Avant la découverte du pétrole, la côte sud du golfe Arabo-Persique est un territoire aride, où des tribus bédouines côtoient des communautés sédentaires tournées vers la mer. Depuis des siècles, les émirats qui la jalonnent — Abu Dhabi, Dubaï, Sharjah, Ras el-Khaïmah, Fujaïrah, Ajman et Oumm al-Qaïwaïn — sont régis par des alliances tribales et vivent de commerce maritime et de pêche perlière.
Au XIXe siècle, la piraterie qui sévit dans le Golfe menace le commerce britannique vers les Indes. Pour y mettre fin, la Grande-Bretagne impose une série de trêves aux cheikhs locaux : la côte prend le nom de « Côte de la Trêve » (Trucial Coast), et les émirats passent sous protection britannique en échange de leur renoncement à la guerre en mer. La situation perdure plus d’un siècle, jusqu’à ce que Londres, en proie à des difficultés économiques et engagé dans un mouvement de repli post-colonial, annonce en 1968 le retrait de ses troupes du Golfe.
Le 2 décembre 1971, six émirats s’unissent pour fonder la fédération des Émirats arabes unis ; Ras el-Khaïmah les rejoint en février 1972. Sous l’impulsion du cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane, premier président de la fédération, les revenus pétroliers d’Abu Dhabi transforment en quelques décennies un pays de nomades et de marchands en puissance financière régionale — sans que les grandes familles régnantes perdent le pouvoir : aujourd’hui encore, le Conseil suprême de la fédération est composé des sept émirs héréditaires, et c’est le souverain d’Abu Dhabi qui en assure la présidence.
Voici les rares ouvrages disponibles en français sur l’histoire des Émirats arabes unis.
1. Les Émirats arabes unis (Frauke Heard-Bey, 1999)

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Historienne allemande installée à Abu Dhabi depuis 1967, Frauke Heard-Bey a consacré l’essentiel de sa carrière de chercheuse aux sociétés du Golfe. Rattachée au Centre de documentation et de recherches d’Abu Dhabi — un institut chargé de collecter les archives relatives à la région —, elle a eu accès à des sources rares et à des témoignages de première main. Publié à l’origine en anglais sous le titre From Trucial States to United Arab Emirates (1982), l’ouvrage est traduit en français aux éditions Karthala. Monographie de référence sur l’histoire sociale et politique des EAU, il couvre la période préislamique jusqu’aux premières décennies de la fédération. L’autrice y reconstitue la géographie du territoire — côte aride, désert intérieur, rares oasis —, le fonctionnement des tribus (hiérarchies internes, règles de succession, rapports entre sédentaires et nomades), les fondements islamiques de la société et la vie économique, longtemps dominée par la pêche perlière et le commerce de dattes.
Heard-Bey relie méthodiquement les dynamiques internes aux pressions extérieures. Côté interne : les rivalités entre familles régnantes, les jeux d’allégeance par lesquels un cheikh s’assure le soutien de telle ou telle tribu en échange de sa protection, la gestion coutumière des pâturages et des points d’eau. Côté externe : la tutelle britannique, l’irruption des compagnies pétrolières à partir des années 1930, et le conflit de Buraimi — un différend territorial qui oppose dans les années 1950 l’Arabie saoudite à Abu Dhabi et au sultanat d’Oman pour le contrôle d’une oasis dont le sous-sol recèle du pétrole. Heard-Bey retrace aussi la naissance de Dubaï comme cité-État tournée vers le négoce — un émirat quasi dépourvu de pétrole qui fonde sa prospérité sur le commerce, les entrepôts et le port —, et la lente construction du consensus fédéral, constamment fragilisé par la volonté de chaque émirat de préserver son autonomie face aux prérogatives du pouvoir central.
La lecture demande un effort — le propos est dense, la matière abondante. Heard-Bey décortique les structures tribales, les équilibres de pouvoir et les compromis politiques qui soutiennent la fédération depuis sa fondation.
2. Géopolitique de Dubaï et des Émirats arabes unis (William Guéraiche, 2014)

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Historien et géopolitologue, William Guéraiche enseigne les sciences sociales à l’Université américaine de Dubaï depuis le milieu des années 2000. Son ouvrage, paru aux éditions Arbre bleu, est la première étude de géopolitique en langue française entièrement consacrée aux EAU. Là où Heard-Bey remonte aux racines tribales et à la période pré-pétrolière, Guéraiche se concentre sur les décennies récentes. Il s’intéresse en particulier à la stratégie dite de Nation Branding — c’est-à-dire la manière dont un État construit et promeut son image de marque sur la scène internationale, comme le ferait une entreprise pour un produit. Dubaï en est l’exemple le plus spectaculaire : compagnie aérienne Emirates, gratte-ciel records, Exposition universelle de 2020, tout concourt à forger une identité reconnaissable à l’échelle planétaire. Guéraiche analyse aussi les modes de gouvernance d’une fédération dominée de fait par Abu Dhabi (qui détient l’essentiel des réserves pétrolières et de la puissance financière) et Dubaï (qui concentre l’activité commerciale), ainsi que les rapports de force régionaux — rivalité avec le Qatar, tensions avec l’Iran autour des îles disputées du Golfe, et soutien aux forces contre-révolutionnaires lors des printemps arabes de 2011.
Guéraiche démonte les idées reçues sur Dubaï — à commencer par la plus tenace : la richesse de cette cité-État ne repose pas sur le pétrole — ses réserves sont marginales — mais sur un modèle fondé sur le commerce, la finance, le tourisme et les zones franches. Il montre comment l’identité arabo-musulmane est mobilisée dans la construction de cette image nationale : les EAU mettent en scène leur héritage bédouin — courses de chameaux, fauconnerie érigée en sport national, villages patrimoniaux reconstitués — pour ancrer leur modernité dans une continuité historique, tout en ouvrant leurs marchés à la mondialisation. L’auteur n’élude pas les fragilités de ce modèle : dépendance à une main-d’œuvre étrangère massive (les nationaux émiriens représentent moins de 15 % de la population totale), tensions liées à cette disproportion démographique, et vulnérabilité aux crises financières. La crise de 2008-2009, par exemple, a contraint Dubaï — surendetté par ses projets immobiliers — à solliciter un renflouement de 10 milliards de dollars auprès d’Abu Dhabi.
Guéraiche prolonge ainsi le travail de Heard-Bey vers le présent : comment un État qui n’existait pas en 1971 en est-il venu, en moins de cinquante ans, à peser dans les affaires du Moyen-Orient ?
3. Le désert des déserts (Wilfred Thesiger, 1959)

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Entre 1945 et 1950, le Britannique Wilfred Thesiger traverse à deux reprises le Rub al-Khali — le « Quart Vide » —, l’immense désert de 650 000 km² qui couvre le sud de la péninsule Arabique. Officiellement mandaté par le Centre britannique de recherche sur les locustes pour repérer les zones de reproduction de ces insectes, il nourrit en réalité un projet plus personnel : parcourir à dos de chameau, avec des Bédouins des tribus Rashid et Baït Kathir, un territoire que seuls deux Européens — Bertram Thomas en 1931 et St. John Philby en 1932 — ont traversé avant lui, par des itinéraires moins ardus. Publié en 1959 sous le titre Arabian Sands et traduit en français dans la collection « Terre Humaine » de Plon, ce bouquin est devenu un classique de la littérature de voyage — salué dès sa parution par le Times comme le témoignage du « dernier d’une grande lignée de voyageurs d’Arabie ».
Thesiger ne documente pas l’histoire des Émirats à proprement parler, mais il fait le portrait du monde bédouin d’avant le pétrole — celui-là même que la modernisation post-1971 a fait disparaître. Il décrit les codes d’hospitalité, la loi non écrite selon laquelle tout voyageur, même inconnu, doit être accueilli et nourri, car dans le désert, refuser l’hospitalité revient à condamner quelqu’un à mort. Il raconte les marches de plusieurs jours sans eau, les solidarités et les rivalités entre tribus, la vie dans les oasis de Liwa — sur le territoire de l’actuel Abu Dhabi. « Dans le désert, j’avais fait l’expérience d’une liberté impossible dans le monde civilisé », écrit-il, « d’une vie allégée de tout bien personnel, et appris qu’en fait ce qui n’est pas de première nécessité encombre. »
Plusieurs critiques ont toutefois souligné une forme de nostalgie, voire de paternalisme, dans sa façon de déplorer la disparition annoncée du mode de vie bédouin sans jamais envisager que ces sociétés puissent s’adapter aux changements. Dernier romantique colonial, Thesiger est attaché à un monde qu’il sait condamné par les compagnies pétrolières et l’économie de marché. Reste que son récit a saisi, à la veille de sa disparition, le quotidien d’une civilisation nomade — le sable, la soif, les liens tribaux, les codes d’honneur — dont les Émirats modernes sont issus.