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Quelles BD pour entrevoir la vie en prison ?

Quelles BD pour entrevoir la vie en prison ?

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En 2021, au moins onze millions de personnes sont incarcérées à travers le monde, dont environ trois millions en détention provisoire — c’est-à-dire sans avoir été jugées. Les États-Unis dominent ce sinistre classement avec plus de deux millions de détenu·es et un taux d’incarcération de 639 pour 100 000 habitant·es, le plus élevé de la planète. Au Brésil, la population carcérale a été multipliée par vingt en quarante ans, de 30 000 à plus de 750 000 personnes. Aux Philippines, le taux d’occupation des prisons atteint 460 %, à Haïti 450 %, au Guatemala 370 %. Autrement dit, des cellules prévues pour dix personnes en accueillent quarante voire cinquante, avec tout ce que cela implique en termes de promiscuité, de violence, de maladies et d’absence totale d’intimité.

En France, la situation n’est guère mieux. Au 1er juillet 2025, 84 951 personnes sont détenues pour 62 509 places opérationnelles, soit un taux de surpopulation de 135 %. Dans les maisons d’arrêt (qui accueillent les personnes en attente de jugement ou condamnées à de courtes peines), ce taux grimpe à 165,6 % en moyenne, et dépasse les 200 % dans des dizaines d’établissements. Plus de 5 800 personnes dorment sur un matelas posé à même le sol. La France a été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des droits de l’homme — en 2020 notamment — pour l’indignité de ses conditions de détention. Le suicide y représente près d’un décès sur deux en milieu carcéral, avec un taux environ six fois supérieur à celui de la population générale.

La bande dessinée possède un atout que n’a pas le texte seul : elle peut montrer. L’exiguïté d’une cellule de 10 m² partagée à trois, la lumière blafarde d’un couloir de coursive, le regard d’un détenu au parloir — tout cela, un dessin le rend immédiat. C’est sans doute pourquoi le neuvième art s’est emparé du sujet carcéral sous des formes très diverses : témoignages autobiographiques, reportages, fictions documentées, récits historiques. Des bagnes de Guyane au début du XXe siècle aux couloirs de la mort américains, des maisons de correction du Japon d’après-guerre aux prisons turques, voici des bandes dessinées qui, chacune à sa manière, éclairent une facette de l’enfermement.


1. 20 ans ferme (Sylvain Ricard, Nicoby, 2012)

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1985. Milan participe à un braquage qui tourne mal. Il est condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Débute alors un long parcours dans le système pénitentiaire français, inspiré de la vie réelle de Milko Paris — ancien détenu devenu fondateur et président de l’association Ban Public, qui milite pour les droits des personnes incarcérées. Le récit suit un homme qui ne conteste ni le jugement ni la peine : ce qu’il refuse, ce sont les conditions dans lesquelles on lui demande de la purger. Les fouilles humiliantes, le courrier détourné, les transferts arbitraires d’un établissement à l’autre sans explication, les passages au mitard (le quartier disciplinaire, où le détenu est isolé dans une cellule nue). Chaque fois que Milan tente de se stabiliser — suivre une formation, maintenir le lien avec sa compagne —, un nouveau transfert brise tout.

Le dessin de Nicoby, anguleux et dépouillé, utilise un code couleur simple mais efficace : teintes claires pour les scènes à l’extérieur, sombres à l’intérieur. Sylvain Ricard évite le double piège du misérabilisme et de la glorification. L’album fonctionne comme un plaidoyer pour la dignité minimale : non pas l’abolition de la peine, non pas l’excuse, mais le rappel que les droits fondamentaux ne s’arrêtent pas à la porte d’une cellule.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 15-16 ans (public ado-adulte). Le récit aborde la violence physique et psychologique sans filtre.


2. Murs Murs (Tignous, 2015)

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Cet album est un ouvrage posthume. Dessinateur de presse assassiné le 7 janvier 2015 lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, Tignous avait consacré des mois à un travail d’immersion dans les prisons françaises. Il a visité six établissements pénitentiaires : la maison centrale de Lannemezan (longues peines, dans les Hautes-Pyrénées), la prison pour femmes de Rennes, Fleury-Mérogis (la plus grande prison d’Europe), l’établissement pour mineurs de Porcheville, la maison d’arrêt de Douai et le centre de détention de Réau. Resté inachevé à sa mort, le livre a été complété par ses proches, dont son épouse Chloé Verlhac, et préfacé par Christiane Taubira, alors garde des Sceaux.

Ici, pas de scénario linéaire ni de phylactères classiques. Tignous croque ses interlocuteur·ices à la manière des dessins d’audience judiciaire, une technique qu’il avait acquise lors du procès d’Yvan Colonna (l’homme condamné pour l’assassinat du préfet de Corse Claude Érignac en 1998). Détenu·es, surveillant·es, médecins, intervenant·es — tout le monde prend la parole. L’ouvrage est enrichi de documents authentiques : formulaires administratifs, bulletins de salaire, livrets d’accueil. On y apprend qu’un réfrigérateur en cellule coûte 8 € par mois, une télévision 22 €, et qu’un prisonnier fortuné de Lannemezan perçoit 5 000 € par jour de revenus extérieurs — car en prison aussi, les inégalités sont spectaculaires. Surtout, l’album n’est pas un réquisitoire unilatéral : Tignous donne la parole à toutes les parties, y compris aux surveillant·es, et montre la diversité des situations et des individus derrière le mot « prison ».

Tranche d’âge conseillée : public adulte. La forme atypique (mélange de dessins, de textes et de documents) et la densité des témoignages supposent une certaine maturité.


3. Prison (Fabrice Rinaudo, Sylvain Dorange, Anne Royant, 2022)

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Quatre histoires courtes, quatre trajectoires fictives, mais nourries d’un travail documentaire rigoureux mené avec l’avocate Rosanna Lendom, membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Dans la première, Guy, Vic et Hassane partagent une cellule de 10 m² : le premier est braqueur, le deuxième héroïnomane, le troisième cambrioleur de bas étage dont la santé se détériore jour après jour — ses demandes de soins répétées restent sans réponse. Dans une autre, atteint de troubles psychotiques, Toufik voit son état s’aggraver dans un environnement qui ne dispose d’aucun moyen pour le prendre en charge. Dans une troisième, surveillante pénitentiaire, Audrey tombe amoureuse d’un détenu — une liaison interdite qui met en péril sa carrière et sa vie.

Le dessin est réalisé à quatre mains : Sylvain Dorange travaille en numérique, Anne Royant au carbone sur papier. La superposition des deux techniques donne aux planches une texture brute, presque granuleuse, qui colle au sujet. Préfacé et postfacé par Rosanna Lendom, l’ouvrage ne cherche pas à embellir l’image des détenus — tous ont commis des actes qui les ont menés là. Mais il montre que les conditions de détention en France constituent une forme de violence institutionnelle que la Cour européenne des droits de l’homme a déjà sanctionnée.

Tranche d’âge conseillée : public ado-adulte, à partir de 16 ans. Contenu sombre et réaliste.


4. Dans la prison (Kazuichi Hanawa, 2000)

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Le 8 décembre 1994, le mangaka Kazuichi Hanawa est incarcéré à Hokkaidô pour détention illégale d’arme à feu (il est passionné par les armes anciennes). Il y passe trois ans. De cette expérience naît un manga autobiographique publié au Japon en 2000 et traduit en français chez Ego comme X en 2005, puis réédité en intégrale chez Le Lézard Noir.

Ce qui surprend d’entrée, c’est le ton. Là où l’on attendrait de la révolte ou de l’amertume, Hanawa se comporte en observateur méthodique. Il décrit chaque aspect de la vie carcérale japonaise avec une minutie presque maniaque : les repas (variés, copieux, et décrits si longuement qu’on croirait lire un guide gastronomique), les vêtements réglementaires, les rituels de rangement des cellules, les punitions, les trois interdictions affichées dans chaque atelier (« Parler / Regarder ce que font les autres / Quitter sa place sans autorisation »).

La prison japonaise des années 1990, telle qu’il la décrit, n’a rien à voir avec son équivalent français : l’ambiance y est militaire, le silence omniprésent, la routine si totale que les détenus finissent par ressembler à des écoliers soucieux de ne pas se faire gronder. Pas de violence spectaculaire, pas de révolte — mais un effacement méthodique de toute individualité, d’autant plus redoutable qu’il s’opère sans brutalité visible. Le tout est reconstitué de mémoire après la libération de l’auteur, ce qui rend la précision des planches d’autant plus frappante.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (public seinen). Pas de violence graphique, mais un propos qui demande un certain recul.


5. Ma vie en prison (Kim Hong-mo, 2020)

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Corée du Sud, 1997. Yongmin — alter ego de l’auteur Kim Hong-mo — est un jeune dessinateur et étudiant à l’université de Hongik, à Séoul. Dix-sept ans plus tôt, en mai 1980, l’armée sud-coréenne a réprimé dans le sang un soulèvement populaire à Gwangju, sixième ville du pays : 163 morts, 166 disparus, plus de 3 000 blessés — un massacre longtemps nié par le pouvoir, dont les responsables (les généraux Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo, devenus présidents par la suite) n’ont jamais véritablement été punis. Révolté par cette impunité, Yongmin rejoint les mouvements de protestation étudiants. Lors d’une manifestation, il est arrêté puis incarcéré.

Ce manhwa (le terme coréen pour « bande dessinée ») autobiographique, publié en France par Kana dans la collection Made In, raconte les mois de détention de l’auteur dans une cellule de 16 m² partagée à neuf. Le récit alterne entre le quotidien carcéral — hiérarchies internes très codifiées, servilité imposée envers le directeur, solidarités inattendues entre codétenus — et des retours en arrière sur le parcours militant de Yongmin. Ses compagnons de cellule, gangsters ou meurtriers de droit commun, s’avèrent souvent drôles et attachants, ce qui allège un récit par ailleurs très politique. Kim Hong-mo — inscrit sur les listes noires des autorités coréennes, classé parmi les 300 personnes à surveiller par les services de renseignement — raconte autant la prison que l’histoire récente de la Corée du Sud et sa difficile marche vers la démocratie.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 15-16 ans. Le contexte historique coréen est expliqué dans le récit, mais quelques repères préalables ne nuisent pas.


6. Prison N°5 (Zehra Dogan, 2021)

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La dernière page de ce livre contient une information capitale : « Toutes les pages de ce livre sont sorties de la prison en cachette, une à une. » Artiste et journaliste kurde, Zehra Dogan est condamnée à près de trois ans de détention en Turquie. Son crime : avoir diffusé sur les réseaux sociaux un dessin qui représente la ville de Nusaybin (sud-est de la Turquie, à majorité kurde) en ruines après sa destruction par l’armée turque. Cofondatrice de JINHA, une agence de presse dont l’équipe était exclusivement féminine — fermée par décret du président Erdogan en 2016 —, elle avait été parmi les premières journalistes à recueillir les témoignages de femmes yézidies ayant échappé aux exactions de Daech dans le nord de la Syrie.

Incarcérée à la prison N°5 de Diyarbakir (ville à forte population kurde, dans le sud-est de la Turquie), Zehra Dogan dessine en cachette sur le verso du papier à lettres que lui envoie son amie Naz Oke, puis fait sortir clandestinement les pages. Publié par Delcourt, l’album est imprimé sur un papier ocre qui imite le kraft ; les dessins, au crayon, dans un style proche de l’art brut, racontent le quotidien des détenues, les sévices infligés aux prisonnier·es kurdes, et l’histoire de ce lieu — la prison N°5 de Diyarbakir est tristement célèbre : après le coup d’État militaire de 1980 en Turquie, des milliers de militant·es kurdes y ont été torturé·es, et l’établissement reste un symbole de la répression turque contre le mouvement kurde. C’est un acte de journalisme clandestin autant qu’une bande dessinée. L’artiste britannique Banksy lui a dédié une fresque murale à New York ; l’album a reçu le prix Le Soir de la BD de reportage en 2021.

Tranche d’âge conseillée : public ado-adulte, à partir de 15-16 ans. Certaines pages décrivent des scènes de torture et de violence.


7. Guantanamo Kid (Jérôme Tubiana, Alexandre Franc, 2018)

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Mohammed El-Gorani a quatorze ans lorsqu’il quitte l’Arabie saoudite pour le Pakistan, en août 2001, dans l’espoir d’apprendre l’anglais et l’informatique. Deux mois plus tard, les attentats du 11-Septembre déclenchent une vague d’arrestations dans toute la région. El-Gorani est appréhendé par les services secrets pakistanais et vendu aux Américains pour 5 000 dollars — accusé, sans preuve, d’appartenir à Al-Qaïda. Il passera huit ans à Guantanamo, la base militaire américaine installée à Cuba où les États-Unis détiennent sans procès des « combattants ennemis » présumés, hors de tout cadre juridique conventionnel. Huit ans de tortures, d’interrogatoires absurdes, d’humiliations systématiques. Il en sort finalement innocenté.

Le journaliste et chercheur Jérôme Tubiana a rencontré El-Gorani à N’Djaména (capitale du Tchad, pays dont El-Gorani a la nationalité mais qu’il ne connaissait pas) en 2010 et a recueilli son témoignage au mot près : chaque phrase de la bande dessinée correspond à une citation exacte. Le dessin en noir et blanc d’Alexandre Franc, volontairement dépouillé, refuse la surenchère voyeuriste. Les méthodes de torture sont décrites avec une précision glaçante : une prostituée engagée pour tenter de faire parler un détenu, la musique de Rage Against the Machine diffusée en boucle à plein volume comme moyen de pression (le groupe a protesté publiquement), le « frequent flyer program » — un nom cynique pour désigner le fait de déplacer un prisonnier de cellule toutes les heures afin de l’empêcher de dormir. L’album a reçu le prix Atomium / Le Soir en 2018.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 14-15 ans (public ado-adulte). Recommandé par Amnesty International, l’album est régulièrement utilisé en milieu scolaire.


8. Forçats (Pat Perna, Fabien Bedouel, 2016-2017)

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Guyane française, 1923. Ébéniste anarchiste, Eugène Dieudonné croupit au bagne depuis plus de dix ans. Sa condamnation : la perpétuité, pour sa supposée participation aux braquages de la bande à Bonnot — un groupe d’anarchistes « illégalistes » qui avait semé la terreur à Paris en 1911-1912 avec des attaques à main armée. Problème : Dieudonné clame son innocence. Il connaissait les membres du groupe, partageait certaines de leurs idées, mais n’a jamais pris part à leurs crimes. Cela n’a pas empêché la justice de l’expédier à Cayenne, dans l’un des lieux les plus inhumains que la République française ait jamais créés. C’est là qu’Albert Londres, grand reporter au Petit Parisien, venu enquêter sur les conditions de détention, le rencontre. Leur amitié va déclencher une campagne de presse qui contribuera, à terme, à la fermeture du bagne.

Ce diptyque (réuni en intégrale aux éditions Les Arènes en 2019) tient à la fois du récit d’aventure et du document historique rigoureux. Fabien Bedouel impose un univers graphique marqué par de grands aplats noirs, une palette réduite au bleu profond, au gris métallique et au rouge sang — des choix qui restituent l’atmosphère poisseuse et étouffante du bagne. Les conditions de vie sont décrites dans toute leur crudité, y compris certains détails authentiques difficilement soutenables (le crachat de tuberculeux monnayé entre détenus, par exemple). Un dossier historique en fin de volume rappelle que le bagne ne sera officiellement supprimé qu’en 1938, et que les derniers forçats ne rentreront en métropole qu’en 1953.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 14-15 ans (public ado-adulte). Violence historique documentée.


9. Face au mur (Laurent Astier, Jean-Claude Pautot, 2017-2018)

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60 ans. 25 ans de prison. 15 ans de cavale. Voilà, en résumé, la vie de Jean-Claude Pautot, braqueur multirécidiviste. C’est lors d’un atelier bande dessinée animé par Laurent Astier à la maison centrale de Saint-Maur — l’une des trois prisons de haute sécurité en France — que les deux hommes se rencontrent, en janvier 2012. Sur les neuf détenus inscrits au cours, Pautot est le seul présent (les autres se méfiaient des intervenants extérieurs, perçus comme des gens « qui viennent se donner bonne conscience »). Trois heures de conversation plus tard, les deux hommes décident de travailler ensemble.

Le résultat, publié chez Casterman en deux tomes, est une fiction nourrie du réel — pas une biographie stricto sensu, mais un récit construit à partir des confidences de Pautot. La chronologie est volontairement éclatée : on passe du premier braquage aux années de cavale, de l’évasion nocturne en 1982 (pendant que la France est rivée à son écran pour suivre le transfert vers Lyon de Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo lyonnaise, surnommé « le boucher de Lyon ») aux longues heures d’isolement en cellule. Chaque chapitre adopte un monochrome différent — bleu, sépia, rouge, vert — pour marquer les époques. Pautot insiste : cette BD n’est pas une apologie du crime. « À l’arrivée, les trois quarts des gens qui n’ont fait que des braquos sont sortis à un certain âge. Tous sont quasiment à la rue, ils sont SDF. » Aujourd’hui libre, il peint sur de grandes toiles colorées — une réponse à la grisaille de trente ans d’enfermement.

Tranche d’âge conseillée : public adulte (16 ans et plus). Scènes de violence, langage cru, épisodes de grand banditisme.


10. Perpendiculaire au soleil (Valentine Cuny-Le Callet, 2022)

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2016. Valentine Cuny-Le Callet a dix-neuf ans. Étudiante aux Arts décoratifs de Paris, opposée à la peine de mort, elle s’inscrit au programme de correspondance de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), qui met en relation des bénévoles avec des condamné·es à mort. Elle reçoit les coordonnées de Renaldo McGirth, numéro d’écrou #U33164, incarcéré depuis plus de dix ans en Floride pour un meurtre commis à l’âge de 18 ans. Il vit dans une cellule de 5 m². Commence un échange épistolaire qui va durer des années : des lettres, des dessins, de rares visites au parloir — sans cesse perturbés par la censure de l’administration pénitentiaire, qui intercepte, rature ou refuse le courrier selon des règles souvent incompréhensibles.

Ce premier roman graphique de 435 pages, publié chez Delcourt, accumule les techniques : gravures sur bois, gouaches, dessins au crayon, découpages. Les illustrations de Renaldo — réalisées au stylo-bille et à la gouache dans sa cellule — constituent les seuls éléments de couleur du livre. Détail révélateur : le nom de Renaldo ne figure pas sur la couverture en tant que co-auteur, car l’administration pénitentiaire interdit aux détenus d’être crédités comme auteurs d’une publication. L’album ne cherche pas à trancher la question de la culpabilité ou de l’innocence de Renaldo ; il interroge la peine de mort, le système carcéral américain, et la possibilité d’une amitié entre deux personnes que tout sépare — l’âge, la nationalité, l’océan, les murs. Prix BD Fnac France Inter 2023, prix Artémisia, prix du livre du réel 2023.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 15-16 ans (public ado-adulte). Thématiques lourdes (peine de mort, enfermement), mais traitement d’une grande sensibilité.


11. Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB (Jacques Tardi, 2012-2018)

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Avec cette trilogie publiée chez Casterman, Jacques Tardi accomplit un projet mûri pendant des décennies : adapter en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés sur des cahiers d’écolier, dans lesquels René Tardi consignait ses souvenirs de guerre et de captivité. Militaire de carrière, René est fait prisonnier dès les premiers jours de ce qu’on appelle « la drôle de guerre » (septembre 1939 – mai 1940, période pendant laquelle la France et l’Allemagne sont officiellement en guerre mais où il ne se passe presque rien sur le front — jusqu’à l’offensive éclair allemande qui balaye l’armée française en quelques semaines). Capturé au volant de son char d’assaut (« on ne dit pas tank », précise-t-il), René est envoyé au Stalag IIB, un camp de prisonniers de guerre situé en Poméranie, au bord de la Baltique (aujourd’hui en Pologne). Il y reste de 1940 à 1945. Cinq ans.

Le dispositif narratif est aussi simple qu’efficace : Jacques Tardi se dessine enfant aux côtés de son père, dans un dialogue fictif entre le fils qui pose des questions et le père qui raconte. La faim (surtout la faim), le froid, les maladies, les humiliations, les corvées de travail forcé, les rares solidarités — mais aussi la colère permanente de René contre la hiérarchie militaire française (qui a envoyé ses soldats au casse-pipe sans préparation), contre le régime de Vichy, contre les gardiens allemands, contre certains codétenus qui collaborent. René Tardi ne se pose jamais en héros ; il est en rage, amer, lucide jusqu’à la cruauté envers lui-même. Le troisième tome, Après la guerre, narre le retour en France et ouvre pour la première fois une fenêtre sur l’enfance de Jacques. C’est un récit familial autant qu’un document historique — mis en couleur par Rachel Tardi (sa fille), documenté par Oscar Tardi (son fils). Un livre à trois générations sur la mémoire, la transmission, et sur ces prisonniers de guerre longtemps oubliés par la mémoire collective, parce qu’ils n’étaient « ni résistants, ni déportés ».

Tranche d’âge conseillée : à partir de 13-14 ans (recommandé pour le cycle 4 au collège par le ministère de l’Éducation nationale). Récit de guerre et de captivité, sans complaisance mais accessible.


12. Au nom du fils (Jean-Blaise Djian, Pauline Djian, Sébastien Corbet, 2023)

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Paris, de nos jours. Au chômage, divorcé, Stéphane Vernot végète sur son canapé, une bouteille à la main. Un soir, un appel depuis la Bolivie lui apprend que son fils Max — avec qui il n’a plus de contact depuis des années — est mort dans la prison de San Pedro, à La Paz. Cette prison existe réellement et son fonctionnement défie l’imagination : elle est autogérée par les détenus. Pas de gardiens à l’intérieur. Les prisonniers louent leur cellule (les prix varient selon le confort), élisent leurs représentants, tiennent des commerces. Les familles peuvent y vivre. Et les barons de la drogue y font régner leur loi.

Rongé par la culpabilité d’avoir été un père absent, Stéphane vend son appartement, s’envole pour la Bolivie, se procure de faux papiers, commet un braquage avec un pistolet factice — le tout dans le but de se faire incarcérer à San Pedro et de découvrir qui a tué son fils et pourquoi. Le scénario, cosigné par Pauline Djian (c’est son premier travail en BD) et son père Jean-Blaise Djian (scénariste chevronné, à qui l’on doit notamment Les Quatre de Baker Street), assume son côté romanesque et invraisemblable. L’intérêt principal de l’album réside dans la prison elle-même : son fonctionnement aberrant, ses hiérarchies internes, ses zones de non-droit. Le trait nerveux et haché de Sébastien Corbet, accompagné des couleurs sourdes d’Éric Le Pape, donne au récit une atmosphère lourde et oppressante qui convient parfaitement au cadre.

Tranche d’âge conseillée : public ado-adulte, à partir de 15 ans. Violence, drogue, univers carcéral.


13. Rainbow (George Abe, Masasumi Kakizaki, 2002-2008)

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Japon, 1955. Dix ans après sa « défaite » dans la Seconde Guerre mondiale, le pays est en ruines. La pauvreté et la criminalité explosent. Sept adolescents de seize à dix-huit ans — Anchan, Mario, Heitai, Kyabetsu, Suppon, Jô et Baremoto — se retrouvent dans la même cellule de la maison de correction de Shônan, un centre de détention pour mineurs. Tous viennent de milieux difficiles : l’un a vu son père se suicider, un autre a grandi dans un orphelinat où il subissait des sévices, un troisième volait pour nourrir sa famille. Très vite, des liens de fraternité se forment entre eux — d’autant plus nécessaires qu’ils doivent affronter Ishihara, un gardien sadique, et le Dr Sasaki, un médecin pervers qui abuse des détenus. Ces deux-là veulent éliminer Anchan, le plus charismatique du groupe, parce qu’il est témoin d’un crime commis à l’intérieur de l’établissement et pourrait parler une fois libéré.

George Abe, qui s’est inspiré de son propre vécu pour écrire le scénario, et Masasumi Kakizaki au dessin déploient cette histoire sur 22 volumes (édition française chez Kazé, puis Crunchyroll en édition Ultimate). La première moitié, centrée sur la prison, est la plus intense ; la seconde suit les personnages après leur libération, dans un Japon sous occupation américaine où ils tentent de se reconstruire — chacun avec un rêve (devenir boxeur, médecin, chanteur…) et un passé qui ne les lâche pas. La force du manga tient à ses personnages : sept garçons que tout destinait à disparaître, et qui tiennent bon parce qu’ils se sont trouvés les uns les autres. Le titre — Rainbow, l’arc-en-ciel — renvoie à l’espoir de ces sept gamins : l’idée que la vie, après la prison, pourrait encore valoir quelque chose.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (public seinen). Scènes de violence intense, sévices sexuels évoqués, contenu psychologiquement éprouvant. Pour lecteur·ices averti·es.