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Que lire sur le siège de Leningrad ?

Que lire sur le siège de Leningrad ?

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Le 8 septembre 1941, les forces de la Wehrmacht achèvent l’encerclement de Leningrad, alors sixième plus grande ville du monde. Deux mois et demi plus tôt, l’opération Barbarossa a déclenché l’invasion de l’URSS ; les troupes allemandes ont parcouru près de 900 kilomètres pour atteindre les faubourgs de l’ancienne capitale des tsars. L’objectif d’Hitler est sans équivoque : il n’est pas question de prendre la ville, mais de l’anéantir. Centre industriel et portuaire de premier ordre, Leningrad compte 600 usines et un chantier naval ; elle est aussi, sur le plan symbolique, le berceau des trois révolutions russes — celle de 1905, la révolution de Février et la révolution d’Octobre 1917. Pour Hitler, détruire Leningrad revient à effacer la mémoire même du bolchevisme.

Plus de trois millions de civils sont pris au piège. Le blocus dure 872 jours — le plus long siège de l’histoire moderne — et ne prend fin que le 27 janvier 1944. Le froid atteint des températures extrêmes, les bombardements sont quotidiens, les rations tombent à leur plus bas niveau pendant l’hiver 1941-1942 : 125 grammes de pain par jour pour les personnes à charge (enfants, personnes âgées, inactif·ves), 250 grammes pour les ouvrier·ères. La seule voie de ravitaillement passe par le lac Ladoga, au nord-est de la ville : en hiver, des camions empruntent la surface gelée du lac — c’est la « route de la vie » —, mais les convois sont pilonnés par l’aviation allemande et le volume acheminé reste très insuffisant. Près d’un million de civils et autant de soldats périssent, fauchés par la faim, le froid, les obus et les épidémies. Des actes de cannibalisme sont documentés.

L’ampleur de la catastrophe a longtemps été occultée par le pouvoir soviétique, qui a substitué au récit de la famine et de l’agonie une épopée de résistance héroïque. La Russie de Poutine a repris ce récit à son compte pour nourrir le discours patriotique et justifier ses propres guerres. Ce n’est que depuis l’ouverture partielle des archives post-soviétiques, dans les années 1990, que les historien·nes ont pu confronter la réalité des souffrances endurées à la version officielle.

Voici huit ouvrages — études historiques, témoignages de première main et journaux intimes — pour comprendre ce que fut réellement le siège de Leningrad.


1. Le Siège de Leningrad : septembre 1941-janvier 1944 (Sarah Gruszka, 2024)

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Historienne et philologue, chercheuse associée à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et à Sorbonne Université, Sarah Gruszka a consacré sa thèse de doctorat au siège de Leningrad — un travail couronné en 2020 par le Prix solennel en Lettres et Sciences Humaines de la Chancellerie des Universités de Paris. Préfacé par l’historien Nicolas Werth, c’est à ce jour la synthèse la plus complète disponible en français sur le sujet. Gruszka y articule l’histoire militaire et stratégique du siège à une « histoire par en bas », fondée sur le dépouillement de centaines de journaux intimes tenus par des habitant·es de la ville assiégée. Ces textes étaient souvent rédigés au péril de la vie de leurs auteurs : même une simple mention de la famine en cours pouvait attirer la répression du NKVD, la police politique soviétique, dont les agents traquaient toute parole susceptible de contredire la propagande officielle.

La double perspective adoptée donne à l’étude sa force : d’un côté, les décisions militaires, les stratégies d’encerclement, le rôle du siège dans la stratégie d’ensemble de la guerre à l’Est — Gruszka démontre notamment que la résistance de Leningrad, premier échec de la Wehrmacht, a immobilisé des divisions allemandes qui n’ont pu être redéployées sur d’autres secteurs du front de l’Est, en particulier vers Moscou ; de l’autre, le quotidien des assiégés, confrontés non seulement aux bombes allemandes, mais aussi à la coercition du régime stalinien. Elle restitue la descente progressive dans l’horreur : la faim obsédante, les « recettes » de gelée à base de colle à bois ou à papier peint, les corps abandonnés dans les rues, les actes de cannibalisme — sans jamais verser dans le sensationnalisme.

Ses derniers chapitres sont consacrés aux usages politiques de la mémoire du siège depuis 1945 : comment la censure soviétique a imposé une version aseptisée des événements, comment la Russie poutinienne a érigé le siège en récit de grandeur nationale, et comment les tribunaux de Saint-Pétersbourg ont reconnu en octobre 2022 le blocus comme un « génocide ». Si vous ne devez lire qu’un seul bouquin sur le siège, c’est celui-ci.


2. Les 900 jours : le siège de Leningrad (Harrison E. Salisbury, 1970)

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Journaliste au New York Times, Harrison E. Salisbury a mis plus de vingt-cinq ans à rassembler la matière de cette somme pionnière, publiée en anglais en 1969 et traduite en français dès l’année suivante. Il s’agit du premier grand récit consacré au siège, et il reste, plus d’un demi-siècle après sa parution, une référence historiographique. Salisbury a pu accéder à des sources soviétiques alors difficilement consultables et recueillir des témoignages de survivant·es, de militaires et de responsables politiques pour reconstituer le déroulement du siège, de la surprise de l’invasion à la levée du blocus, à travers l’agonie de l’hiver 1941-1942.

Le résultat dépasse les 650 pages dans l’édition française, alimentées par des documents d’archives et par des témoignages d’écrivain·es, de poètes et de romancier·ères soviétiques. Ce choix de sources a suscité des réserves : certain·es lecteur·ices ont estimé que Salisbury privilégiait les voix de l’intelligentsia au détriment de celles des habitant·es ordinaires, ce qui produit une vision du siège certes éloquente, mais socialement partielle. Le récit accorde une place considérable aux manœuvres militaires et au contexte politique — notamment aux responsabilités de Staline, qui a peut-être délibérément sacrifié la population civile pour maintenir les armées allemandes fixées au nord. Le portrait de la ville qui en résulte est celui d’un lieu pris en étau entre deux régimes meurtriers : les nazis à l’extérieur, le NKVD à l’intérieur.

Les recherches ultérieures, rendues possibles par l’ouverture des archives post-soviétiques dans les années 1990, ont permis de corriger ou de nuancer plusieurs de ses analyses — mais la somme de Salisbury reste le socle sur lequel toute l’historiographie ultérieure s’est construite.


3. L’Étau : le siège de Leningrad, juin 1941-janvier 1944 (Pierre Vallaud, avec la collaboration de Mathilde Aycard, 2011)

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Spécialiste de l’histoire des conflits du XXe siècle, Pierre Vallaud signe avec ce livre ce qui était alors, en 2011, le premier récit de synthèse écrit directement en français sur le siège — les ouvrages alors disponibles en langue française étaient essentiellement des traductions. Avec la collaboration de l’historienne Mathilde Aycard, il reconstitue les 900 jours du blocus et rend compte aussi bien de la dimension strictement militaire — bombardements aériens, duels d’artillerie, manœuvres de corps d’armée, raids de partisans — que de la réalité civile d’un siège que Vallaud compare lui-même à ceux du Moyen Âge, tant la faim, la soif, le froid et le feu y jouent un rôle aussi meurtrier que les armes modernes.

Vallaud s’appuie sur des sources variées — journaux intimes, lettres, archives militaires — et a notamment recueilli le témoignage d’un ancien combattant de la División Azul, cette unité de volontaires espagnols envoyés par Franco pour combattre aux côtés de la Wehrmacht sur le front de Leningrad. Cette source permet d’accéder au siège depuis le camp adverse, ce que peu d’ouvrages proposent. Vallaud met en regard l’endurance des citoyen·nes de Leningrad et l’épuisement des soldats des deux bords, sans éluder l’ignominie — pillages, marché noir, dénonciations. Accompagné d’une chronologie et d’une bibliographie, le livre fournit une vue d’ensemble solide, y compris pour les non-spécialistes.


4. Le Concert héroïque : l’histoire du siège de Leningrad (Brian Moynahan, 2014)

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Le 9 août 1942, au 335e jour du siège, la Septième Symphonie de Dmitri Chostakovitch — dite « Symphonie de Leningrad » — est jouée pour la première fois dans la ville assiégée. Brian Moynahan, historien et journaliste britannique du Times, fait de cet événement le fil conducteur d’un récit qui embrasse l’ensemble du siège. Les circonstances de ce concert sont à elles seules extraordinaires : sur les cent membres initiaux de l’orchestre de la Radio de Leningrad, seuls vingt ont survécu à la famine et aux bombardements. Il a fallu recruter les autres parmi les musiciens des bataillons et des fanfares militaires, puis leur accorder des rations supplémentaires pendant plusieurs jours pour qu’ils aient la force physique de jouer les quatre-vingts minutes de la partition. Le concert a été retransmis par haut-parleurs dans toute la ville et en direction des lignes allemandes.

Moynahan ne se limite toutefois pas au récit de ce seul concert. Il remonte aux purges staliniennes des années 1930 — la Grande Terreur, qui a frappé Leningrad avec une violence particulière : Sarah Gruszka, dans ses propres travaux, relève 100 000 arrestations et 40 000 exécutions dans la ville. Moynahan retrace le parcours de Chostakovitch, l’un des compositeurs majeurs du XXe siècle, perpétuellement menacé par le pouvoir soviétique, et entrelace son destin avec ceux de nombreux habitant·es. Pour nourrir son récit, il a rencontré les dernier·ères survivant·es du siège et consulté des archives inédites des principaux musées russes. L’angle est original : aborder le siège par la musique et la culture permet de comprendre que la résistance de Leningrad ne s’est pas jouée uniquement sur le terrain militaire, mais aussi dans la volonté de maintenir une vie intellectuelle et artistique au cœur du désastre.


5. Journal du siège de Leningrad (Lidiya Ginzburg, 1998)

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Lidiya Ginzburg (1902-1990) est une figure majeure de la vie intellectuelle de Leningrad : amie des poètes Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam, spécialiste de Pouchkine, elle sera plus tard le mentor d’une nouvelle génération d’écrivain·es dont Joseph Brodsky, futur prix Nobel de littérature en 1987. Sanctionnée dans les années 1930 pour « formalisme » — c’est-à-dire accusée par le régime de produire une littérature jugée trop préoccupée par la forme au détriment du message idéologique —, elle a traversé les purges, le siège, puis les persécutions antisémites de la fin de l’ère stalinienne. Son Journal du siège de Leningrad, commencé pendant le blocus et publié pour la première fois en Russie en 1984, ne paraît en français qu’en 1998 chez Christian Bourgois.

Ce texte échappe aux catégories habituelles. Il ne s’agit ni d’un journal intime au sens classique — aucune date, aucun chiffre — ni d’un récit historique conventionnel. Ginzburg transpose son expérience dans une forme littéraire à part, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction : les personnages ne portent pas leur vrai nom, ils renvoient à des stéréotypes plutôt qu’à des individus identifiables. Le froid, la faim, la souffrance et la mort sont omniprésents, mais Ginzburg les restitue avec une sobriété radicale, sans pathos ni effusion — Jorge Semprun a salué dans le Journal du dimanche ce récit « précis, dépouillé », où les faits sont livrés tels quels, sans commentaire émotionnel. Une seule question traverse le texte : que reste-t-il de la conscience, des repères moraux et des liens avec autrui lorsque la faim réduit l’existence à la seule obsession de manger ? Le Los Angeles Times a comparé le personnage central à un « héros existentialiste » — un individu contraint de se redéfinir face à des circonstances qui annulent tout ce qu’il était.


6. Leningrad, 1943 (Alexander Werth, 2010)

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Né à Saint-Pétersbourg en 1901, Alexander Werth a fui la Russie révolutionnaire en 1917 avec sa famille. Devenu citoyen britannique, il retourne en URSS pendant la Seconde Guerre mondiale comme correspondant du Sunday Times, du Guardian et de la BBC — l’un des très rares journalistes occidentaux accrédités à Moscou. En septembre 1943, il obtient l’autorisation de se rendre à Leningrad, alors que la ville subit encore le siège. Traduit de l’anglais et présenté par son fils, l’historien Nicolas Werth, ce reportage constitue un témoignage de première main sur ce que la ville est devenue après deux ans de blocus.

Le regard de Werth est singulier : c’est celui d’un homme qui retrouve sa ville natale après vingt-six ans d’absence et la découvre dévastée. Il recueille les récits des survivant·es, décrit les stratégies de résistance quotidienne dissimulées derrière les mots officiels d’« héroïsme » et de « patriotisme », rapporte les épisodes de la « route de la vie » sur le lac Ladoga gelé. Plusieurs chapitres sont consacrés à des comparaisons entre le Saint-Pétersbourg de son enfance et le Leningrad de 1943 — un va-et-vient entre mémoire personnelle et reportage de guerre qui a pu dérouter certain·es lecteur·ices en quête d’un récit strictement documentaire, mais qui permet de mesurer l’ampleur de la destruction : le lecteur·ice perçoit ce qui a été perdu parce que Werth se souvient de ce qui existait avant. Salué comme « un modèle du genre » par Le Monde des livres, ce reportage reste néanmoins limité à ce que Werth a vu et entendu lors de son séjour — il ne couvre donc ni les premiers mois du siège ni sa fin.


7. Le Journal de Léna : Leningrad, 1941-1942 (Léna Moukhina, 2013)

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Léna Moukhina a seize ans lorsqu’elle commence à rédiger son journal intime, en mai 1941, quelques semaines avant l’invasion nazie. Orpheline, elle vit à Leningrad avec sa tante et Aka, une vieille nourrice. Dès septembre, la ville est encerclée, et les pages du journal basculent : aux préoccupations d’adolescente — l’école, les garçons, le désir d’amour — succèdent le décompte obsessionnel des rations, la quête désespérée de nourriture, le froid, les alertes, la mort progressive de ses proches. « Quoi qu’il se passe, je veux vivre, et tant que je serai en vie, je veux aimer », écrit-elle pourtant en novembre 1941.

Plusieurs critiques ont rapproché ce journal de celui d’Anne Frank : même âge, même goût pour l’introspection, même capacité à trouver dans l’écriture un moyen de tenir face à l’horreur. Mais le contexte est radicalement différent. Ici, c’est la famine qui constitue l’ennemi premier — en décembre 1941, on dénombre 54 000 morts à Leningrad ; en janvier 1942, 127 000. Léna consigne chaque jour les provisions reçues, partagées, consommées, et finit par avouer la dureté de ses propres pensées lorsqu’elle en vient à considérer Aka, la vieille nourrice, comme une « bouche inutile » avec laquelle il faut partager sa ration. Les derniers mois, le récit passe à la troisième personne — « ainsi il pourra être lu comme un livre », note Léna. Le journal s’interrompt en mai 1942, probablement au moment de son évacuation. Léna survivra. Elle mourra en 1991 sans savoir que son manuscrit, remis aux Archives nationales de Saint-Pétersbourg par un inconnu en 1962 et redécouvert par l’historien Sergueï Iarov, allait devenir un document de premier plan sur le blocus.


8. Le Siège de Leningrad : journal d’un adolescent (Iouri Riabinkine, 2022)

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Iouri Riabinkine a quinze ans le 22 juin 1941, jour de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie. Ce jour-là, il ouvre un cahier et commence à écrire. Le 8 septembre, lorsque le siège débute, il note : « Oui, c’est le premier véritable bombardement de Leningrad. C’est la nuit du 8 au 9 septembre. Que cette nuit nous apportera-t-elle ? » Il poursuivra ce journal — traduit du russe par Marina Bobrova, préfacé par Sarah Gruszka — jusqu’au 6 janvier 1942, où ses notes s’interrompent sur ces mots : « Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? Et maintenant, je, je, je… »

Iouri observe sa propre transformation avec une lucidité impitoyable. Il voit la faim altérer son caractère, le rendre égoïste, et il le consigne sans se ménager : « J’écris ce journal pour moi-même, je suis donc libre de dire tout ce que je veux. » Atteint de pleurésie, trop affaibli pour être évacué avec sa mère et sa sœur le 8 janvier 1942, Iouri reste seul à Leningrad. Sa mère, Antonina, meurt d’épuisement le 26 janvier à la gare de Vologda ; sa sœur Irina est recueillie dans un centre pour enfants. Un document retrouvé en 2021 dans les archives de Saint-Pétersbourg atteste qu’Iouri est mort en mars 1942, à seize ans. Sa sœur elle-même ignorait l’existence du journal. Par sa brièveté — à peine sept mois de notes —, ce texte fait saisir, de l’intérieur et sans aucun filtre, ce que signifie perdre son adolescence, puis sa vie, sous un siège. Sarah Gruszka le formule ainsi dans sa préface : c’est « une histoire du siège vue de l’intérieur, au jour le jour, à échelle humaine ».