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Que lire sur la bataille des Éparges ?

Que lire sur la bataille des Éparges ?

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En février 1915, la guerre s’est enlisée depuis l’automne précédent. De la mer du Nord à la Suisse, les armées se font face dans leurs tranchées sans qu’aucun des deux camps ne parvienne à percer. Sur les Hauts de Meuse, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Verdun, la crête des Éparges — un éperon qui culmine à 346 mètres — domine la plaine de la Woëvre. Occupée et fortifiée par les Allemands dès septembre 1914, elle leur offre un poste d’observation d’où ils repèrent tout mouvement français dans la plaine en contrebas et règlent le tir de leur artillerie. Il faut la reprendre.

Le 17 février, la 12ᵉ division d’infanterie française lance le premier d’une longue série d’assauts. Ceux-ci durent près de deux mois : des attaques répétées, des contre-attaques immédiates, une boue d’argile où l’on s’enlise et où l’on se noie, des bombardements incessants, des corps-à-corps à la grenade et à la baïonnette. Les Français finissent par prendre pied sur la crête — quelques centaines de mètres de tranchées conquises — sans jamais parvenir à en déloger entièrement l’adversaire.

Le guide des champs de bataille publié par Michelin après la guerre estime les pertes globales à 50 000 hommes (tués, blessés, disparus) pour les deux camps, dont environ 10 000 morts ou disparus côté français. À partir d’avril 1915, les combats de surface cèdent la place à une guerre de mines : les deux camps creusent des galeries sous les positions adverses pour y faire exploser des charges. Cette guerre souterraine se prolonge jusqu’en 1917 et laisse sur la crête dix-huit cratères géants, encore visibles aujourd’hui. Les Éparges préfigurent, à une échelle réduite, ce que seront les hécatombes de Verdun et de la Somme un an plus tard : des pertes massives pour un gain de terrain dérisoire.

De cette bataille, il reste donc ces cratères, une nécropole de près de 3 000 tombes au pied du piton, des monuments — et quelques rares livres. Voici trois d’entre eux pour qui souhaite comprendre ce qui s’est joué sur cette crête.


1. Ceux de 14 : Les Éparges (Maurice Genevoix, 1923)

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Maurice Genevoix a vingt-quatre ans lorsqu’il rejoint le 106ᵉ régiment d’infanterie en août 1914. Brillant élève de l’École normale supérieure, il se destinait à une carrière universitaire ; le voilà sous-lieutenant d’une compagnie d’infanterie — et il écrit. Il note tout, au jour le jour, dans des carnets qu’il tient sous les obus et dans la boue. De ces carnets naîtront cinq récits publiés entre 1916 et 1923, rassemblés en 1949 sous le titre Ceux de 14. Les Éparges en constitue le dernier volet : il couvre la période de janvier à avril 1915, c’est-à-dire les mois où la guerre des tranchées s’installe — le froid, les rotations épuisantes entre la première ligne et l’arrière, les assauts meurtriers sur la crête — et où le 106ᵉ est engagé dans la conquête de cette position.

Genevoix ne commente pas la guerre, il la restitue avec une précision sensorielle rare : le sifflement d’un obus qu’on apprend à reconnaître, l’odeur des corps qui n’ont pas pu être relevés, le bruit de succion de la boue quand on s’y enfonce jusqu’aux genoux. Chaque homme porte un nom, chaque fait est situé avec exactitude. Le chapitre intitulé « La mort », qui relate les heures qui précèdent l’assaut du 17 février, reste l’un des passages les plus saisissants de toute la littérature de guerre : les hommes savent ce qui les attend, ils n’en espèrent rien de bon — et ils y vont quand même. Pas de rhétorique héroïque : Genevoix s’en tient à ce qu’il a vu, entendu, éprouvé. C’est cette retenue qui donne au récit sa force, plus d’un siècle après sa rédaction. Lui-même ancien combattant, Jean Norton Cru a publié en 1929 une analyse systématique de plus de 300 témoignages de guerre, classés selon leur fiabilité. Il place Genevoix au premier rang, devant Henri Barbusse (Le Feu) et Roland Dorgelès (Les Croix de bois).

Le 11 novembre 2020, Maurice Genevoix est entré au Panthéon — et avec lui, symboliquement, l’ensemble des combattants de 14-18. Genevoix avait été élu à l’Académie française en 1946 et en avait dirigé le secrétariat perpétuel — la plus haute fonction de l’institution — pendant plus de quinze ans. Pourtant, ce n’est pas l’académicien que la République a choisi d’honorer : c’est l’homme qui a su fixer, dans ses carnets, la réalité vécue par toute une génération. Les Éparges se lit comme le point d’aboutissement de Ceux de 14 : c’est là que les camarades tombent les uns après les autres, là que l’ami le plus cher, Robert Porchon, est tué, là que Genevoix lui-même reçoit les trois balles qui mettent fin à sa guerre, le 25 avril 1915, dans la tranchée de Calonne.


2. Les Éparges, die Combres-Höhe (1914-1918) : Français et Allemands face à face sur les Hauts de Meuse (Nicolas Czubak et Pascal Lejeune, 2014)

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Si Genevoix donne à entendre la voix d’un seul homme — un officier français du 106ᵉ RI —, Nicolas Czubak et Pascal Lejeune adoptent une tout autre perspective. Czubak est historien, responsable du service éducatif du Mémorial de Verdun et guide-conférencier sur les sites de la Grande Guerre. Lejeune parcourt les champs de bataille lorrains depuis plus de trente ans. Tous deux retracent l’ensemble des combats de la crête entre septembre 1914 et septembre 1918 ; pour chaque épisode, ils confrontent les sources françaises aux sources allemandes. Le double titre — français et allemand — annonce cette approche bilatérale. Les deux auteurs ont dépouillé des archives jusqu’alors inexploitées et rassemblé des photographies, des cartes d’état-major et des cartes postales souvent inédites, tirées notamment de leurs propres collections.

Là où Ceux de 14 ne couvre que quelques mois, du seul point de vue français et à l’échelle d’une compagnie, Czubak et Lejeune embrassent quatre années de combats et les deux côtés de la ligne de front. Les visiteurs·euses qui se rendent aujourd’hui sur la crête voient les cratères et le monument du point X, mais ont du mal à situer les lignes respectives, à comprendre pourquoi tel assaut a échoué ici et pas là, à saisir ce qui se passait du côté allemand. Les deux auteurs reprennent le fil des événements étape par étape et font aussi entendre les soldats de la 33ᵉ division de réserve allemande qui tenait la crête en face. Un documentaire d’une soixantaine de minutes, joint sous forme de DVD, prolonge la lecture — on y accompagne les auteurs sur le terrain.

Czubak et Lejeune ont depuis poursuivi ce travail dans La Mort dans les taillis, consacré aux combats de la tranchée de Calonne toute proche, où trois écrivains — Alain-Fournier (l’auteur du Grand Meaulnes, tué en septembre 1914), Genevoix et l’Allemand Ernst Jünger (futur auteur d’Orages d’acier) — se sont succédé par le hasard des affectations.


3. Carnet de route : suivi de lettres de Maurice Genevoix et autres documents (Robert Porchon, éd. Thierry Joie, 2008)

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Dans Ceux de 14, Genevoix a fait de son « frère de sang » Robert Porchon le soldat le mieux connu de la Grande Guerre. Formé à Saint-Cyr — l’école des officiers —, Porchon n’a pas vingt et un ans lorsqu’il arrive au front fin août 1914 comme sous-lieutenant au 106ᵉ RI. Affecté à la même compagnie que Genevoix, il partage avec lui les marches, les cantonnements, les combats de la Marne, puis l’automne et l’hiver dans le secteur des Éparges. Le 20 février 1915, au quatrième jour de l’assaut sur la crête, un éclat d’obus lui défonce la poitrine. Il avait tenu un carnet et envoyé des lettres à sa mère ; celle-ci, après sa mort, a tout recopié dans un cahier unique — le carnet, les lettres de Robert, puis la correspondance reçue après sa disparition : lettres de camarades, de supérieurs, de Genevoix lui-même, documents militaires officiels.

Conservé par la famille pendant près d’un siècle, ce cahier n’a été publié pour la première fois qu’en 2008, grâce au travail éditorial de Thierry Joie, dans une édition précédée d’une préface de Michel Bernard (écrivain et biographe de Genevoix). On peut dès lors lire côte à côte les deux versions des mêmes événements : Genevoix et Porchon racontent les mêmes journées, voient les mêmes scènes, côtoient les mêmes hommes — mais pas avec les mêmes mots, ni depuis la même position. Là où Genevoix écrit avec cette langue claire et sobre qui lui est propre, Porchon note en soldat, sans apprêt, avec la franchise d’un jeune officier de vingt ans qui s’interroge sur son autorité face à des hommes deux fois plus âgés que lui. Ses notes confirment l’exactitude factuelle du récit de Genevoix, mais éclairent aussi ce qu’il a choisi de taire. Sa douleur après la mort de son ami, par exemple, n’occupe que quelques lignes dans Ceux de 14 ; elle éclate dans les lettres qu’il adresse à la mère de Porchon. « Tout de suite s’établit entre nous cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature », lui écrit-il le 7 mars 1915.

Mais Thierry Joie ne s’arrête pas à la mort de Porchon : il en rassemble aussi les conséquences. Après les écrits du soldat viennent les lettres de condoléances de ses camarades, les rapports de ses supérieurs, la demande de citation rédigée par le commandant du bataillon, les mots de Genevoix qui a cherché à reconstituer les circonstances exactes de la mort de son ami — jusqu’au croquis du village où il a été inhumé, dessiné pour guider la famille. D’un document à l’autre, la douleur se propage du front jusqu’à Chevilly, dans le Loiret, où la mère de Porchon a recopié ces pages à la main — seul geste à sa portée pour que son fils ne disparaisse pas tout à fait.