pique accidentellement avec sa propre flèche. Le voilà condamné à aimer une mortelle qu’il perdra dès l’instant où leurs regards se croiseront. Luna McNamara, titulaire d’un master de Harvard sur les questions de genre dans les religions, réinvente ce mythe célèbre et en fait un récit d’aventure à part entière : Psyché, loin de subir passivement son sort, affronte les épreuves mortelles fomentées par Aphrodite et descend jusqu’aux Enfers pour sauver celui qu’elle aime. Le récit alterne les points de vue des deux protagonistes — la mortelle qui refuse de se plier aux dieux, et le dieu qui découvre ce que ses propres flèches infligent depuis des siècles.
4. Les Invaincues (Natalie Haynes, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Troie brûle. Et la muse Calliope, patronne de la poésie épique, agacée qu’on ne lui demande jamais de chanter autre chose que des armées et des hommes, décide de raconter cette guerre autrement. Par les femmes. Toutes les femmes : les Troyennes — Andromaque, Hélène, Cassandre, Créuse —, les Grecques — Pénélope, Iphigénie, Clytemnestre —, les déesses dont la vanité a déclenché le chaos — Héra, Athéna, Aphrodite —, et celles que les légendes ont carrément oubliées, comme Œnone, la première épouse de Pâris, ou l’Amazone Penthésilée, venue se battre aux côtés des Troyens.
Le roman de Natalie Haynes — classiciste diplômée de Cambridge, humoriste, animatrice de l’émission Natalie Haynes Stands Up for the Classics sur BBC Radio 4 — adopte une structure chorale où chaque chapitre donne la parole à une voix différente. Sélectionné pour le Women’s Prize for Fiction en 2020, Les Invaincues porte en anglais le titre A Thousand Ships : une référence au vers célèbre de Christopher Marlowe dans Doctor Faustus (1604), qui décrit Hélène comme le visage « qui lança mille navires ». Natalie Haynes reprend la formule, mais cette fois, ce sont les femmes qui racontent — et chez elles, les mille navires n’ont rien de romantique.
5. Ariane (Jennifer Saint, 2021)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le roi Minos règne d’une main de fer sur la Crète. Dans les entrailles de son palais, le Labyrinthe abrite le Minotaure — cette créature mi-homme mi-taureau, née de l’union monstrueuse entre la reine Pasiphaé et un taureau blanc, punition infligée par Poséidon à Minos qui avait refusé de lui sacrifier l’animal. À intervalles réguliers, Athènes vaincue envoie quatorze jeunes gens en sacrifice au monstre. Ariane, fille de Minos et demi-sœur du Minotaure, connaît trop bien les récits où les femmes paient le prix des fautes commises par les hommes. Quand le prince athénien Thésée débarque parmi les otages, elle décide de lui fournir le moyen de tuer la bête et de sortir du Labyrinthe — le fameux fil — et de fuir la Crète avec lui.
On connaît la suite, du moins dans ses grandes lignes : Thésée abandonne Ariane sur l’île de Naxos ; le dieu Dionysos la recueille et en fait son épouse. Mais Jennifer Saint, ancienne professeure d’anglais passionnée de mythologie, ne s’arrête pas là. Le livre alterne entre la voix d’Ariane et celle de sa sœur Phèdre, qui épouse Thésée à Athènes et connaîtra un sort au moins aussi terrible : un amour interdit pour son beau-fils Hippolyte, qui mènera à la catastrophe. Les deux sœurs, séparées par la mer, subissent chacune à sa façon les conséquences d’un même système : un monde où le destin des femmes se décide dans les mains de leur père, puis de leur mari, puis du dieu qui s’impose à elles — sans qu’on leur demande jamais leur avis. Ce que Jennifer Saint montre surtout, c’est la différence entre accepter ce sort et le combattre, et ce que chacun de ces choix coûte.
6. Électre (Jennifer Saint, 2022)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
La famille des Atrides est maudite. Tout remonte à leur ancêtre Tantale, qui avait tué son propre fils et l’avait servi en festin aux dieux de l’Olympe pour mettre leur omniscience à l’épreuve. Depuis ce crime, un cycle de violence se transmet de génération en génération — meurtres, vengeances, trahisons — et personne ne parvient à le briser. Jennifer Saint structure son deuxième roman autour de trois voix féminines prises dans cette spirale. Clytemnestre, épouse d’Agamemnon et sœur d’Hélène, voit ses espoirs anéantis quand son mari sacrifie leur fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables vers Troie. Cassandre, princesse troyenne maudite par Apollon, voit l’avenir avec une précision terrifiante — mais le dieu, qu’elle a repoussé, a fait en sorte que personne ne la croie jamais. Électre, la plus jeune fille de Clytemnestre et d’Agamemnon, grandit dans l’ombre d’un père absent dont elle idéalise la grandeur.
Le titre peut induire en erreur : Électre n’est pas la seule à occuper le devant de la scène, et les chapitres consacrés à Clytemnestre et à Cassandre s’avèrent souvent les plus forts. C’est d’ailleurs l’un des intérêts du livre : montrer comment le même conflit peut détruire des vies de façons radicalement différentes selon que l’on se trouve à Mycènes, à Troie ou dans la tête d’une adolescente qui idolâtre un père qu’elle connaît à peine. Le contraste entre Clytemnestre — mère ravagée par le sacrifice de sa fille, prête à tuer pour se venger — et Électre — qui vénère ce même père meurtrier — alimente une tension familiale implacable. Le matériau est celui des tragédies de Sophocle et d’Euripide ; Jennifer Saint le reprend et développe ce que les tragédiens grecs ne faisaient souvent qu’esquisser : l’intériorité de ces femmes, leurs doutes, leurs calculs, leurs raisons d’agir.
7. Clytemnestre (Costanza Casati, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Si l’on ne devait retenir qu’une phrase pour résumer ce roman : « Tu es née d’un roi, mais tu as épousé un tyran. » Costanza Casati, romancière italienne, consacre son premier livre à la figure la plus controversée du cycle troyen. L’Histoire — et surtout les hommes qui l’ont écrite — n’a retenu de Clytemnestre que deux choses : l’adultère et le meurtre de son mari Agamemnon. Le livre entreprend de restituer tout ce qui précède : une enfance spartiate où les filles apprennent à se battre autant qu’à filer la laine ; un premier mariage heureux avec un certain Tantale — homonyme de l’ancêtre maudit, mais sans lien avec lui —, que le brutal Agamemnon assassine avant de tuer leur nourrisson et de prendre Clytemnestre pour épouse de force ; le sacrifice d’Iphigénie ; puis dix ans d’attente et de rage contenue à Mycènes, aux côtés d’Égisthe, cousin d’Agamemnon et instrument de sa vengeance.
Casati prend le parti d’un monde presque dépourvu d’interventions divines directes : pas de deus ex machina, pas de malédictions surnaturelles, juste la cruauté ordinaire des hommes et la résistance opiniâtre d’une femme qui refuse de se soumettre. On croise Hélène, Pénélope, Ulysse, Castor et Pollux — et l’on redécouvre des figures familières dont la réputation sort passablement abîmée (Ulysse, en particulier, n’est pas à la fête). Le portrait que dresse Casati refuse aussi bien la glorification naïve que la condamnation facile : Clytemnestre est tour à tour inspirante, cruelle, émouvante et terrifiante, parfois dans la même page. Ce qui, pour un personnage de tragédie grecque, semble être exactement la bonne dose.
8. Nous, Filles de Sparte (Claire Heywood, 2021)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Diplômée en civilisations antiques, Claire Heywood choisit un angle légèrement différent des livres précédents : plutôt que de se concentrer sur la guerre de Troie elle-même, elle s’intéresse au destin parallèle de deux sœurs que tout va séparer. Hélène et Klytemnestre (l’autrice utilise la graphie grecque du prénom) grandissent à Sparte dans l’insouciance. Leur père est le roi Tyndare, mais la légende veut qu’Hélène soit en réalité la fille de Zeus — qui avait séduit leur mère Léda sous la forme d’un cygne. Cette ascendance, vraie ou supposée, et leur beauté légendaire font d’elles des instruments de la diplomatie mycénienne : on ne les épouse pas par amour, mais pour sceller des alliances. Encore enfants, elles sont mariées aux frères Agamemnon et Ménélas, et ne se reverront jamais.
Le récit suit les deux sœurs dans leurs vies respectives de reines — l’une à Mycènes, l’autre à Sparte — et s’attarde sur ce que les épopées passent généralement sous silence : les grossesses imposées, les libertés confisquées, le poids d’un rôle réduit à la procréation et à la soumission. Heywood aborde frontalement des questions qui résonnent avec notre époque : le consentement, l’autonomie du corps, le droit des femmes à décider de leur propre vie. Quand Hélène part pour Troie et que Klytemnestre prépare sa vengeance, ce ne sont plus les caprices d’Aphrodite ou la colère des dieux qui motivent leurs actes, mais des décisions profondément humaines, prises par des femmes à bout de patience. Trois mille ans plus tard, on comprend sans peine pourquoi.