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Que lire sur l'expérience démocratique au Rojava ?

Que lire sur l’expérience démocratique au Rojava ?

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En décembre 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre après plus d’une décennie de guerre civile. Chef de la milice islamiste Hayat Tahrir al-Sham (HTS), Ahmed al-Charaa prend le contrôle de Damas et devient le dirigeant de facto de la Syrie. Dès janvier 2026, son gouvernement, appuyé par la Turquie, lance une offensive contre les territoires du nord-est du pays administrés depuis 2012 par les Forces démocratiques syriennes (FDS) — une coalition armée à dominante kurde, bras militaire de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES). Cette région, communément appelée le Rojava (« l’Ouest » en kurde, désignation des territoires kurdes de Syrie), tente depuis plus de dix ans de mettre en place un modèle politique radicalement différent de celui des États voisins. En quelques jours, les provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor tombent ; les FDS perdent environ 80 % des zones qu’elles contrôlaient. Le 30 janvier, un accord entérine ce qui s’apparente à une capitulation : dissolution de facto des FDS, intégration individuelle de leurs combattant·es dans l’armée syrienne, transfert au pouvoir central des institutions locales, des postes-frontières et des champs pétroliers. Au printemps 2026, les familles de détenu·es kurdes bloquent les routes pour exiger la libération de leurs proches, tandis que les habitant·es de Kobanê protestent contre les décisions unilatérales du nouveau gouvernement : exclusion de la langue kurde des documents officiels, remplacement des noms de lieux kurdes par des noms arabes.

Ce qui est en train de se défaire au nord-est de la Syrie constitue pourtant l’une des tentatives d’auto-organisation populaire les plus singulières du XXIe siècle. Le projet du Rojava s’est construit, en pleine guerre civile, autour du confédéralisme démocratique — une doctrine élaborée par Abdullah Öcalan, figure historique du mouvement kurde, depuis sa prison turque. Concrètement, cela signifie des communes (assemblées de quartier ou de village au sein desquelles les habitant·es prennent collectivement les décisions qui les concernent), fédérées à l’échelle régionale ; une parité stricte imposée à tous les échelons de pouvoir, avec un système de coprésidence homme-femme ; un pluralisme ethnique et confessionnel garanti par des quotas de représentation pour les Kurdes, les Arabes, les Assyro-Chaldéens, les Turkmènes et les Arméniens ; et une écologie sociale. L’ensemble de ces principes est inscrit dans un Contrat social adopté en 2014, qui tient lieu de constitution pour la région.

Ce projet, dans lequel une partie de la gauche radicale internationale a vu une alternative au capitalisme et à l’État-nation, a aussi été critiqué — pour l’autoritarisme du parti dominant (le PYD), pour les tensions entre communautés kurdes et arabes, pour l’écart entre les principes affichés et la réalité d’un territoire en guerre. Voici les principaux ouvrages disponibles en français sur l’expérience démocratique au Rojava.


1. La Révolution communaliste : écrits de prison (Abdullah Öcalan, 2020)

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Comprendre le Rojava suppose de remonter à la source : la pensée d’Abdullah Öcalan. Cofondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en 1978, Öcalan est emprisonné depuis 1999 sur l’île-prison d’İmralı, en Turquie, où il purge une peine de réclusion à perpétuité. C’est dans l’isolement carcéral qu’il a opéré un virage idéologique radical. Alors que le PKK avait été fondé sur le marxisme-léninisme et la revendication d’un État-nation kurde indépendant, Öcalan a renoncé à ces deux piliers — le premier parce qu’il avait conduit aux régimes autoritaires d’Europe de l’Est, le second parce qu’il reproduirait, selon lui, les logiques de domination propres aux États-nations existants. Il a élaboré à la place une doctrine nouvelle : le confédéralisme démocratique. Publié chez Libertalia avec une préface d’Olivier Besancenot (porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste), ce recueil est le premier à rendre ces textes accessibles en français. Il rassemble quatre textes rédigés entre 2008 et 2017.

Le cœur de l’argumentation tient dans une phrase : « L’État-nation a été l’outil fondamental qui a rendu possible l’hégémonie capitaliste. » Si l’État-nation est le problème, la solution ne peut pas être un État kurde supplémentaire. Öcalan propose un réseau de communes autonomes, fédérées sans appareil étatique centralisé. Il emprunte cette architecture au penseur libertaire américain Murray Bookchin (1921-2006), qui avait théorisé le municipalisme libertaire — l’idée que la démocratie ne peut fonctionner qu’à l’échelle locale, par des assemblées de citoyen·nes, et que ces assemblées doivent se fédérer pour remplacer l’État —, mais l’adapte aux réalités du Proche-Orient : sociétés multiconfessionnelles, structures tribales, héritages coloniaux. La refonte est radicale : Öcalan ne révise pas une tactique, il remet en cause la finalité même du mouvement qu’il a fondé.

Paradoxe notable : ces textes ne traitent presque pas de la mise en pratique de cette doctrine au Rojava — c’est dans la préface de Besancenot que cette dimension apparaît. La matrice théorique du projet, donc, et non sa chronique — mais une lecture préalable sans laquelle les ouvrages suivants risquent de rester opaques : pour évaluer ce qui se fait au Rojava, il faut d’abord comprendre ce qui a été pensé à İmralı.


2. La fascinante démocratie du Rojava : le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord (Pierre Bance, 2020)

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Docteur d’État en droit et directeur des Éditions Droit et Société, Pierre Bance avait déjà consacré un premier ouvrage au Kurdistan : Un autre futur pour le Kurdistan ? Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique. Avec ces près de 600 pages, publiées aux Éditions Noir et Rouge, il se concentre sur l’architecture juridique et institutionnelle de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord. Au cœur de son analyse se trouve le Contrat social — le texte constituant adopté en 2014 (puis révisé en 2016) par l’administration autonome du Rojava, qui sert de constitution à la région.

Bance procède en juriste : il confronte systématiquement le texte du Contrat social à ce qui se passe sur le terrain. Il décortique les mécanismes institutionnels — comment les communes s’articulent-elles avec les assemblées législatives ? Qui tranche en cas de conflit entre démocratie directe et décisions parlementaires ? Comment le système de coprésidence fonctionne-t-il dans les faits ? — et identifie les avancées réelles sans minimiser les dysfonctionnements. L’une des singularités du Rojava est d’avoir tenté de faire coexister deux formes de pouvoir habituellement opposées : la démocratie directe (les communes) et le parlementarisme (les assemblées élues). Bance montre que cette coexistence ne va pas de soi et qu’elle est en permanence entravée par le contexte de guerre.


3. La démocratie sous les bombes. Syrie : Le Rojava entre idéalisation et répression (Pierre Crétois et Édouard Jourdain (dir.), 2022)

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Cet ouvrage collectif est issu du premier colloque universitaire consacré au Kurdistan syrien, organisé en novembre 2021 à l’Université Bordeaux-Montaigne. Pierre Crétois, maître de conférences en philosophie, spécialiste de la souveraineté populaire, et Édouard Jourdain, chercheur rattaché à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), spécialiste de la pensée proudhonienne et des communs, y réunissent diverses contributions.

Le titre résume le paradoxe central : comment des institutions démocratiques peuvent-elles prendre racine dans un territoire soumis aux bombardements, aux offensives militaires, à l’embargo ? Les contributeur·ices abordent un large éventail de questions : l’organisation communale au quotidien, la place des femmes dans les structures de pouvoir, la gestion des déplacements de population en zone de conflit, la réception du Rojava dans l’opinion française. L’un des apports les plus nets est la déconstruction des représentations occidentales, qui oscillent entre deux écueils. D’un côté, la confusion entre les combattant·es kurdes du Rojava (les YPG/YPJ, liés au PKK et au confédéralisme démocratique) et les Peshmergas d’Irak (les forces armées du Gouvernement régional du Kurdistan irakien, entité politique distincte, alliée des États-Unis et idéologiquement très éloignée du PKK). De l’autre, l’idéalisation d’une épopée militaire réduite à ses images les plus spectaculaires — les combattantes kurdes en treillis, devenues des icônes médiatiques vidées de leur contenu politique.

La valeur de cet ouvrage tient à la diversité des angles adoptés et à la rigueur des analyses : chaque contribution s’efforce de prendre au sérieux l’ambition démocratique du Rojava sans en escamoter les contradictions.


4. La Commune du Rojava : l’alternative kurde à l’État-nation (Stephen Bouquin, Mireille Court et Chris Den Hond (dir.), 2017)

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Paru aux éditions Syllepse avec une préface de Michael Löwy, ce recueil rassemble une vingtaine de contributions de spécialistes du Proche-Orient, de militant·es et de protagonistes du mouvement kurde. Le point de départ est un constat : la bataille de Kobanê, à l’été 2014, a révélé au monde le courage des combattant·es kurdes face à Daech, mais a relégué au second plan le projet politique qui les anime. Si le monde a retenu les images de la résistance armée, il a beaucoup moins prêté attention au système de communes, de coopératives et d’assemblées mixtes que les Kurdes de Syrie étaient en train de bâtir à l’arrière du front.

C’est sur ce système que les contributions se concentrent. La démocratie directe par le système des communes — ces assemblées locales où chaque habitant·e dispose d’une voix — est examinée dans son fonctionnement, avec ses piliers (justice sociale, égalité entre les sexes, refus des discriminations, écologie) et ses limites. L’un des textes les plus éclairants est celui de Janet Biehl, collaboratrice de Murray Bookchin, qui établit un parallèle entre les assemblées citoyennes du Rojava et celles qui ont existé en Nouvelle-Angleterre au moment de la révolution américaine. Le rapprochement est d’autant plus instructif que la plupart de ces assemblées américaines ont fini par disparaître, supplantées par l’État fédéral en formation — ce qui pose question : ces formes de démocratie directe peuvent-elles durer face à la pression d’un État central ? L’offensive de janvier 2026 a, depuis, donné à cette question une résonance douloureuse.

Malgré les bouleversements survenus depuis 2017, les analyses qu’il contient gardent leur pertinence pour comprendre les fondements du communalisme tel qu’il s’est déployé au Rojava — et pour mesurer ce qui est aujourd’hui menacé.


5. Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne (Raphaël Lebrujah, 2018)

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Journaliste pour le site Rojinfo, Raphaël Lebrujah a séjourné à plusieurs reprises dans les régions kurdes du Proche-Orient et mené sur place un travail de terrain : entretiens avec des acteur·ices de la situation, collecte de documents, observation directe. Il en tire un ouvrage qui ambitionne de couvrir toutes les dimensions du Rojava : militaire, historique, politique, économique, idéologique, géopolitique. La préface est signée Noël Mamère.

L’une des questions centrales que Lebrujah pose est celle-ci : pourquoi les forces du Rojava ont-elles vaincu Daech là où d’autres ont échoué ? Pour l’auteur, la réponse est inséparable du projet politique lui-même — c’est la conviction d’une société égalitaire et féministe qui a nourri la détermination des combattant·es. Il consacre une part importante de son bouquin à l’examen des institutions mises en place par l’administration autonome et répond aux accusations formulées contre elle, que ce soit par ses adversaires ou par certains de ses propres soutiens critiques : autoritarisme du PYD (Parti de l’union démocratique, branche syrienne du PKK), endoctrinement idéologique dans les écoles, tensions interethniques.

La démarche de Lebrujah, qui écrit en partisan assumé, a cependant suscité des réserves. Certain·es commentateur·ices y ont relevé un ton parfois trop univoque, des rapports interethniques simplifiés et quelques comparaisons historiques hasardeuses.


6. Nous vous écrivons depuis la révolution : récits de femmes internationalistes au Rojava (collectif, 2021)

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Là où les ouvrages précédents analysent des institutions, des doctrines ou des rapports de force, ce recueil publié aux éditions Syllepse fait entendre des voix individuelles : celles de douze femmes qui ont vécu la révolution du Rojava de l’intérieur. Internationalistes, mères, journalistes, militantes — pour la plupart françaises —, elles ont passé de quelques jours à plusieurs années sur place. Leurs textes empruntent des formes très variées : réflexions politiques, poèmes, contes, extraits de carnets de voyage, lettres, entretiens, chansons. L’ensemble est organisé par thèmes (Daech, la guerre, les femmes en mouvement…) et s’ouvre sur un prologue historique consacré au Kurdistan et au mouvement de libération des femmes kurdes.

Ce qui ressort avec force, c’est que la place des femmes dans la révolution du Rojava ne relève pas d’un volet « genre » ajouté au projet politique — elle en constitue le socle. Depuis 2012, les femmes de la Syrie du Nord et de l’Est ont créé des structures autonomes dans tous les domaines : autodéfense armée (les Unités de protection de la femme, YPJ) et civile, éducation, coopératives économiques, démocratie de base. Les récits rassemblés ici restituent ce que les essais théoriques peinent à transmettre : la pratique quotidienne de cette autonomie, les doutes, la fatigue, la solidarité entre des femmes venues d’horizons radicalement différents.


7. Kobane Calling (Zerocalcare, 2016)

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Zerocalcare — de son vrai nom Michele Rech, né en 1983 — est l’auteur de bande dessinée le plus populaire d’Italie. Issu des milieux alternatifs romains et des fanzines, il s’est fait connaître par son blog avant de publier une série d’albums à succès. En 2014, envoyé par l’Internazionale (l’équivalent italien du Courrier international), il part pour le Kurdistan syrien, aux confins de la Turquie et de l’Irak, pour rejoindre Kobanê alors assiégée par Daech. De ce voyage — puis d’un second — naît Kobane Calling, publié en France par les éditions Cambourakis, couronné par le prix Libr’à Nous 2017 et le prix Micheluzzi.

Le ton est radicalement différent de tous les ouvrages précédents. Zerocalcare ne dissimule rien de sa maladresse, de ses peurs, de ses incompréhensions d’Occidental débarqué en zone de guerre. Il raconte ses angoisses triviales, ses réflexes de classe moyenne romaine — et c’est cette naïveté assumée qui rend le récit si juste. Les moments de légèreté ménagent des respirations indispensables entre les pages où la violence surgit sans prévenir. L’ensemble évoque les reportages dessinés de Joe Sacco (Palestine, Gorazde), mais avec un humour plus corrosif et une autodérision générationnelle qui lui sont propres.

Derrière l’humour, Zerocalcare rend aussi compte de la complexité politique de la situation, des contradictions de la propagande — y compris celle des Kurdes —, et de la réalité d’un territoire où l’égalitarisme et la coexistence entre les peuples ne sont pas des slogans mais des pratiques quotidiennes. Pour qui aborde le Rojava pour la première fois, c’est sans doute l’entrée en matière la plus accessible de cette liste — et pour qui connaît déjà le sujet, un rappel salutaire que la politique se vit aussi à hauteur d’individu.