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Quels sont les classiques de la BD post-apocalyptique ?

Quels sont les classiques de la BD post-apocalyptique ?

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L’idée de la fin du monde n’a pas attendu la bande dessinée. Dès le XIXe siècle, Mary Shelley imagine dans Le Dernier Homme (1826) une humanité décimée par la peste. En 1943, Barjavel publie Ravage, roman dans lequel une panne générale d’électricité ramène la France à l’âge de pierre. Après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945, l’apocalypse n’est plus une hypothèse abstraite — c’est un bouton sur lequel quelqu’un peut appuyer. La science-fiction en tire les conséquences : Je suis une légende de Matheson (1954) met en scène le dernier homme dans un monde colonisé par des vampires ; La Route de Cormac McCarthy (2006) suit un père et son fils à travers une Amérique carbonisée. Le cinéma emboîte le pas : La Planète des singes (1968), Mad Max (1979) et leurs innombrables descendants gravent dans les esprits des visions de civilisations en ruines.

La bande dessinée, elle, dispose d’un avantage considérable sur le cinéma pour raconter la fin du monde : elle n’a pas besoin de budget effets spéciaux. Dès 1937, Futuropolis de Pellos met en scène une Terre transformée en banquise dans les pages du journal Junior ; mais c’est dans les années 1970-1980, alors que la Guerre froide et la course aux armements nucléaires nourrissent une angoisse collective, que le genre prend véritablement son essor. La BD franco-belge s’y lance la première : Simon du Fleuve de Claude Auclair dès 1973, puis Jeremiah d’Hermann en 1979 et Le Transperceneige de Lob et Rochette en 1982. Le manga, de son côté, produit certaines des visions les plus radicales du genre : Nausicaä de la Vallée du Vent de Miyazaki (1982), Akira d’Otomo (1982) et Hokuto no Ken de Buronson et Hara (1983). Les comics américains prennent le relais au tournant des années 2000, avec Walking Dead et Y, le dernier homme.


1. Le Transperceneige (Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, 1982)

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Un train fonce à travers une planète entièrement gelée. Il ne s’arrête jamais — ses passagers mourraient de froid en quelques heures. L’idée de départ du Transperceneige tient en une image glaçante : toute l’humanité survivante confinée dans un convoi aux mille et un wagons, où la place qu’on occupe détermine la vie qu’on mène. Après une catastrophe climatique (une bombe qui a provoqué un hiver planétaire), les rescapés ont trouvé refuge dans ce train révolutionnaire, propulsé par une machine à mouvement perpétuel que tout le monde appelle « Sainte Loco ». En tête du convoi, les nantis vivent dans l’opulence ; en queue, les miséreux — dits les « queutards » — croupissent dans des fourgons à bestiaux, affamés et frigorifiés. Proloff, l’un de ces parias, décide de remonter le train de bout en bout, accompagné d’Adeline Belleau, membre d’un « groupement d’aide au tiers-convoi » (une sorte d’ONG humanitaire de bord).

Ce voyage de wagon en wagon est une autopsie sociale en accéléré. Chaque porte franchie dévoile un nouvel étage de la hiérarchie : contrôles militaires, wagons-potagers où l’on cultive de quoi nourrir le convoi, temples dédiés au culte de Sainte Loco, salons de débauche des premières classes. Le huis clos rend la stratification sociale littéralement visible, wagon après wagon, et interdit toute fuite — la seule direction possible est l’avant ou l’arrière, c’est-à-dire le pouvoir ou la misère. Lob et Rochette en ont tiré une fable politique sèche et amère, où les humains, même réduits à une poignée de survivants, n’ont rien de plus pressé que de reproduire les vieilles mécaniques d’oppression. Publiée dans le magazine (À suivre) entre 1982 et 1983, cette BD en noir et blanc a été adaptée au cinéma en 2013 par Bong Joon-ho (Snowpiercer), qui l’a fait découvrir à un public international.


2. Walking Dead (Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard, 2003)

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Policier du Kentucky, Rick Grimes se réveille d’un coma pour découvrir que le monde a changé de propriétaire. Les morts ne meurent plus : ils se relèvent, ils marchent, et ils dévorent les vivants. Publiée par Image Comics à partir d’octobre 2003 et traduite en France par Delcourt (traduction d’Edmond Tourriol), la série de Robert Kirkman s’est étendue sur 193 numéros et 33 tomes avant de s’achever en 2019. Kirkman l’avait dit dès le premier numéro : il voulait faire « le film de zombies qui ne connaîtrait pas de fin ». L’origine de l’épidémie ? On ne la connaîtra jamais. Ce n’est pas le sujet.

Car l’essentiel de Walking Dead ne se joue pas dans les affrontements contre les Rôdeurs — c’est le nom que Rick donne aux morts-vivants. La menace des cadavres ambulants est constante, certes, mais elle finit par devenir presque routinière, un bruit de fond de l’apocalypse. Ce qui terrifie, ce sont les vivants. Le Gouverneur, tyran de la ville fortifiée de Woodbury, fait combattre des prisonniers contre des Rôdeurs pour divertir ses sujets. Negan et ses Sauveurs rackettent les communautés de survivants à coups de batte de baseball. Partout, les groupes humains se font la guerre pour un bout de territoire, une réserve de nourriture, un semblant d’autorité. Rick lui-même n’est pas épargné : au fil des deuils — sa femme, ses compagnons — il bascule plusieurs fois dans une violence qu’il ne se serait jamais cru capable d’exercer. Le noir et blanc d’Adlard — qui a pris le relais de Moore dès le septième numéro — donne à l’ensemble une atmosphère poisseuse, comme si la couleur avait déserté le monde en même temps que la civilisation.


3. Hokuto no Ken (Buronson et Tetsuo Hara, 1983)

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En l’an 199X, les flammes atomiques ont transformé la Terre en un vaste désert où seule la violence prospère. Des bandes de pillards — crêtes iroquoises, épaulettes à pointes, véhicules bricolés, tout droit sortis de Mad Max 2 — terrorisent les poignées de civils qui tentent encore de cultiver un lopin de terre. Au milieu de ce chaos, un homme seul marche : torse marqué de sept cicatrices, regard chargé de tristesse. Kenshirô est l’héritier du Hokuto Shinken, un art martial millénaire fondé sur la frappe des points de pression du corps humain — concrètement, celui qui reçoit le coup ne le sent pas tout de suite, mais son corps se détruit de l’intérieur et finit par éclater. Prépubliée dans le Weekly Shōnen Jump entre 1983 et 1988, la série s’est écoulée à plus de 100 millions d’exemplaires. En France, l’anime dérivé (diffusé en 1988 dans le Club Dorothée sous le titre Ken le Survivant) est devenu culte — autant pour sa violence que pour son doublage involontairement comique.

Il serait facile de s’arrêter aux combats spectaculaires et aux ennemis qui gonflent avant d’imploser. Mais le monde post-nucléaire de Buronson et Hara ne se résume pas à un ring en plein air. Chaque adversaire de Kenshirô incarne une réponse différente à l’effondrement de la civilisation : Raoh, son propre frère adoptif (tous deux ont été recueillis et formés par le même maître, Ryûken), a choisi de régner par la terreur, convaincu que seul un tyran peut imposer l’ordre dans le chaos ; Toki, leur autre frère d’adoption, utilise la même technique mortelle pour soigner les malades ; maître du Nanto Suichô Ken (l’école martiale rivale), Rei sacrifie sa vie par loyauté. Les affrontements de Kenshirô ne sont donc pas des boss à éliminer : ce sont des conflits entre visions du monde — la compassion contre la domination, l’honneur contre la survie à tout prix. Dans un univers où la force physique est la seule loi, la question que pose la série est moins « qui est le plus fort ? » que « à quoi sert d’être fort si l’on n’a plus personne à protéger ? ».


4. Nausicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki, 1982)

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Mille ans avant le début du récit, les « Sept Jours de Feu » — une guerre cataclysmique menée à l’aide de colosses artificiels appelés Dieux-guerriers, capables de calciner des villes entières — ont anéanti la civilisation industrielle. Depuis, la surface de la Terre est envahie par la Mer de la Décomposition (fukai en japonais), une immense forêt de champignons et de moisissures géantes qui exhalent des spores toxiques, mortelles pour l’être humain. Cette forêt est peuplée d’insectes colossaux, dont les plus imposants — les Ômu, sortes de cloportes géants dotés d’une intelligence collective — réagissent avec fureur à toute agression. Les humains survivent en marge, dans de petits royaumes agraires qui se disputent les rares terres encore respirables. Publié de 1982 à 1994 dans le magazine Animage, ce manga en sept tomes de Miyazaki est bien plus vaste que le film d’animation de 1984, lequel n’en adapte que les deux premiers volumes.

Princesse du minuscule royaume de la Vallée du Vent (cinq cents âmes à peine, protégées des spores par un vent marin constant), Nausicaä refuse la guerre que se livrent les deux grandes puissances restantes : l’empire Tolmèque et l’empire Dork. Surtout, elle refuse leur postulat commun — à savoir que la Mer de la Décomposition est un fléau à détruire. Car Nausicaä a découvert, grâce à l’étude d’échantillons de plantes souterraines, que la forêt toxique est en réalité un système de purification : elle absorbe la pollution laissée par l’ancienne civilisation, et une fois le sol nettoyé, elle meurt et cède la place à une terre propre. Détruire la forêt, c’est donc interrompre la guérison de la planète. Ce renversement — la menace apparente est le remède, et les humains sont le vrai danger — est le point de pivot du récit. L’écologie n’est pas ici une morale plaquée sur l’aventure : elle structure chaque décision politique, chaque bataille, chaque alliance.


5. Akira (Katsuhiro Otomo, 1982)

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Le 6 décembre 1982, une explosion mystérieuse rase Tokyo et déclenche la Troisième Guerre mondiale. Trente-huit ans plus tard, Néo-Tokyo s’est rebâtie sur les cendres de l’ancienne capitale — mégapole corrompue, parcourue de gangs de motards adolescents, de manifestations réprimées dans le sang et de militaires paranoïaques. Chef d’une bande de jeunes désœuvrés, Kaneda y croise avec son ami Tetsuo la route du numéro 26 — un enfant au visage de vieillard, rescapé d’un programme militaire secret dont le but est de développer des pouvoirs psychiques chez des cobayes humains. Blessé dans l’accident, Tetsuo est récupéré par l’armée, qui découvre en lui un potentiel télékinésique colossal — peut-être aussi puissant que celui d’Akira, l’enfant dont les pouvoirs incontrôlables avaient provoqué l’explosion de Tokyo en 1982.

Prépublié dans le Weekly Young Magazine de Kōdansha à partir de 1982, Akira s’étend sur plus de 2 200 pages et six volumes. Otomo y a condensé les angoisses du Japon des années 1980 : la hantise de la bombe atomique, une jeunesse livrée à elle-même dans une société de consommation frénétique, des institutions incapables de contrôler les forces qu’elles ont créées. Le manga a valu à Otomo le Grand Prix d’Angoulême en 2015 — premier mangaka à recevoir cette distinction. Son film d’animation de 1988 (160 000 celluloïds peints à la main, un record) a fait découvrir le manga en Occident, mais la version papier va bien plus loin : dans la seconde moitié du récit, Néo-Tokyo est dévastée une seconde fois, et Tetsuo — dont les pouvoirs dépassent désormais ce que son corps peut contenir (sa chair se transforme en une masse organique monstrueuse et incontrôlable) — instaure un « Grand Empire de Tokyo » sur les décombres, sur fond de culte de la personnalité et de guérilla urbaine. Otomo ne se contente pas de détruire une ville : il montre comment les survivants, faute de repères, se raccrochent au premier tyran venu — ou le deviennent eux-mêmes.


6. Y, le dernier homme (Brian K. Vaughan et Pia Guerra, 2002)

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Un jour de l’été 2002, tous les porteurs du chromosome Y meurent instantanément. Tous les mammifères mâles de la planète — des hommes aux taureaux, des rats aux chiens — s’effondrent au même moment. Tous, sauf deux : Yorick Brown, un Américain de vingt-deux ans qui gagne (mal) sa vie comme artiste de l’évasion — le genre de type qui se fait enchaîner dans une malle pour en ressortir libre, version Houdini fauchée — et Esperluette, son capucin de compagnie. Publiée chez Vertigo (DC Comics) de 2002 à 2008 en 60 numéros, rééditée en France par Urban Comics en cinq volumes, la série de Vaughan et Guerra a été récompensée par trois prix Eisner.

L’apocalypse de Y, le dernier homme n’a rien de spectaculaire : pas de champignon atomique, pas de ville en flammes. C’est une extinction silencieuse, et ses conséquences sont d’une logique implacable. Les gouvernements, dont les dirigeants et élus étaient très majoritairement des hommes, s’effondrent du jour au lendemain. Des secteurs entiers cessent de fonctionner — transport routier, collecte des ordures, maintenance des réseaux électriques — parce que leur main-d’œuvre était presque exclusivement masculine. Le bétail mâle a disparu lui aussi : les élevages s’arrêtent et la famine menace. Des factions émergent dans le vide laissé par le pouvoir : les Amazones, groupe extrémiste qui a poussé la référence aux guerrières mythologiques jusqu’à s’amputer d’un sein, et qui voit dans la mort des mâles un acte de justice ; les agentes du gouvernement américain, dont la redoutable Agent 355 ; les espionnes israéliennes, les scientifiques à la recherche d’un remède.

Yorick, accompagné d’Esperluette et de la généticienne Allison Mann, traverse cette Amérique déglinguée déguisé en femme, partagé entre l’envie de retrouver sa fiancée Beth en Australie et la conscience d’être devenu, bien malgré lui, l’enjeu politique le plus convoité de la planète. Le monde sans hommes que Vaughan décrit n’est ni un paradis ni un enfer — c’est un monde qui tient debout tant bien que mal, avec ses propres formes de courage et de cruauté.


7. Jeremiah (Hermann, 1979)

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Vers la fin du XXe siècle, les tensions raciales aux États-Unis dégénèrent en guerre civile. Quelqu’un appuie sur le bouton rouge. Les grandes villes disparaissent, le gouvernement avec elles. Quelques décennies plus tard, les survivants se sont regroupés en villages fortifiés, et le pays ressemble à ce qu’il était deux cents ans plus tôt : on se déplace à cheval, on cultive la terre avec des outils rudimentaires, et les armes à feu sont aussi précieuses que rares. Jeune fermier naïf du village de Bends Hatch, Jeremiah se retrouve seul dans ce monde après la destruction de sa communauté, et fait la connaissance de Kurdy Malloy — baroudeur cynique, tireur émérite, amateur de coups fourrés et de jolies femmes.

Hermann, qui avait déjà co-créé Bernard Prince et Comanche avec le scénariste Greg, a déclaré s’être inspiré de Ravage de Barjavel pour imaginer Jeremiah. Avec plus de quarante albums publiés depuis 1979, la série est un western post-atomique au cynisme corrosif. Hermann ne cesse de varier les décors — marécages de Floride, forêts pétrifiées, villages façon Far West, villes fortifiées — mais le constat reste le même : privés d’institutions, les humains recréent immédiatement des systèmes d’oppression. Un album montre une mine aux conditions de travail inhumaines ; un autre, une secte qui recrute de force ; un troisième, un trafic d’esclaves. Le duo Jeremiah-Kurdy est le fil conducteur de cette galerie noire : l’un croit encore qu’on peut faire le bien, l’autre trouve ça touchant mais naïf. Leur amitié — cabossée, traversée de disputes mémorables, jamais rompue — est ce qui empêche la série de verser dans le nihilisme pur. Le passage aux couleurs directes à partir de Zone frontière a donné à l’ensemble une densité graphique remarquable ; les teintes sourdes — verts glauques, bruns terreux, blancs hivernaux — collent à l’âpreté du propos.


8. Simon du Fleuve (Claude Auclair, 1973)

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Avant Jeremiah, avant Le Transperceneige, il y avait Simon. Publiée à partir de 1973 dans le journal Tintin, cette série de Claude Auclair est l’une des toutes premières bandes dessinées franco-belges à s’inscrire dans le registre post-apocalyptique. Après un conflit mondial dont les causes restent volontairement floues, les survivants se sont répartis en deux camps : d’un côté, les communautés paysannes et nomades, qui ont reconstruit un mode de vie rural et collectif ; de l’autre, les « Maîtres des Cités », derniers détenteurs des technologies d’avant la catastrophe (armes, véhicules, énergie), qui utilisent cet avantage pour asservir les plus faibles.

Héros taciturne à la moustache de jais et à la crinière blonde, Simon parcourt ce monde à cheval. Il défend les opprimés — par la ruse quand c’est possible, par les poings quand ça ne l’est pas — sans jamais renoncer au rêve d’un monde où la violence ne serait plus nécessaire. Il porte d’ailleurs un désintégrateur, l’arme la plus destructrice du monde d’après, et son obsession n’est pas de s’en servir mais de le détruire. Écologiste convaincu et lecteur de Jack Vance, Auclair a injecté dans sa série les idéaux nés de Mai 68 et des mouvements communautaires des années 1970 : méfiance envers le progrès technique incontrôlé, retour à la terre, solidarité plutôt que compétition. L’album Maïlis confronte Simon aux radiations d’une centrale nucléaire encore active, des décennies après la guerre ; Les Esclaves le plonge dans un camp de travail forcé alimenté par une fonderie. La série — six tomes de la main d’Auclair seul, puis quatre co-écrits avec Alain Riondet avant la mort du dessinateur en 1990 — reste l’un des premiers exemples de BD européenne ouvertement écologiste, à une époque où le mot n’avait pas encore envahi le débat public.


9. Neige (Didier Convard et Christian Gine, 1987)

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Dans un futur indéterminé, l’Europe confédérée a cru pouvoir contrôler le climat grâce à un réseau de stations météorologiques pilotées par un ordinateur central du nom d’Orion. Une erreur de calcul — minuscule, fatale — a suffi à tout dérégler : la neige est tombée sur l’Europe et ne s’est plus arrêtée. Le continent s’est transformé en étendue glacée. Le reste du monde, « l’Extérieur », a choisi de l’abandonner à son sort : un Mur a été érigé pour isoler l’Europe sinistrée, qui sert désormais de décharge aux puissances extérieures (le « Consortium »). Les survivants européens se sont réorganisés en peuplades, en confréries et en clans — chacun avec ses rites, son jargon, ses croyances. C’est dans ce paysage blanc qu’évolue Neige. Orphelin recueilli par un ermite, il part à la recherche de ses origines.

Publiée à partir de 1986 dans l’hebdomadaire Tintin avant de migrer chez Glénat, la série de Convard et Gine compte quinze albums (le dernier paru en 2022) et deux séries dérivées. Son originalité tient à la nature même de la catastrophe : pas de guerre nucléaire ni de virus — juste l’arrogance technologique poussée à son terme. L’humanité a voulu domestiquer le ciel, le ciel a répondu. Le froid permanent conditionne tout : les déplacements (à pied, en traîneau, parfois sur des engins récupérés de l’ancien monde), l’alimentation (chasse, troc, pillage), les alliances et les trahisons. Neige vieillit au fil de la série, fonde une famille, et c’est finalement son fils qui reprend le flambeau ; l’Europe gelée elle-même se transforme, plus organisée à chaque génération. Convard a parsemé son univers d’inventions langagières (les titres des albums — Le Pisse-Dieu, Les Trois Crimes de Judas, Il Diavolo — donnent le ton) et de mystères ésotériques liés à la confrérie des Douze, ordre secret gardien d’un savoir hérité du monde d’avant.


10. Dragon Head (Minetaro Mochizuki, 1995)

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Un Shinkansen (le TGV japonais) rempli de lycéens s’engouffre dans un tunnel. La terre tremble. Le train déraille. Quand Teru reprend connaissance, il fait noir. Le tunnel est effondré des deux côtés. Les cadavres de ses camarades jonchent les wagons renversés. Seuls deux autres adolescents ont survécu : Ako, mutique, en état de choc, et Nobuo, dont l’équilibre mental va se fissurer à grande vitesse. Prépublié dans le Young Magazine de Kōdansha entre 1995 et 2000, Dragon Head a été réédité plusieurs fois en France par Pika Édition, en 5 puis 10 volumes.

Le premier tiers du manga est un huis clos d’une intensité suffocante. L’obscurité est totale ; la moindre flamme d’allumette, la moindre lueur de lampe-torche devient un événement. Dans ce noir absolu, la question n’est pas « comment sortir du tunnel » mais « comment ne pas perdre la raison avant d’en trouver la sortie ». Ravagé par la terreur, Nobuo bascule : il allume des incendies, se scarifie le crâne, se prend pour une sorte de prêtre-prophète capable de communiquer avec les ténèbres. Teru, lui, s’accroche à un réflexe simple — rentrer chez lui, à Tokyo — sans savoir si Tokyo existe encore. Quand il parvient enfin à s’extraire du tunnel avec Ako, le spectacle est pire que le noir : un Japon couvert de cendres, vidé de ses habitants, où le ciel a pris une teinte rouge sang.

Mochizuki ne révèle jamais clairement la nature de la catastrophe — éruption volcanique, impact de météorite, autre chose ? L’indétermination est volontaire. Ce qui l’intéresse, c’est la peur comme force de transformation : certains personnages, submergés, sombrent dans la folie ou la violence ; d’autres, poussés au bout d’eux-mêmes, découvrent des ressources qu’ils ne soupçonnaient pas. Katsuhiro Otomo (le créateur d’Akira) a dit de Mochizuki qu’il était « le mangaka le plus doué de sa génération ». À la lecture de Dragon Head, on comprend pourquoi.