Née en 1188 à Palencia, dans le royaume de Castille, Blanche est la fille du roi Alphonse VIII et d’Aliénor d’Angleterre. Par sa mère, elle est la petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine et d’Henri II Plantagenêt — et donc aussi la nièce de Richard Cœur de Lion et de Jean sans Terre. Son sang la rattache aux deux grandes dynasties rivales d’Europe occidentale : les Plantagenêts, qui règnent sur l’Angleterre et contrôlent de vastes territoires sur le continent (Normandie, Anjou, Aquitaine), et les Capétiens, rois de France, qui cherchent à récupérer ces fiefs. En 1200, sa grand-mère Aliénor d’Aquitaine, alors septuagénaire, traverse la péninsule Ibérique pour la choisir parmi ses petites-filles et la conduire en France. Blanche a douze ans lorsqu’elle épouse le prince Louis, héritier de Philippe Auguste. Le mariage obéit à un calcul diplomatique : sceller la paix entre les deux couronnes.
Mais Blanche ne reste pas un simple gage de paix. À la cour de Philippe Auguste, elle passe plus de vingt ans à observer comment un roi centralise son pouvoir, soumet ses vassaux et bâtit une administration efficace — et elle saura s’en servir. Devenue reine en 1223, mère de douze enfants, elle se retrouve veuve en 1226 : Louis VIII meurt de dysenterie sur le chemin du retour de la croisade menée contre les Cathares — un mouvement religieux dissident implanté dans le Languedoc, que la papauté et la monarchie française combattent depuis 1209. C’est alors qu’elle accède à la régence au nom de son fils Louis IX, âgé de douze ans seulement. La situation est précaire : les grands barons du royaume refusent de se soumettre à une femme, qui plus est à une étrangère — on la surnomme « l’Espagnole ». Certains tentent même de s’emparer du jeune roi pour gouverner à sa place. Blanche les en empêche par la force quand il le faut, et par la négociation quand c’est possible. Elle gouverne avec la plénitude des pouvoirs régaliens — justice, finances, armée — et obtient le traité de Paris-Meaux en 1229, par lequel le comté de Toulouse est rattaché à la couronne, ce qui met fin à vingt ans de guerre dans le Midi.
Lorsque Louis IX, devenu adulte, part pour la septième croisade en 1248, c’est de nouveau à sa mère qu’il confie le gouvernement du royaume. Blanche exerce ainsi le pouvoir, de manière continue ou intermittente, en trois temps : la régence pendant la minorité de Louis IX (1226-1234), la cogouvernance avec son fils devenu majeur (1234-1248), et la seconde régence pendant la croisade (1248-1252). Elle fonde aussi plusieurs abbayes cisterciennes — Royaumont, Maubuisson, Le Lys —, geste à la fois religieux et politique, car ces fondations renforcent le prestige sacré de la dynastie capétienne. Blanche meurt en 1252.
Pourtant, la mémoire collective l’a longtemps réduite à son rôle de « mère de Saint Louis », comme si sa seule contribution à l’histoire avait été d’élever un fils pieux. Les cinq ouvrages qui suivent corrigent ce raccourci et permettent de comprendre, chacun sous un angle différent, pourquoi Blanche de Castille a été l’une des figures politiques les plus importantes du XIIIᵉ siècle.
1. Blanche de Castille : régente de France, mère de Saint Louis (Marcel Brion, 1939)

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Romancier et essayiste, élu à l’Académie française en 1964, Marcel Brion publie cette biographie en 1939. Il y surnomme Blanche « la Dame Louve » — une image qui condense la férocité protectrice de la mère et la détermination de la régente. Le livre suit le parcours d’une infante castillane qui, mariée à douze ans pour des raisons diplomatiques, se retrouve à la mort de son époux seule responsable d’un royaume menacé par les complots de la haute noblesse. Brion reconstitue le climat du XIIIᵉ siècle — guerres franco-anglaises, croisade contre les Cathares, rivalités entre seigneurs — et montre Blanche contrainte de louvoyer entre ces puissances rivales.
Ce bouquin doit l’essentiel à la formation littéraire de Brion. Ce dernier aborde l’histoire en narrateur, et cette approche donne au texte un élan qui lui vaut sa longévité en librairie, jusque dans les rééditions Tallandier. Mais cette qualité a une contrepartie : l’ouvrage ne comporte ni notes de bas de page, ni renvois aux sources d’archives, et certaines de ses interprétations — sur les Cathares notamment — ont été invalidées par les travaux universitaires ultérieurs (ceux de Michel Roquebert, entre autres). Un premier contact avec Blanche de Castille, donc, à condition de garder à l’esprit que l’on tient un récit d’écrivain, pas un travail d’historien.
2. La Reine Blanche (Régine Pernoud, 1972)

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Formée à l’École des chartes (l’école française spécialisée dans l’étude des documents anciens) et conservatrice aux Archives nationales, Régine Pernoud part d’un paradoxe : Blanche de Castille est l’une des reines les plus célèbres de l’histoire de France, mais aussi l’une des plus mal connues. La documentation du XIIIᵉ siècle est pourtant vaste — c’est l’époque où l’administration royale se structure et produit des actes en nombre —, mais les femmes n’y apparaissent qu’à la marge, sauf quand elles exercent directement le pouvoir. Pernoud contourne cette difficulté : plutôt que de se limiter aux chroniques narratives, elle s’appuie sur des documents administratifs — enquêtes royales, correspondances diplomatiques, rôles de comptes — pour reconstituer l’action de Blanche et dépasser les clichés de « mère abusive » ou de « virago » hérités des manuels scolaires du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
Ce livre s’inscrit dans le combat intellectuel que Pernoud a mené toute sa vie : démontrer que le Moyen Âge n’est ni l’époque barbare ni la parenthèse obscurantiste que l’on décrit trop souvent, et que les femmes y exercent un pouvoir réel, bien avant la Renaissance. Ses autres travaux — Aliénor d’Aquitaine, La Femme au temps des cathédrales — poursuivent la même ambition. Pernoud déborde d’ailleurs la biographie de Blanche pour couvrir aussi les règnes de Philippe Auguste et de Louis IX — un choix qui permet de comprendre les forces politiques auxquelles la reine fait face, mais qui dilue parfois le portrait de Blanche dans une histoire plus large du siècle. Pernoud l’assume : elle refuse d’isoler une reine du système politique et social dans lequel elle opère.
3. Blanche de Castille : épouse de Louis VIII, mère de Saint Louis (Philippe Delorme, 2002)

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Historien et journaliste spécialisé dans les dynasties royales, Philippe Delorme inscrit cette biographie dans sa série consacrée aux reines de France chez Pygmalion — série qui comprend aussi Aliénor d’Aquitaine, Marie de Médicis, Anne d’Autriche et Marie-Antoinette. Son point de départ : l’image de Blanche que la France a héritée est en grande partie une fabrication du XIXᵉ siècle. Sous la Troisième République, à une époque où l’école laïque construit un récit national unifié, les manuels scolaires et les historiens officiels transforment la régente en figure édifiante — mère exemplaire, patriote infaillible, rempart de l’ordre. Tout ce qui, chez Blanche, relève de l’ambiguïté, du calcul politique ou de la dureté personnelle est gommé au profit d’un portrait sans aspérité.
Delorme entreprend de retrouver la Blanche historique derrière l’icône. Il retourne aux sources médiévales et replace la reine dans le cadre du XIIIᵉ siècle, une époque de profondes mutations : construction des cathédrales gothiques, fondation des premières universités (Paris, Toulouse), croisade contre les Cathares dans le Midi. Delorme restitue une régente qui mate les révoltes féodales d’une poigne de fer et n’a rien de l’icône lisse transmise par les manuels. Il relève aussi un fait révélateur : quatre siècles plus tard, Marie de Médicis — elle aussi reine étrangère, elle aussi régente pour un fils mineur (le futur Louis XIII) — prend explicitement Blanche pour modèle lorsqu’elle commande au peintre Rubens un cycle de tableaux sur sa propre vie. Que Marie de Médicis se reconnaisse dans Blanche montre que la régente du XIIIᵉ siècle n’a pas attendu les manuels républicains pour servir de référence aux reines de France.
4. Blanche de Castille (Georges Minois, 2018)

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Médiéviste, auteur chez Perrin de biographies de Charlemagne, Philippe le Bel et Charles le Téméraire, Georges Minois s’attaque à un défi qu’il pose dès l’introduction : une biographie de Blanche de Castille est-elle seulement possible ? Les archives sont très inégales. Pendant son enfance castillane, ses premières années à la cour de France et même une partie de son règne comme reine consort, elle est quasi absente des sources — les chroniqueurs ne s’intéressent aux reines que lorsqu’elles exercent le pouvoir en leur nom propre. Minois refuse pourtant de capituler devant cette rareté documentaire. Il s’empare d’une source capitale et jusqu’alors sous-exploitée : les comptes de la maison de Blanche — les registres de dépenses de son entourage domestique, qui constituent le premier document de ce type conservé pour une reine de France. Achats de tissus et de cire, aumônes aux monastères, rétributions versées aux clercs de son entourage, itinéraires de ses déplacements : ces données permettent de reconstituer la vie quotidienne de la reine, ses liens étroits avec les ecclésiastiques qui forment son cercle de conseillers, et la nature de ses rapports avec les seigneurs du royaume.
Minois entend considérer Blanche pour elle-même, non comme un simple faire-valoir de son fils. Il insiste sur son action politique propre : c’est elle qui impose l’autorité royale face aux barons rebelles pendant la minorité de Louis IX ; c’est elle qui négocie le traité de Paris-Meaux ; c’est encore elle qui gouverne le royaume pendant la septième croisade. En quelque 390 pages, Minois retrace cette trajectoire à partir de chroniques, d’actes royaux et de comptabilités. Une recension parue dans les Cahiers de civilisation médiévale salue la réussite de l’entreprise, mais regrette que Minois ne se demande pas davantage ce que signifie, pour une femme, exercer un pouvoir conçu par et pour des hommes — une question que Gaude-Ferragu, dans le dernier ouvrage de cette sélection, place au contraire au centre de son propos. La biographie la plus complète et la mieux documentée sur Blanche de Castille à ce jour.
5. Blanche de Castille : régente et cheffe de guerre (Murielle Gaude-Ferragu, 2025)

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Professeure à l’université Sorbonne Paris Nord, Murielle Gaude-Ferragu est spécialiste du pouvoir royal et de la manière dont il se met en scène — cérémonies, funérailles, symboles de majesté. Son précédent livre, La Reine au Moyen Âge. Le pouvoir au féminin (2014, prix de la Dame à la licorne), portait déjà sur la place des reines dans le système politique médiéval. Elle reprend cette question à travers le cas de Blanche : que signifie exercer le pouvoir quand on est une femme, dans une monarchie où toutes les fonctions — justice, guerre, finances — sont pensées comme masculines ? Le titre du livre annonce l’angle retenu : la dimension militaire de la régence, souvent reléguée au second plan par les biographies précédentes. Blanche ne se contente pas de gouverner par délégation — elle lève des armées, conduit des sièges, décide de la guerre et de la paix, et se présente en personne sur les théâtres d’opérations.
D’un format resserré (110 pages), l’ouvrage aborde aussi le mécénat artistique, littéraire et religieux de la reine, sa piété, ses fondations cisterciennes, ainsi que ses rapports difficiles avec sa belle-fille Marguerite de Provence. Marguerite, épouse de Louis IX, se plaint de l’emprise que Blanche exerce sur son fils ; la reine-mère contrôle les accès au roi et limite les moments d’intimité du couple — une ingérence qui provoque des tensions durables au sein de la famille royale. Gaude-Ferragu revient sur la formule des chroniqueurs médiévaux, qui disaient de Blanche qu’elle avait « un cœur d’homme en un corps de femme ». Loin d’y voir un simple compliment, elle y lit un aveu involontaire : pour reconnaître la compétence politique d’une femme, les contemporains de Blanche devaient la redéfinir comme masculine. Ce livre ne se contente donc pas de raconter la vie de la reine — il révèle les préjugés à travers lesquels son règne a été perçu et jugé. À lire en regard : la biographie de Lindy Grant, Blanche of Castille, Queen of France (Yale University Press, 2016), qui aborde la reine depuis l’historiographie anglo-saxonne.