Enclavé au cœur de l’Afrique des Grands Lacs, entre le lac Victoria au sud et les montagnes du Rwenzori à l’ouest, l’Ouganda se résume trop souvent, dans la mémoire occidentale, à un seul nom : Idi Amin Dada. Son passé remonte pourtant bien avant la colonisation britannique — et dépasse la caricature du dictateur bouffon. Avant l’arrivée des Européens, de puissants royaumes structurent la région, en particulier le Buganda, dont la sophistication politique frappe les premiers missionnaires et explorateurs dès le milieu du XIXe siècle. À partir des années 1870, l’arrivée du christianisme et de l’islam provoque des conversions massives, des persécutions et des guerres civiles confessionnelles, puis, lorsque les Britanniques instaurent leur protectorat en 1894, ils s’appuient sur les élites protestantes du Buganda pour administrer l’ensemble du territoire, ce qui creuse des fractures durables entre communautés.
Proclamée en 1962, l’indépendance conserve d’abord une structure fédérale : le roi du Buganda, Muteesa II, occupe la présidence — largement honorifique — tandis que Milton Obote dirige le gouvernement comme Premier ministre. Mais en 1966, Obote renverse Muteesa II par la force, abolit les royaumes et instaure un régime autoritaire à parti unique. Le coup d’État militaire de 1971 porte ensuite au pouvoir Idi Amin Dada, dont les huit années de dictature dévastent le tissu social et économique du pays. Après sa chute, en 1979, la guerre civile se poursuit et fait encore des centaines de milliers de morts, jusqu’à la prise de pouvoir de Yoweri Museveni en 1986. Museveni engage le pays dans une reconstruction longue et ambiguë, sous le signe d’une « démocratie sans partis » — un système où les formations politiques existent légalement mais n’ont pas le droit de présenter de candidats aux élections, tous les postulants devant se réclamer du seul National Resistance Movement.
Si la bibliographie francophone sur l’histoire de l’Ouganda est très pauvre, trois ouvrages permettent toutefois d’en saisir les grandes lignes, des royaumes précoloniaux aux crises du XXe siècle.
1. L’Ouganda contemporain (Gérard Prunier et Bernard Calas, dir., 1994)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Seule introduction générale en français consacrée à l’Ouganda, cet ouvrage collectif publié aux éditions Karthala rassemble des contributions d’universitaires français et ougandais pour rendre intelligible un pays que la dictature d’Amin Dada a figé dans l’imaginaire médiatique sous les traits de la barbarie. Gérard Prunier, historien formé à Sciences Po et à Harvard, chercheur au CNRS — il se trouvait en Ouganda lors du coup d’État de 1971 et a dû fuir le pays en 1972 —, codirige le volume avec le géographe Bernard Calas. Leur ambition est pluridisciplinaire : histoire précoloniale (confiée à Jean-Pierre Chrétien), construction des frontières et de l’administration coloniales, crise politique de 1966, déclin de l’État sous Obote puis sous Amin, géographie humaine, christianisme, islam, économie parallèle du magendo — ce marché noir généralisé né de l’effondrement de l’économie officielle sous la dictature — et ravages du sida.
Tout l’intérêt du livre est là : relier l’histoire longue du pays aux réalités des années 1990. Prunier signe lui-même deux chapitres essentiels — l’un sur la période 1966-1979, l’autre sur la difficile normalisation sous Museveni — où il met en lumière ce qui persiste d’un régime à l’autre malgré les changements de façade : l’instrumentalisation des clivages ethniques, la militarisation du pouvoir, la captation des ressources par une élite restreinte. Deux autres chapitres sont consacrés aux dynamiques religieuses : celui de François Constantin sur l’islam ougandais et celui d’Henri Médard sur l’implantation du christianisme, deux forces qui structurent la vie politique locale depuis le XIXe siècle. La synthèse la plus complète disponible en français sur les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui façonnent l’Ouganda moderne, depuis les anciens royaumes des Grands Lacs jusqu’au régime de Museveni et son expérience de démocratie sans partis.
La bibliographie raisonnée qui clôt le volume, rédigée par Prunier, reste un repère solide pour quiconque souhaite approfondir tel ou tel aspect de l’histoire ougandaise — d’autant que la quasi-totalité de la production scientifique sur le sujet est en anglais. Le bouquin date de 1994 et n’intègre donc pas les développements ultérieurs : ni la guerre dans le nord contre la Lord’s Resistance Army de Joseph Kony — une guérilla d’inspiration mystico-chrétienne qui a enlevé des milliers d’enfants-soldats et terrorisé les populations du nord pendant deux décennies —, ni l’enlisement autoritaire du régime Museveni. Il reste néanmoins le point de départ indispensable pour qui s’intéresse à l’Ouganda contemporain.
2. Le royaume du Buganda au XIXe siècle (Henri Médard, 2007)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2001 à Paris-I Panthéon-Sorbonne et publié chez Karthala avec une préface de Jean-Pierre Chrétien, ce volume de 651 pages est l’étude de référence en français sur le royaume qui a donné son nom à l’Ouganda — « Uganda » en est la forme swahilie. Historien rattaché au Centre d’études des mondes africains, Henri Médard y retrace la trajectoire d’un État africain qui, en l’espace de quelques décennies, passe du statut de petite principauté lacustre à celui de puissance régionale dominante, avant de basculer dans les guerres de religion puis dans la sujétion coloniale. Le Buganda n’est pas un royaume parmi d’autres : son système politique repose sur un kabaka (roi) dont l’autorité s’exerce à travers un réseau de chefs nommés et révocables, et non héréditaires — un mode de gouvernement qui rappelle aux Européens leurs propres bureaucraties et qui explique en partie la fascination qu’exerce ce royaume sur les premiers visiteurs britanniques.
L’un des apports majeurs de Médard est d’éclairer toute la complexité des conversions religieuses qui traversent le Buganda à partir des années 1870. En moins de trente ans, avant même la conquête coloniale, les Baganda se convertissent en masse — au catholicisme, au protestantisme, et aussi à l’islam. Ces adhésions ne relèvent pas d’un simple élan spirituel : se convertir, c’est aussi s’affilier à un réseau de pouvoir, accéder à la faveur du roi ou de ses rivaux, se positionner dans les luttes de cour. La ferveur religieuse, indissociable du calcul politique, engendre des persécutions. En 1886, le kabaka Mwanga, inquiet de voir les jeunes pages chrétiens de sa cour lui désobéir — certains refusent ses avances sexuelles, d’autres contestent son autorité au nom de leur foi —, ordonne leur exécution : une trentaine de convertis catholiques et anglicans sont brûlés vifs à Namugongo, dans ce qui deviendra l’épisode fondateur des martyrs de l’Ouganda, canonisés par Rome en 1964. Les tensions confessionnelles dégénèrent ensuite en guerres civiles. Le 24 janvier 1892, les protestants, appuyés militairement par le capitaine britannique Lugard, chassent les catholiques et le roi lui-même de la capitale. Le scandale diplomatique qui s’ensuit — la France proteste contre le sort de « ses » catholiques — donne au gouvernement britannique le prétexte pour formaliser sa mainmise sur le pays : deux ans plus tard, le protectorat est proclamé.
Loin de réduire cette histoire au seul prisme colonial, Médard inscrit l’évolution du royaume dans la longue durée — héritages du XVIIIe siècle, rivalités avec le Bunyoro (le puissant royaume voisin, au nord-ouest, longtemps adversaire du Buganda), liens commerciaux avec les marchands arabes et swahilis venus de Zanzibar — et intègre les mutations que ces contacts entraînent : armes à feu, écriture, plantes nouvelles, instruments de musique, mais aussi épidémies dévastatrices. Médard s’appuie sur un corpus de sources considérable, en anglais, en luganda et en kiswahili, dont des chroniques royales et des mémoires rédigés par les Baganda eux-mêmes — un fait rare en Afrique subsaharienne, conséquence directe d’un siècle de scolarisation missionnaire. Une recension publiée dans la revue Outre-mers soulignait d’ailleurs que ce travail aurait pu s’intituler « La naissance de l’État ougandais », tant Médard y reconstitue les fondements d’un pays dont l’identité politique s’enracine dans les institutions du Buganda bien avant la colonisation — et dont le nom même en est hérité.
3. Amin Dada (Jean-Louis de Montesquiou, 2022)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Première biographie d’ampleur en français du dictateur ougandais, publiée chez Perrin, ce bouquin de 400 pages comble un vide éditorial surprenant. Dirigeant d’UBS France reconverti dans l’écriture, collaborateur régulier du magazine Books, Jean-Louis de Montesquiou a effectué de nombreux séjours en Ouganda et recueilli les témoignages de plusieurs acteurs encore en vie de la période aminienne. Son enquête suit Idi Amin Dada (1925-2003) de bout en bout — de ses origines modestes dans le nord-ouest du pays, à travers huit années d’un pouvoir dont la brutalité confine au génocide, jusqu’à sa mort en exil à Djeddah, en Arabie saoudite. Entre 300 000 et 500 000 morts selon les estimations, expulsion de 80 000 Asiatiques (principalement des Indiens installés depuis des générations, qui tenaient l’essentiel du commerce et des professions libérales), destruction méthodique de l’économie et de l’appareil d’État.
Montesquiou ne se contente pas de documenter les exactions du régime ; il en éclaire les ressorts psychologiques et géopolitiques. Le profil d’Amin — militaire sans instruction, champion de boxe poids lourds de l’armée coloniale britannique — est restitué sans complaisance ni voyeurisme. L’auteur relève qu’une syphilis diagnostiquée dès 1955 et jamais soignée pourrait expliquer en partie la paranoïa croissante du dictateur, ses crises de violence imprévisibles et sa déconnexion progressive de la réalité. Il met aussi en évidence la responsabilité des grandes puissances, qui ont fermé les yeux sur les massacres ou en ont tiré profit. Israël, d’abord, arme et conseille Amin dans les premières années de son règne pour renforcer ses propres positions en Afrique subsaharienne. Lorsque le dictateur se tourne vers la Libye de Kadhafi, se convertit à l’islam et expulse les conseillers israéliens, la rupture est brutale. Elle connaît son épisode le plus retentissant en 1976, lors de l’affaire d’Entebbe : un Airbus Paris-Tel-Aviv est détourné par des militants du Front populaire de libération de la Palestine et de la bande à Baader, avec la complicité d’Amin. Les preneurs d’otages libèrent les passagers non juifs et retiennent les autres dans l’aéroport d’Entebbe. L’armée israélienne lance alors un raid surprise qui délivre les captifs, au prix de la mort de trois otages et d’un officier, le lieutenant-colonel Yonathan Netanyahou. La Grande-Bretagne, de son côté, reste longtemps passive face aux massacres perpétrés dans un pays pourtant membre du Commonwealth. L’Arabie saoudite, enfin, accueillera le dictateur déchu et lui offrira une villa somptueuse, une rente mensuelle et un parc automobile de luxe jusqu’à sa mort, en 2003 — sans qu’aucun tribunal international ne l’ait jamais inquiété.
L’auteur donne aussi à voir les contradictions du personnage : le même homme qui ordonne tortures et assassinats de masse s’autoproclame roi d’Écosse, s’adresse à Richard Nixon comme à son « dear brother », propose à la reine Elizabeth II de venir « faire la bringue » à Kampala, et joue volontiers avec ses enfants — soixante au moins, de vingt et une femmes différentes. Le cinéaste franco-iranien Barbet Schroeder, qui lui avait consacré en 1974 le documentaire Général Idi Amin Dada : autoportrait, voyait en lui « la somme et la caricature de tous les dictateurs ». Montesquiou, justement, dépasse la caricature : il démontre comment le cynisme des gouvernements occidentaux et des milieux d’affaires a permis à ce régime de perdurer, et rappelle que la guerre civile qui suit la chute d’Amin, entre 1981 et 1986, fait elle-même 300 000 victimes supplémentaires. Un rappel salutaire : la violence politique en Ouganda ne commence ni ne s’achève avec Idi Amin Dada.