La Chine compte parmi les rares civilisations dont on peut suivre le fil sur quatre millénaires sans interruption. Dès l’âge du bronze, des royaumes rivaux jettent les bases d’une culture politique qui aboutit, en 221 avant notre ère, au premier empire unifié sous la dynastie Qin. Au fil des dynasties — Han, Tang, Song, Ming, Qing —, le confucianisme fournit un cadre moral et administratif : l’accès aux fonctions publiques par concours, instauré sous les Sui et perfectionné sous les Tang, produit une bureaucratie lettrée qui gouverne l’empire pendant plus d’un millénaire. Le bouddhisme, importé d’Inde à partir du Ier siècle, imprègne la vie spirituelle comme les arts — en témoignent les grottes sculptées de Dunhuang et de Longmen.
Puis, au XIXe siècle, l’empire Qing — affaibli par des révoltes internes massives, comme celle des Taiping qui fait entre vingt et trente millions de morts — se heurte aux puissances européennes. Les guerres de l’opium ouvrent la Chine de force au commerce occidental. La chute de la monarchie en 1912 inaugure des décennies de chaos : seigneurs de la guerre, montée du nationalisme, guerre civile entre le Guomindang (le parti nationaliste) et le Parti communiste, invasion japonaise. En 1949, Mao Zedong proclame la République populaire. Le Grand Bond en avant provoque une famine qui tue des dizaines de millions de paysans ; la Révolution culturelle plonge le pays dans dix ans de violence politique. Après la mort de Mao en 1976, les réformes économiques de Deng Xiaoping transforment la Chine en puissance industrielle de premier plan — sans que le Parti communiste relâche son emprise sur la société.
Voici les principaux ouvrages disponibles en français pour entrer dans cette histoire — des synthèses générales aux enquêtes sur des épisodes précis.
1. Le Monde chinois, 3 tomes (Jacques Gernet, 1972)

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Professeur au Collège de France, Jacques Gernet publie Le Monde chinois en 1972. Le livre est immédiatement salué comme la première grande synthèse de l’histoire chinoise en langue occidentale. Réédité et augmenté à quatre reprises, il couvre quatre millénaires de civilisation — de l’âge du bronze au XXe siècle — et se décline en trois tomes dans son édition de poche : le premier va des origines au Moyen Âge chinois (dynastie Tang), le deuxième court du Xe au XIXe siècle (des Song à la fin de l’empire), le troisième traite de l’époque contemporaine.
Gernet ne réduit pas l’histoire de la Chine à une chronique de successions dynastiques. Il montre, par exemple, comment l’essor du commerce maritime sous les Song (Xe-XIIIe siècle) redessine les rapports sociaux, ou comment l’introduction de nouvelles cultures agricoles modifie la démographie et, par ricochet, la structure de l’État. Ce souci de relier en permanence économie, technique, religion et vie intellectuelle constitue ce qu’on appelle une histoire totale : non pas un catalogue de faits, mais un effort pour comprendre ce qui fait tenir ensemble une civilisation à un moment donné.
Malgré l’immensité du sujet, Gernet parvient à rester clair d’un bout à l’autre : on peut ouvrir n’importe quel tome sans avoir lu les précédents et s’y retrouver. Un demi-siècle après sa parution, Le Monde chinois reste le socle sur lequel se forment les étudiant·es en études chinoises — et une excellente introduction pour quiconque veut comprendre la Chine sans la réduire à la Grande Muraille et à la Route de la soie.
2. Histoire de la Chine. Des origines à nos jours (John K. Fairbank et Merle Goldman, 2010)

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John K. Fairbank a consacré l’essentiel de sa carrière à Harvard, où il a créé la chaire d’histoire de la Chine moderne. Son Histoire de la Chine, parue à titre posthume en 1992 sous le titre original China: A New History, puis complétée en 2006 par Merle Goldman (spécialiste de la dissidence intellectuelle chinoise), est traduite en français en 2010. On obtient un panorama de la civilisation chinoise en un seul volume, des cultures paléolithiques jusqu’aux premières années du XXIe siècle.
Fairbank écrit en historien, mais aussi en observateur de longue date : il a séjourné en Chine dès les années 1930 et a été témoin direct de la guerre civile. Son livre accorde une place prépondérante à la période moderne et contemporaine — ce qui ravira celles et ceux qui veulent comprendre le XXe siècle chinois, mais laissera peut-être sur leur faim les passionné·es de la Chine médiévale ou de l’âge d’or des Song. Fairbank excelle à montrer comment les structures profondes de la société chinoise — le poids de la bureaucratie, l’organisation familiale, le rapport à l’autorité politique — ont conditionné les événements modernes, de l’effondrement de l’empire à la prise de pouvoir communiste.
Les deux derniers chapitres, signés Goldman, portent sur la période post-Deng Xiaoping. Ils reflètent un certain optimisme, celui d’un moment (début des années 2000) où l’entrée de la Chine dans l’OMC laissait espérer que l’ouverture économique entraînerait, à terme, une libéralisation politique. L’histoire a montré qu’il n’en a rien été, ce qui donne à ces pages un intérêt presque documentaire.
3. La Guerre de l’opium, 1839-1842 (Julia Lovell, 2017)

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Dans les années 1830, l’Angleterre victorienne a un problème comptable : elle importe des quantités considérables de thé et de soie chinois, mais la Chine ne veut à peu près rien de ce que les Britanniques produisent. La solution trouvée par la Compagnie des Indes orientales a le mérite de la franchise : inonder le marché chinois d’opium cultivé en Inde. Lorsque l’empereur Qing ordonne la destruction de tonnes de drogue et le blocage des navires anglais à Canton, Londres y voit une insulte à la Couronne et réplique par les canons. Trois ans de combats côtiers aboutissent au traité de Nankin (1842), qui cède Hong Kong aux Britanniques et ouvre de force plusieurs ports chinois au commerce étranger. Historienne et traductrice du chinois à l’université de Birkbeck, Julia Lovell reconstitue ce conflit — le premier affrontement armé entre la Chine et une puissance occidentale — avec une minutie et un sens du portrait qui rendent les protagonistes, des deux côtés, étonnamment vivants.
Lovell s’appuie sur des sources chinoises autant qu’européennes, ce qui reste rare dans l’historiographie anglophone sur le sujet. Elle montre que cette guerre, militairement mineure (quelques milliers de soldats engagés de part et d’autre), a été amplifiée et déformée par les deux camps pour servir leurs récits nationaux respectifs. Côté britannique, elle nourrit une mythologie impériale glorieuse. Côté chinois, elle inaugure ce que le discours officiel appelle le « siècle d’humiliation » — cette période, de 1839 à 1949, durant laquelle la Chine est soumise aux puissances étrangères par le biais de traités inégaux, de concessions territoriales et d’interventions militaires. Ce concept reste central dans la rhétorique du Parti communiste, qui en tire une part de sa légitimité : c’est lui, affirme-t-il, qui a mis fin à l’humiliation. Le livre a obtenu le prix de la Fondation Jan Michalski en 2012.
4. Les origines de la révolution chinoise, 1915-1949 (Lucien Bianco, 1967)

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Publié en 1967 — alors que la Révolution culturelle ne faisait que commencer —, le livre de Lucien Bianco est devenu un classique qui a résisté à un demi-siècle de renouvellement historiographique. L’historien y retrace les enchaînements qui mènent de l’effondrement de l’ordre impérial à la victoire communiste de 1949. Tout commence avec le mouvement du 4 mai 1919 : la Chine, pourtant alliée aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale, apprend que le traité de Versailles transfère au Japon les concessions allemandes sur son sol, au lieu de les lui restituer. L’indignation déclenche un soulèvement étudiant et intellectuel qui marque la naissance du nationalisme chinois moderne. Bianco suit la montée du Guomindang (le parti nationaliste fondé par Sun Yat-sen, puis dirigé par Chiang Kaï-shek), les rapports entre paysannerie et Parti communiste, et l’invasion japonaise de 1937.
Le livre reste éclairant parce que Bianco refuse de traiter la révolution chinoise comme un simple décalque des révolutions européennes. Là où une lecture marxiste orthodoxe y verrait la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, Bianco insiste sur sa dimension proprement nationaliste : c’est d’abord la résistance à l’agression étrangère — japonaise en tête — qui permet aux communistes de rallier les masses rurales. La question agraire (la misère paysanne, la concentration des terres) joue un rôle au moins aussi décisif que l’idéologie. La quatrième édition, profondément remaniée en 2007, intègre les avancées de la recherche — ouverture partielle des archives chinoises, témoignages publiés tardivement — et prolonge le récit par un essai d’interprétation substantiel. Que le bouquin n’ait pas pris une ride en près de soixante ans tient, pour un ouvrage de synthèse sur l’histoire contemporaine, du petit prodige.
5. La République de Chine. Histoire générale de la Chine, 1912-1949 (Xavier Paulès, 2019)

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La période républicaine chinoise souffre d’un malentendu : on la réduit trop souvent à un simple interrègne entre la chute de l’Empire et l’avènement du régime communiste, comme si les trente-sept années qui séparent la fin des Qing de la proclamation de la République populaire n’avaient été qu’un prélude à Mao. Maître de conférences à l’EHESS, Xavier Paulès démonte cette grille de lecture rétrospective. Il rappelle que le Parti communiste, fondé en 1921, reste longtemps un groupuscule d’intellectuels sans influence réelle, et ne devient un acteur de premier plan qu’aux alentours de 1944. Sa victoire en 1949 doit autant aux erreurs stratégiques du Guomindang et au chaos laissé par la guerre sino-japonaise (1937-1945) qu’à sa propre force.
Plutôt que de raconter la période républicaine comme une marche inéluctable vers le communisme, Paulès s’intéresse à la Chine telle qu’elle fonctionne durant ces décennies : la modernisation des villes, les transformations culturelles, la vie quotidienne des individus ordinaires. On y croise des seigneurs de la guerre locaux, des entrepreneurs de Shanghai, des paysans pris entre plusieurs feux. Les notes de bas de page et la bibliographie sont copieuses — signe d’un travail de recherche très solide —, mais le texte principal reste lisible et ne suppose aucune connaissance préalable. La revue L’Histoire le recommande aussi bien aux curieux·ses qu’aux étudiant·es — ce qui donne une bonne idée de son registre : érudit sans être intimidant.
6. Histoire de la République populaire de Chine. De Mao Zedong à Xi Jinping (Alain Roux et Xiaohong Xiao-Planes, 2018)

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En 1949, la Chine est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Moins de huit décennies plus tard, elle est la deuxième puissance économique mondiale. Alain Roux, professeur émérite d’histoire contemporaine, et Xiaohong Xiao-Planes, spécialiste de l’histoire politique chinoise — tous deux rattachés à l’INALCO —, retracent cette trajectoire dans un manuel universitaire qui parvient à rester nuancé sans devenir indigeste.
Le livre se découpe en trois grandes séquences. D’abord, les « années Mao » : construction des bases industrielles, collectivisation forcée de l’agriculture, puis catastrophe du Grand Bond en avant (1958-1961) et chaos de la Révolution culturelle (1966-1976). Ensuite, l’ère des réformes lancées par Deng Xiaoping à partir de 1978 : ouverture aux investissements étrangers, décollage économique fulgurant, mais aussi montée des inégalités, corruption systémique et répression sanglante du mouvement pro-démocratique de Tian’anmen en 1989. Enfin, la Chine de Xi Jinping, qui concentre le pouvoir à un degré inédit depuis Mao, durcit le contrôle de la société et affiche ses ambitions de superpuissance.
La deuxième édition (2024) intègre les évolutions les plus récentes — rivalité avec les États-Unis, ralentissement de la croissance, politique « zéro Covid » — et porte un regard plus sombre que la première sur les perspectives du modèle chinois. Si vous ne deviez lire qu’un seul bouquin sur la Chine post-1949, ce serait probablement celui-ci.
7. Stèles. La Grande Famine en Chine, 1958-1961 (Yang Jisheng, 2012)

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Il y a des livres dont on sort meurtri. Stèles en fait partie. Journaliste de l’agence officielle Chine Nouvelle (l’agence de presse d’État), Yang Jisheng a consacré treize années de sa vie à documenter ce que le régime s’efforce toujours d’enfouir : la famine provoquée par le Grand Bond en avant, qui a tué environ 36 millions de personnes entre 1958 et 1961. Son père en faisait partie — il est mort de faim en 1959, et Yang Jisheng avait alors dix-neuf ans. Le titre du livre est un acte délibéré de mémoire : ériger des stèles funéraires pour des millions de victimes qui n’en ont jamais eu.
Le livre — publié à Hong Kong en 2008, interdit en Chine continentale, traduit en français aux éditions du Seuil en 2012 — repose sur un travail d’enquête hors norme. Fort de sa carte du Parti et de son carnet d’adresses de journaliste, Yang Jisheng a pu accéder à des archives locales dans douze provinces et recueillir des centaines de témoignages de première main. Le mécanisme de la catastrophe est reconstitué avec une précision terrible : Mao lance la collectivisation à outrance de l’agriculture et fixe des objectifs de production délirants ; les cadres locaux, terrifiés à l’idée de déplaire, falsifient les chiffres de récolte à la hausse ; l’État réquisitionne le grain sur la base de ces chiffres fictifs ; les paysans meurent de faim. Des villages entiers sont rayés de la carte, des cas de cannibalisme se multiplient, des enfants sont abandonnés. Mais Stèles n’est pas seulement un réquisitoire : c’est aussi une analyse d’un système politique incapable de corriger ses propres erreurs, parce que chaque échelon de la hiérarchie a intérêt à mentir à l’échelon supérieur.
8. Fantômes rouges. Chine : la mémoire hantée de la Révolution culturelle (Tania Branigan, 2024)

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Un artiste qui peint les visages des disparus qu’il refuse d’oublier. Un garde rouge qui a dénoncé sa propre mère, condamnée ensuite au peloton d’exécution. Un mari qui conserve les vêtements tachés de sang de son épouse, professeure battue à mort par ses élèves. Un musée consacré à la Révolution culturelle, bâti loin de Pékin, dont les portes se ferment « exceptionnellement » à l’approche du moindre visiteur. Ce sont ces récits, recueillis au fil de sept années passées en Chine comme correspondante du Guardian (2008-2015), que Tania Branigan rassemble dans Fantômes rouges, lauréat du prix Cundill d’histoire de l’université McGill.
Le livre ne se réduit pas à une collection de témoignages sur la décennie maoïste (1966-1976), aussi glaçants soient-ils. Son véritable sujet est la question de la mémoire : que se passe-t-il dans une société lorsque le pouvoir interdit de nommer un traumatisme collectif ? La Révolution culturelle a dressé les enfants contre leurs parents, les élèves contre leurs professeurs, les voisins contre les voisins — mais le Parti communiste n’a jamais autorisé de véritable bilan public. Branigan montre que ce silence n’a pas produit l’oubli : il a produit une hantise. Les survivants portent une culpabilité ou une rage qu’ils ne peuvent ni exprimer ni résoudre ; leurs enfants héritent d’un malaise qu’ils peinent à nommer. La Chine de Xi Jinping, qui durcit encore la censure sur cette période, rend le livre d’autant plus précieux : il documente une mémoire en voie d’effacement officiel.