Situé sur les contreforts orientaux de l’Himalaya, entre la Chine au nord et l’Inde au sud, le Bhoutan reste pendant des siècles à l’écart des grandes routes commerciales et diplomatiques. Les premiers peuplements remontent au moins au Ier millénaire avant notre ère. Au VIIIe siècle, le maître indien Padmasambhava — vénéré comme le « second Bouddha » dans toute la région — y diffuse le bouddhisme tantrique. Le pays en fera plus tard sa religion d’État. Pendant les siècles qui suivent, le territoire est partagé entre des seigneuries rivales, et plusieurs écoles du bouddhisme tibétain s’y affrontent pour l’influence spirituelle et politique.
L’unification du pays se joue au XVIIe siècle. Pris dans une querelle religieuse au Tibet, le lama Ngawang Namgyal trouve refuge dans ces vallées en 1616. Entre cette date et sa mort en 1651, ce chef religieux et militaire, qui prend le titre de Shabdrung, unifie le pays au profit de son école, le bouddhisme drukpa. Il fait bâtir un réseau de dzongs — des forteresses-monastères qui servent à la fois de places fortes, de centres administratifs et de lieux de culte — et instaure un système de gouvernement à deux têtes : un chef spirituel, le Je Khenpo, dirige le clergé, tandis qu’un chef temporel, le Druk Desi, prend en charge les affaires civiles. Le pays se dote alors d’une langue administrative, le dzongkha (littéralement « langue parlée dans les dzongs »), et d’une identité culturelle propre, distincte de celle du Tibet voisin.
Aux XVIIIe et XIXe siècles, le pays repousse les incursions tibétaines au nord et entre en conflit avec les Britanniques au sud. Perdue contre les troupes du Raj britannique, la guerre des Duars (1864-1865) coûte au royaume les terres fertiles de la plaine et fixe ses frontières actuelles. Une longue guerre civile entre gouverneurs provinciaux se conclut lorsque l’un d’eux, Ugyen Wangchuck, l’emporte sur ses rivaux grâce au soutien diplomatique des Britanniques. En 1907, une assemblée de moines, de notables et de chefs de clans l’élit premier roi héréditaire et fonde la dynastie Wangchuck, toujours au pouvoir aujourd’hui. Sous protectorat britannique à partir de 1910, le royaume conserve son indépendance interne. Lorsque l’Inde devient indépendante en 1947, le contrôle des relations extérieures bhoutanaises passe à New Delhi : un traité bilatéral signé en 1949 confie au gouvernement indien le soin de guider la diplomatie du royaume.
Le XXe siècle est celui d’une ouverture progressive, dont les rois conservent la maîtrise. Troisième roi de la dynastie, Jigme Dorji Wangchuck abolit le servage en 1956, dote le pays d’une assemblée nationale, d’une cour suprême et d’une armée, et fait entrer le Bhoutan à l’ONU en 1971. Son fils Jigme Singye Wangchuck forge en 1972 le concept qui fera la renommée internationale du pays : le Bonheur National Brut, qu’il résume par la formule « le bonheur national brut est plus important que le produit national brut ». Devenu doctrine officielle, il fixe quatre objectifs : développement économique équitable, préservation de la culture, protection de l’environnement et bonne gouvernance.
En 2006, ce même roi abdique volontairement en faveur de son fils Jigme Khesar Namgyel Wangchuck pour préparer une transition démocratique : le Bhoutan adopte une constitution en 2008 et organise la même année ses premières élections législatives ; il devient alors une monarchie constitutionnelle. Le pays compte aujourd’hui environ 750 000 habitants. Dans une chaîne où le Tibet a été absorbé par la Chine en 1950 et le Sikkim par l’Inde en 1975, il reste le seul royaume himalayen à avoir conservé son indépendance et son identité bouddhique.
Si la bibliographie consacrée au pays est très pauvre, les cinq livres ci-dessous permettent d’aborder son histoire sous différents angles : panorama historique grand public, reportage journalistique critique, guide de référence érudit, analyse géopolitique et récit de voyage.
1. Le Bhoutan, au plus secret de l’Himalaya (Françoise Pommaret, 2005)

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Avec 128 pages au format de poche, ce titre de la collection Découvertes Gallimard est conçu comme une première approche du pays. Le Bhoutan a longtemps eu, en Occident, la réputation d’un Shangri-la — la contrée mythique imaginée en 1933 par le romancier James Hilton dans Lost Horizon, devenue dans l’imaginaire collectif le synonyme du paradis caché dans la montagne. Ethnologue et tibétologue installée au Bhoutan depuis 1981, Françoise Pommaret s’appuie sur des documents historiques et iconographiques pour retracer la transition d’un royaume qui passe en moins d’un siècle de la théocratie à la monarchie constitutionnelle.
La progression est chronologique : les origines monastiques du pays, l’unification au XVIIe siècle par le Shabdrung Ngawang Namgyal, l’instauration de la dynastie Wangchuck en 1907, puis l’ouverture progressive sous les rois successifs. La dernière partie traite du Bonheur National Brut et des défis posés par l’arrivée tardive de la télévision, d’Internet et du tourisme. L’iconographie soutient le récit : abondante, soigneusement légendée, elle empêche le livre de glisser vers le manuel scolaire.
Comme tous les titres de la collection, l’ouvrage s’achève sur une cinquantaine de pages d’annexes — récits de voyageurs, textes officiels, extraits littéraires — qui complètent et nuancent le récit. Pour un format aussi resserré, le contenu est dense, et la collection trouve ici un juste milieu entre récit grand public et rigueur documentaire.
2. Bhoutan : les cimes du bonheur (Sabine Verhest, 2017)

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Une centaine de pages dans la collection L’Âme des Peuples (éditions Nevicata) : le regard d’une journaliste belge spécialisée dans les questions internationales. Sabine Verhest, qui couvre l’Asie pour La Libre Belgique depuis 1995, n’a pas voulu écrire d’ouvrage exhaustif : son texte tient du reportage, construit autour d’entretiens avec des interlocuteurs locaux — universitaires, responsables politiques, religieux, artistes.
Le parti pris est revendiqué : pour comprendre le Bhoutan, il faut sortir de l’imagerie de carte postale. Verhest démonte le slogan du Bonheur National Brut en confrontant sa promotion internationale aux réalités sociales du royaume — chômage des jeunes, dépendance économique vis-à-vis de l’Inde, et surtout sort des Lhotsampas. Ces Bhoutanais d’origine népalaise, environ 100 000 personnes, ont été contraints à l’exil à la fin des années 1980 : la politique d’unification culturelle leur imposait alors la langue dzongkha et le costume traditionnel drukpa, et de nouvelles lois sur la citoyenneté les ont rétroactivement privés de leurs droits. Le ton est nuancé, l’enquête honnête, et plusieurs lecteurs saluent un livre qui rompt avec les clichés enchanteurs habituellement attachés au pays.
La structure suit la logique de la collection : un récit de voyage personnel à travers les vallées, de Thimphu jusqu’aux régions reculées, prolongé par trois entretiens avec des spécialistes locaux. Ce format court convient parfaitement à une première approche critique, à lire en parallèle d’un guide ou d’une étude historique plus dense.
3. Bhoutan : forteresse bouddhique de l’Himalaya (Françoise Pommaret, 2018)

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Sept éditions depuis sa première parution en 1991, aux éditions Olizane : c’est, en français, le guide de référence sur le pays. Directrice de recherche au CNRS et professeure associée à l’Université royale du Bhoutan, Françoise Pommaret vit dans le royaume depuis plus de quatre décennies. Elle a reçu en 2017 la Médaille d’or du Mérite national du Bhoutan, distinction rare remise par le roi le jour de la fête nationale.
C’est toutefois plus qu’un guide : les premiers chapitres retracent l’histoire du royaume, des premiers peuplements jusqu’à la monarchie constitutionnelle de 2008. Puis viennent la géographie, les langues, les religions, l’art et l’architecture. Pommaret accorde une attention particulière aux dzongs, aux thangkas (peintures religieuses sur tissu qui représentent des divinités bouddhistes), aux danses cham (danses rituelles masquées exécutées par les moines) et aux tsechus (les grands festivals religieux annuels) ; le livre fonctionne autant comme atlas culturel que comme manuel pratique. La partie itinéraires couvre l’ensemble du territoire ouvert aux visiteurs.
Certains lecteurs regrettent une matière parfois dense pour qui voyage en simple touriste ; d’autres saluent un volume d’informations sans équivalent en langue française. Le titre lui-même dit l’angle choisi : le Bhoutan a longtemps protégé son identité par les armes (le réseau des dzongs) et par la foi (le bouddhisme drukpa devenu religion d’État).
4. Le Bhoutan : royaume du Bonheur National Brut, entre mythe et réalité (Thierry Mathou, 2013)

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Diplomate, sinologue et docteur en sciences politiques, Thierry Mathou conduit ici, sur 344 pages parues aux éditions L’Harmattan, une analyse politique et géopolitique du royaume. Auteur d’une thèse sur le Bhoutan, il y suit l’évolution institutionnelle depuis les années 1990 et connaît bien la cour, les administrations et les milieux universitaires bhoutanais.
Au centre de l’ouvrage, un concept : le Bonheur National Brut, formulé par le quatrième roi en 1972. L’auteur retrace l’histoire intellectuelle de cette doctrine, ses fondements bouddhiques — modération des désirs, compassion pour les êtres vivants, harmonie avec la nature —, son institutionnalisation à partir des années 2000 et sa promotion sur la scène internationale, avant d’en montrer les insuffisances. Le livre traite plusieurs sujets délicats : la transition démocratique de 2008, les élections législatives de 2013 — où l’opposition l’emporte sur le parti au pouvoir, signe d’une lassitude populaire vis-à-vis du discours officiel —, les tensions entre élites traditionnelles et nouvelle classe politique, la question des réfugiés népalais, et la dépendance hydroélectrique vis-à-vis de l’Inde, seul débouché commercial du pays.
Un travail dense, parfois technique, mais qui permet enfin de sortir des clichés sur le pays. Mathou ne rejette pas le BNB ; il en relève les ressorts politiques et l’écart entre le discours destiné à l’international et l’application sur le terrain. Aucun ouvrage francophone n’a depuis lors approché la matière qu’il rassemble — qu’il s’agisse d’économie du bonheur, de modèles alternatifs de développement ou de géopolitique himalayenne.
5. Bhoutan, royaume hors du temps (Robert Dompnier, 2015)

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Ces 320 pages parues aux éditions Olizane sont le récit d’un voyageur passionné de civilisation tibétaine, qui a parcouru le Bhoutan pendant trois décennies. Robert Dompnier, qui a effectué une quarantaine de circuits dans le pays, rejoint ici des vallées difficiles d’accès, dort chez les bergers, partage la table de paysans, de ministres, parfois de membres de la famille royale. Des photographies prises au fil des séjours ponctuent le récit.
Le ton se garde de toute solennité. L’auteur restitue avec humour la coexistence très bhoutanaise entre la ferveur religieuse et un goût prononcé pour les plaisirs profanes — la paillardise, l’ara (l’alcool de riz local), les anecdotes recueillies en chemin —, mais sans céder au pittoresque. Au fil des chapitres défilent la géographie, l’histoire, l’artisanat, les tensions ethniques avec la minorité d’origine népalaise et le bouleversement provoqué par l’autorisation de la télévision en 1999 — le Bhoutan a été le dernier pays au monde à franchir le pas. Le bouddhisme drukpa — l’école tibétaine devenue religion d’État, fondée sur la tradition tantrique — occupe une place particulière. Dompnier s’attarde sur des figures comme le « lama fou » Drukpa Kunley, saint du XVe siècle qui scandalisait par ses provocations sexuelles et tournait en dérision le formalisme monastique.
L’ensemble forme une introduction sensible, plus chaleureuse qu’un manuel et plus informée qu’un récit de voyage classique. Dompnier ne tombe pas dans l’idéalisation que suscite souvent le royaume du bonheur, et n’élude pas ses contradictions. Pour qui cherche le pays vécu plutôt que le pays expliqué, difficile de trouver mieux que ce bouquin — d’autant que son format broché, abondamment illustré, en fait aussi un bel objet.