Le 24 février 2022, la Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Dès les premières heures, des troupes aéroportées russes tentent de s’emparer de l’aéroport d’Hostomel, à moins de dix kilomètres de Kyiv, pour ouvrir un corridor vers la capitale. Des colonnes blindées de plusieurs dizaines de kilomètres convergent depuis la Biélorussie, la Crimée et le Donbass. Des missiles de croisière frappent Kharkiv, Odessa, Marioupol, Dnipro. L’objectif, selon les plans saisis par l’armée ukrainienne, est de renverser le pouvoir ukrainien en quelques jours et d’installer un gouvernement fantoche. Mais Kyiv résiste, l’assaut sur Hostomel échoue, et l’armée russe, mal coordonnée, s’enlise faute de ravitaillement. En avril 2022, Moscou retire ses troupes du nord de l’Ukraine et les redéploie vers l’est et le sud. La guerre d’usure s’installe. En trois ans, le bilan humain est considérable : selon les Nations unies, plus de 12 000 civils tués et 43 000 blessés — des chiffres que l’ONU elle-même juge sous-estimés. Près de sept millions d’Ukrainien·nes ont fui à l’étranger, principalement vers la Pologne, l’Allemagne et la République tchèque ; 3,7 millions d’autres sont déplacé·es à l’intérieur du pays. Au total, près d’un quart de la population ukrainienne d’avant-guerre a été contraint de quitter son foyer — la plus grande crise de réfugiés en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Mais ce 24 février n’est qu’un point de rupture dans une crise bien plus ancienne. Depuis l’indépendance de 1991, une question hante la politique ukrainienne : ce pays de plus de quarante millions d’habitants doit-il se tourner vers l’Europe ou rester dans l’orbite de Moscou ? À l’hiver 2013-2014, des centaines de milliers d’Ukrainien·nes occupent la place de l’Indépendance (Maïdan) à Kyiv pour protester contre la décision du président Viktor Ianoukovytch de renoncer à un accord d’association avec l’Union européenne, sous la pression de Moscou. Après des semaines de manifestations et une répression qui fait plus d’une centaine de morts, Ianoukovytch fuit en Russie. La révolution de Maïdan scelle l’orientation européenne de l’Ukraine — un choix que le Kremlin ne tolère pas. La riposte de Moscou est immédiate : en février-mars 2014, des troupes russes sans insignes — les « petits hommes verts » — prennent le contrôle de la Crimée, annexée après un référendum organisé sous occupation militaire et non reconnu par la communauté internationale. Simultanément, des groupes séparatistes soutenus par la Russie s’emparent de pans entiers des régions de Donetsk et de Louhansk, dans l’est de l’Ukraine. La guerre du Donbass commence. Elle durera huit ans.
Entre 2014 et 2022, cette guerre de basse intensité fait plus de 14 000 morts — combattants et civils confondus —, déplace près d’un million et demi de personnes et truffe le Donbass de mines antipersonnel. L’Ukraine est désormais l’un des pays les plus minés au monde. En juillet 2014, un missile sol-air abat le vol MH17 de la Malaysia Airlines au-dessus du Donbass : 298 passagers et membres d’équipage sont tués. L’enquête internationale conclut que le missile provenait d’une brigade militaire russe, ce que Moscou nie. Deux séries de négociations à Minsk, en 2014 et 2015, sous l’égide de la France et de l’Allemagne, aboutissent à des accords de cessez-le-feu jamais véritablement appliqués : chacune des parties accuse l’autre de les violer, et le gel du conflit profite à la Russie autant qu’il paralyse l’Ukraine. Pendant ces huit années, les deux sociétés héritées de l’URSS suivent des trajectoires radicalement opposées. D’un côté, la Russie, après la relative ouverture des années 1990, bascule dans l’autoritarisme : musellement de la presse, écrasement de l’opposition, élimination de toute alternance politique. De l’autre, l’Ukraine construit une démocratie fragile mais vivace, portée par une société civile prête à se dresser contre ses propres gouvernants — ce que Maïdan avait démontré, et ce que la mobilisation de 2022 confirmera.
En juillet 2021, Vladimir Poutine publie un long essai intitulé De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens, dans lequel il soutient que les deux peuples n’en forment qu’un et que l’Ukraine en tant que nation souveraine n’a pas de fondement historique. Ce texte, rendu obligatoire dans les programmes de l’armée russe, est interprété par plusieurs analystes — dont l’historien russe Vladimir Pastoukhov — comme la justification idéologique d’une guerre à venir. Six mois plus tard, à la fin de l’année 2021, la Russie masse plus de 150 000 soldats aux frontières de l’Ukraine et en Biélorussie, officiellement pour des « exercices militaires ». Le 21 février 2022, Poutine reconnaît l’indépendance des deux républiques séparatistes du Donbass. Trois jours plus tard, l’invasion commence. La guerre qui s’ensuit dépasse les enjeux régionaux : elle redessine l’architecture sécuritaire de l’Europe, met à l’épreuve les solidarités occidentales et pose la question de la souveraineté des États au XXIᵉ siècle.
Les huit ouvrages rassemblés ici — de l’analyse historique au témoignage de terrain, de la sociologie politique au récit de combat — permettent de prendre la mesure du conflit.
1. Aux portes de l’Europe (Serhii Plokhy, 2022)

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Avant de comprendre la guerre, il faut comprendre l’Ukraine. Historien ukrainien installé à Harvard et directeur du Ukrainian Research Institute, Serhii Plokhy retrace l’histoire du pays depuis l’Antiquité jusqu’à l’ère Zelensky. De la Rous’ de Kyiv — cet ensemble politique médiéval fondé au IXᵉ siècle dont la Russie et l’Ukraine revendiquent toutes deux l’héritage — aux Cosaques, de la domination impériale russe à la période soviétique, puis à l’indépendance de 1991, Plokhy suit le fil d’une nation qui s’est construite au carrefour d’empires concurrents : polonais, lituanien, ottoman, austro-hongrois, russe. Les épisodes les plus sombres du mouvement national ukrainien — notamment les violences commises par certaines de ses factions pendant la Seconde Guerre mondiale — et les turbulences de l’après-1991 (corruption endémique, captation du pouvoir par les oligarques, fragilité des institutions) sont abordés sans faux-fuyant.
L’un des apports majeurs de Plokhy est de mettre en évidence la pluralité constitutive de l’Ukraine : un territoire traversé par des frontières linguistiques, religieuses, géographiques et politiques, dont les composantes ont vécu des passés sensiblement différents. L’ouest du pays, longtemps sous influence polonaise et austro-hongroise, n’a pas la même mémoire que l’est industriel, façonné par l’Empire russe puis soviétique. Cette hétérogénéité, loin d’être une faiblesse, est précisément ce qui a forgé l’identité nationale ukrainienne — une identité bâtie non sur l’uniformité ethnique ou linguistique, mais sur l’articulation de régions et d’héritages multiples. Plokhy le démontre avec rigueur : l’histoire de l’Ukraine est indissociable de celle de la Russie, mais elle ne s’y réduit en aucun cas. Saisir cette distinction, c’est déjà désamorcer le mythe d’un « peuple unique » artificiellement séparé — celui-là même que Vladimir Poutine invoque pour nier la légitimité de l’État ukrainien.
2. La guerre russo-ukrainienne (Serhii Plokhy, 2023)

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Avec ce second ouvrage, Plokhy passe de l’histoire longue à l’histoire immédiate — un exercice périlleux, qu’il aborde avec les mêmes exigences méthodologiques que ses travaux sur plusieurs siècles. Son point de départ : la guerre de 2022 ne commence pas le 24 février, mais le 27 février 2014, avec le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Pendant les huit années qui séparent ces deux dates, quatorze mille Ukrainiens perdent la vie dans le Donbass, dans une relative indifférence internationale. Plokhy reconstitue cette escalade à partir de sources multiples — diplomatiques, militaires, culturelles, économiques — qu’il croise pour restituer la complexité d’un conflit que la couverture médiatique a souvent réduit à une succession de faits bruts.
L’un des fils directeurs du livre est la déconstruction des mythes propagés par Vladimir Poutine et le nationalisme russe — à commencer par la fiction d’un peuple unique artificiellement séparé. Plokhy démontre, preuves à l’appui, que la guerre a produit l’exact inverse de ce que Moscou escomptait : elle a soudé la nation ukrainienne — y compris dans les régions russophones de l’est et du sud, où l’identification à l’État ukrainien était jusque-là plus tiède. Par ailleurs, l’historien inscrit ce conflit dans une dimension mondiale : les répercussions sur l’ordre international, les alliances occidentales et l’isolement croissant de la Russie font partie intégrante de son analyse. Sa thèse de fond : cette guerre, si elle n’était pas inévitable, était prévisible — et l’aveuglement collectif face aux signaux d’alerte constitue en lui-même un objet d’étude.
3. Jamais frères ? (Anna Colin Lebedev, 2022)

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Le titre reprend les mots de la poétesse ukrainienne Anastasia Dmytrouk, adressés au peuple russe en 2014 : « Nous ne serons jamais frères ; ni de même patrie, ni de même mère. » Maîtresse de conférences en science politique à l’université Paris Nanterre et spécialiste des sociétés postsoviétiques, Anna Colin Lebedev s’attaque dans ce portrait croisé à la relation entre deux sociétés que tout rapprochait sur le papier, et que tout a fini par séparer. Car si l’époque soviétique a engendré une proximité réelle entre Russes et Ukrainiens — modes de vie, langue partagée, mémoire commune —, les trente années qui ont suivi la dissolution de l’URSS ont creusé un fossé devenu, depuis 2022, infranchissable.
Colin Lebedev s’appuie sur ses enquêtes de terrain et sur une vaste littérature scientifique pour retracer ces trajectoires divergentes. D’un côté, la Russie, après la relative ouverture des années 1990, bascule dans l’autoritarisme sous Poutine. De l’autre, l’Ukraine construit une démocratie parlementaire certes gangrenée par la corruption, mais irriguée par une société civile combative — celle-là même qui, lors de la révolution de Maïdan, a fait tomber un président pour défendre son droit à choisir son avenir. L’autrice démonte ainsi le mythe des « peuples frères », instrumentalisé par le Kremlin à des fins politiques puis militaires. Elle montre aussi que les différences entre les deux sociétés ne sont pas seulement le produit des trente années d’indépendance : même à l’intérieur du système soviétique, les expériences vécues en Ukraine et en Russie différaient — par le rapport à la terre, à la langue, à la mémoire des répressions. L’uniformisation des modes de vie sous l’URSS a masqué ces écarts sans les abolir.
4. L’Ours et le Renard (Michel Goya et Jean Lopez, 2023)

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Michel Goya, officier des troupes de marine et docteur en histoire, et Jean Lopez, directeur de la rédaction de Guerres & Histoire et spécialiste de l’histoire militaire russe, engagent ici un dialogue de plusieurs mois sur les dimensions proprement militaires du conflit. La forme est celle de l’entretien : Lopez pose les questions, Goya apporte les éléments d’analyse technique et stratégique. L’échange couvre les quatorze premiers mois de la guerre, précédé d’une introduction substantielle sur l’histoire longue de la relation russo-ukrainienne.
La métaphore du titre, empruntée à La Fontaine, résume la thèse du livre : l’ours russe s’est révélé plus brutal que prévu, et le renard ukrainien bien plus coriace qu’anticipé. Les auteurs décortiquent les erreurs de Moscou — la sous-estimation de la résistance ukrainienne, les failles logistiques, l’aveuglement du commandement —, mais aussi la capacité d’adaptation de l’armée ukrainienne, appuyée par le renseignement et les matériels occidentaux. Le siège de Bakhmout — cette ville de l’est ukrainien devenue le symbole d’une guerre d’usure de plusieurs mois, où les pertes humaines se comptent par dizaines de milliers —, la saturation de l’espace aérien par les systèmes antiaériens des deux camps, les mutations tactiques imposées par les drones : chaque phase du conflit est passée au crible. Un point revient avec insistance : les services de renseignement américains avaient averti du danger, mais plusieurs pays — dont la France — ont refusé de croire à l’invasion. Ce refus de voir, autant que la mécanique militaire du conflit, est l’un des sujets centraux de l’ouvrage.
5. Ukraine : la force des faibles (Anna Colin Lebedev, 2025)

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En à peine cinquante pages, Anna Colin Lebedev condense dix années d’enquête de terrain pour répondre à une seule question : comment un pays qui n’avait ni la meilleure armée du monde, ni la puissance économique, ni un État solide, a-t-il pu résister à l’invasion russe ? La réponse tient dans un paradoxe : c’est précisément de ses faiblesses que l’Ukraine a tiré sa force. L’autrice remonte à 2014 : l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass provoquent alors une transformation profonde de la société ukrainienne. Face à un État incapable de répondre seul à l’agression, les citoyens se sont organisés — bataillons de volontaires, réseaux d’approvisionnement, associations d’entraide, collectes de fonds pour équiper les soldats.
Cette mobilisation a produit un renversement décisif, que Colin Lebedev formule à travers la phrase récurrente de ses interlocuteurs·ices ukrainien·nes : « L’État, c’est nous. » Lorsque la Russie tente d’envahir l’Ukraine en février 2022, la société ukrainienne s’est déjà réinventée : huit ans de guerre de basse intensité ont engendré un tissu associatif, une culture du volontariat et une capacité d’auto-organisation sans équivalent. Colin Lebedev éclaire ainsi une dimension souvent négligée du conflit — la transformation sociale qui a précédé et rendu possible la résistance armée. Elle ne verse ni dans l’angélisme ni dans l’héroïsation : elle décrit des mécanismes nés de la nécessité et de la défiance envers un appareil étatique défaillant, qui ont permis à un pays objectivement plus faible de tenir face à l’une des premières puissances militaires du monde.
6. Volia (Anastasia Fomitchova, 2025)

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Volia est un mot ukrainien sans équivalent français, à la croisée de « volonté » et de « liberté ». C’est aussi le récit d’Anastasia Fomitchova, politiste franco-ukrainienne née à Kyiv en 1993. Son histoire familiale porte les traces du monde postsoviétique : petite-fille du chef de la sécurité personnelle de Khrouchtchev, fille d’une mère qui a fui l’Ukraine après la catastrophe de Tchernobyl pour s’installer en France, elle interrompt ses études doctorales à Paris pour s’engager comme infirmière de combat dans un bataillon médical volontaire. Son parcours débute en réalité dès 2016, deux ans après l’annexion de la Crimée, lorsqu’elle commence à accompagner des groupes de volontaires sur la ligne de front du Donbass. Le 26 février 2022, deux jours après l’invasion, elle monte dans un bus en direction de l’Ukraine.
Le récit opère sur deux registres. D’un côté, l’expérience brute du front : les évacuations de blessés sous les bombardements, la découverte du massacre de Boutcha — cette banlieue de Kyiv où les troupes russes ont exécuté des centaines de civils pendant leur occupation, et où Fomitchova fait partie des premières personnes à entrer après la libération —, l’état d’apathie qui finit par s’installer quand l’existence se réduit aux codes militaires : « 200 » pour les morts, « 300 » pour les blessés. De retour à la vie civile, Fomitchova ne peut s’empêcher de « scanner » les passants de haut en bas, à la recherche de blessures invisibles. De l’autre, une réflexion politique informée sur les racines du conflit, le rôle des femmes dans l’armée ukrainienne, ou encore les trafics d’êtres humains liés à la guerre — des sujets rarement abordés dans le débat public. Sélectionné pour le prix Femina essai 2025 et lauréat du prix André Malraux dans la catégorie littérature engagée, Volia est à la fois un acte de mémoire et un acte de résistance — celui d’une femme qui écrit, selon ses propres mots, « pour que nos morts ne tombent pas dans l’oubli ».
7. Regarder les femmes regarder la guerre (Victoria Amelina, 2025)

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Victoria Amelina est romancière, poétesse et militante des droits humains. Elle a trente-six ans lorsque la guerre éclate. Russophone de naissance, elle a choisi après la révolution de Maïdan d’écrire en ukrainien — un geste politique autant que littéraire. Membre active du PEN Club ukrainien, elle abandonne la fiction pour documenter en temps réel les crimes de guerre commis par l’armée russe, avec l’ambition de contribuer à leur jugement. Son journal de guerre se double ainsi d’un journal de justice. Au fil des mois, elle suit le parcours de plusieurs femmes ukrainiennes — juristes, défenseuses des droits humains, témoins directes des exactions — qui collectent des preuves, interrogent des survivants et reconstituent le fil des crimes commis dans les territoires occupés. Le 27 juin 2023, un missile russe frappe une pizzeria de Kramatorsk, dans la région de Donetsk. Victoria Amelina, grièvement blessée, meurt quatre jours plus tard. Elle avait trente-sept ans.
Regarder les femmes regarder la guerre est donc, littéralement, un journal interrompu — un manuscrit dont la dernière version connue date du 23 juin 2023, soit quatre jours avant la frappe. Des collègues et proches d’Amelina ont constitué un comité éditorial pour organiser le texte en vue de sa publication posthume. Comme le note l’avocat et écrivain Philippe Sands, qui l’avait rencontrée à Lviv en octobre 2022 : « Celle qui recensait les crimes a été victime d’un crime. L’enquêtrice est devenue celle sur qui porte l’enquête. » Préfacé par Margaret Atwood, ce témoignage est aussi un document sur la guerre vue depuis la position des femmes — non pas comme victimes passives, mais comme actrices d’une résistance civile et juridique. La mort d’Amelina rappelle que la documentation des crimes de guerre est elle-même un acte de guerre aux yeux de ceux qui les commettent.
8. La vie à la lisière (Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko, 2026)

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Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko sont deux intellectuels ukrainiens — journaliste et philosophe — habitués du travail à quatre mains sous des formes variées : presse, littérature, conférences, traductions. Avec ce livre, ils entreprennent une réflexion philosophique nourrie par le terrain. Leur question de départ : de quelles manières la guerre altère-t-elle les catégories les plus fondamentales de l’existence — le rapport au temps, à l’espace, au foyer, à la mort ? Ils forgent pour cela la notion d’« après-vie » : non pas la vie après la mort, mais l’existence de celles et ceux qui ont déjà tout perdu — maison, proches, repères — et qui doivent réapprendre à habiter le monde. Leurs allers-retours dans les zones de combat dévastées, leurs rencontres avec des civils et des combattants, les récits qu’on s’y transmet, alimentent une réflexion où la philosophie dialogue avec l’ethnographie et la littérature.
La « lisière » qui donne son titre au livre n’est pas seulement la ligne de front. C’est cette zone où des gens continuent de vivre, de travailler, d’aimer à quelques kilomètres des bombardements — « cet endroit où la vie se bat avec acharnement pour se défendre et défendre chaque millimètre lui appartenant ». Les auteurs y voient non pas une marge, mais un centre — le point à partir duquel se redéfinit l’ensemble du pays. Leur démarche rappelle celle de l’historien Fernand Braudel, attentif aux structures profondes — géographie, fleuves, sols — qui façonnent les sociétés sur le temps long : Ogarkova et Yermolenko sondent les paysages ukrainiens, les ponts détruits, les barrages, les cours d’eau, pour montrer que l’occupation russe ne ravage pas seulement des villes, mais tente de remodeler un territoire entier. En parallèle, ils convoquent la grande culture européenne — Homère, Camus — pour la mettre en miroir avec une culture ukrainienne longtemps méconnue, déformée ou absorbée dans le récit russe. « Pour des millions d’Ukrainiens, l’après-24 février 2022 est une rupture totale du temps », écrivent-ils. « Nous avons été recrachés sur la rive d’une nouvelle réalité et nous réapprenons à respirer. » Ogarkova et Yermolenko tentent ici de penser la guerre de l’intérieur, à hauteur d’homme et de paysage, là où les analyses géopolitiques s’arrêtent.