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Que lire sur la guerre du Péloponnèse ?

Que lire sur la guerre du Péloponnèse ?

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En 431 avant notre ère, deux puissances grecques s’apprêtent à s’entredéchirer pendant près de trente ans. D’un côté, Athènes, cité démocratique et maritime, qui tire sa richesse du commerce et du tribut versé par les cités alliées de la ligue de Délos — une alliance antipersane constituée après les guerres médiques, progressivement transformée en empire athénien. De l’autre, Sparte, cité oligarchique tournée vers la guerre terrestre, à la tête de la ligue du Péloponnèse, qui rassemble notamment Corinthe et Thèbes. Tout oppose les deux camps : régime politique, économie, mode de vie, façon de faire la guerre.

Le conflit s’ouvre en mars 431 par une attaque nocturne menée par les Thébains contre Platées, petite cité alliée d’Athènes. Il traverse ensuite les épisodes les plus commentés de l’histoire antique. En 430, une épidémie ravage Athènes et emporte un tiers de sa population, dont Périclès lui-même — ce qui prive la cité de son homme d’État le plus prudent et ouvre la voie aux démagogues. Les Athéniens, retranchés derrière les Longs Murs qui relient leur cité au port du Pirée (et leur garantissent l’accès à la mer même en cas de siège), subissent chaque été le ravage de l’Attique par les Spartiates. En 416, Athènes massacre les hommes adultes de Mélos et réduit en esclavage les femmes et les enfants d’une cité qui refusait simplement de rejoindre son empire. Lancée en 415 pour s’emparer de Syracuse à plus de 1 000 kilomètres de là, l’expédition de Sicile se termine en 413 par l’anéantissement de la flotte et de l’armée athéniennes ; la cité perd d’un coup une bonne partie de ses ressources militaires. L’or perse, enfin, finance la construction d’une nouvelle flotte spartiate qui écrase Athènes à Aigos Potamos en 405. Après un siège de quelques mois, la cité se rend au printemps 404.

Pourquoi appelle-t-on ce conflit la première « guerre totale » du monde grec ? Parce qu’il efface les conventions antérieures : massacres systématiques de civils, exécutions de prisonniers, cités rasées, enfants égorgés jusque dans leurs écoles (comme à Mycalesse en 413). C’est aussi une guerre civile hellénique : les belligérants parlent la même langue, honorent les mêmes dieux, viennent de célébrer ensemble les jeux Olympiques. Témoin direct du conflit, Thucydide veut léguer à la postérité un livre pensé comme un « trésor pour toujours » — pari réussi, puisqu’on le lit encore vingt-quatre siècles plus tard.

Depuis, des générations d’historiens ont repris le dossier, contesté les thèses, élargi le cadre, zoomé sur des figures singulières. Les cinq livres réunis ici sont classés dans un ordre de lecture progressif : le parcours débute par une synthèse moderne et thématique, rebondit ensuite sur le récit fondateur de Thucydide, élargit la focale avec Canfora sur un demi-siècle de conflits (447-394), se concentre avec Romilly sur la figure d’Alcibiade, et s’achève avec la tétralogie critique de Donald Kagan, réservée à qui veut entrer dans le détail des controverses historiographiques.


1. La Guerre du Péloponnèse (Victor Davis Hanson, 2008)

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Historien américain spécialiste de la Grèce antique, Victor Davis Hanson livre ici une synthèse qui fait le choix d’un ordre thématique plutôt que chronologique. Le livre est paru aux États-Unis en 2005 sous le titre A War Like No Other, puis publié en français chez Flammarion en 2008 et réédité en poche chez Champs Histoire en 2023. Au lieu de suivre la guerre année par année, chaque chapitre prend une dimension du conflit — la peste, les sièges, le combat d’hoplites (l’infanterie lourde grecque, armée de la lance et du grand bouclier rond), la guerre navale, la cavalerie, la terreur exercée contre les civils, le financement des opérations — et la traite à travers toute la durée du conflit. Ce choix facilite l’entrée en matière : les enjeux se dégagent sans que l’on se perde dans la liste des batailles et la succession des cités impliquées.

La thèse centrale présente l’affrontement entre Athènes et Sparte comme une guerre sale et civile. Sale, parce qu’elle invente des formes de violence inédites dans le monde grec : massacres de prisonniers, exécutions d’otages, destructions de cités entières (Platées, Scioné, Mélos, Mycalesse — où des écoliers sont égorgés par des mercenaires thraces), mise à mort systématique des populations vaincues là où l’usage antérieur prévoyait la rançon ou l’esclavage. Civile, parce qu’elle oppose des Grecs à d’autres Grecs qui partagent langue, religion et culture — les hoplites de Sparte et d’Athènes avaient combattu côte à côte contre les Perses une génération plus tôt. Hanson s’appuie principalement sur Thucydide, mais recourt aussi à Xénophon, Diodore de Sicile et Plutarque pour combler les silences du récit athénien, notamment sur les dix dernières années de la guerre (411-404), absentes du texte de Thucydide.

Le livre reste accessible au public non-spécialiste grâce au découpage par thèmes, à la clarté du récit et aux rapprochements avec l’histoire militaire moderne. Hanson n’a jamais caché ses engagements politiques conservateurs aux États-Unis, et certains lecteurs lui reprochent des parallèles trop appuyés entre l’Athènes impériale et l’Amérique contemporaine. Mais sa connaissance du terrain (il a parcouru physiquement les lieux des batailles) et son érudition en font une solide introduction au sujet, qui donne envie d’ouvrir Thucydide juste après.


2. La Guerre du Péloponnèse (Thucydide, Ve siècle av. J.-C.)

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Comment contourner Thucydide ? On ne le peut pas, ou plutôt on ne le doit pas. Athénien né vers 460 av. J.-C. dans une famille aristocratique, Thucydide est élu stratège en 424 et chargé de défendre la Thrace. La ville d’Amphipolis tombe aux mains du Spartiate Brasidas avant l’arrivée de Thucydide et de sa flotte de secours ; le stratège est jugé et condamné à l’exil pour cet échec. Il rédige son livre pendant les vingt années de bannissement qui suivent — ce qui lui laisse, il faut le reconnaître, un peu de temps pour peaufiner.

Thucydide veut produire un « trésor pour toujours » et pose les règles d’une méthode historique alors inédite. Il hiérarchise les causes : derrière les prétextes immédiats (trois crises diplomatiques de 433-432 : Corcyre, Potidée, Mégare), il cherche ce qu’il appelle la « cause la plus vraie » — pour lui, l’essor de la puissance athénienne et la peur qu’elle suscite à Sparte. Il soumet les sources à la critique, recoupe les témoignages, reconstitue les discours des acteurs selon ce que les circonstances rendaient vraisemblable (il assume ce procédé, qui détonne avec notre idée moderne de l’objectivité historique). Premier historien au sens moderne du terme, il invente une écriture qui rend compte aussi bien des enchaînements diplomatiques que des rapports de force sous-jacents.

Les huit livres parvenus jusqu’à nous couvrent vingt années de guerre (431-411) et s’interrompent brutalement, probablement à la mort de l’auteur. On y trouve des pages canoniques : l’oraison funèbre de Périclès, discours prononcé en hommage aux morts de la première année de guerre où le stratège définit la démocratie athénienne, la liberté des citoyens et la supériorité culturelle de leur cité ; le récit de la peste d’Athènes, l’un des premiers textes à la fois médical et sociologique de la littérature antique ; le dialogue des Athéniens et des Méliens, où les ambassadeurs d’Athènes, avant de raser la cité de Mélos, affirment sans détour que « les puissants font ce qu’ils veulent et les faibles subissent ce qu’ils doivent » — la raison du plus fort, formulée avec une froideur glaçante ; la catastrophe de l’expédition de Sicile, récit devenu un modèle littéraire d’orgueil puni. Pour la période 411-404 (dont la défaite finale d’Athènes), il faut se reporter aux Helléniques de Xénophon, qui prennent le relais.

La lecture n’est pas toujours aisée : des dizaines de cités grecques, d’innombrables personnages, une précision géographique qui réclame une carte à portée de main. Une édition pourvue d’une introduction, de repères chronologiques et de cartes simplifie considérablement l’affaire — celle de Jacqueline de Romilly aux Belles Lettres reste la référence en français. Mais l’effort paie : Thucydide ne raconte pas seulement une guerre, il pose des questions (sur le pouvoir, la démocratie, la violence politique, le rapport entre force et droit) qui n’ont pas pris une ride. Abondamment cité aujourd’hui pour analyser la rivalité sino-américaine, le « piège de Thucydide » — l’idée qu’une puissance montante et une puissance installée finissent presque toujours par se faire la guerre — vient directement de lui.


3. La Grande Guerre du Péloponnèse. 447-394 av. J.-C. (Luciano Canfora, 2026)

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Philologue classique et historien italien de l’Antiquité, professeur émérite à l’université de Bari, Luciano Canfora publie ici (en français chez Perrin en 2026 ; en italien chez Laterza en 2024) une synthèse qui a le mérite de sortir du cadre étroit « 431-404 » pour couvrir un demi-siècle de conflits liés. L’hypothèse chronologique est nette : la grande guerre commence dès 447, quand les rivalités entre Athènes et Sparte s’enveniment après la fin de la première guerre du Péloponnèse (460-446), et ne s’achève vraiment qu’en 394, avec la bataille navale de Cnide où la flotte perse (commandée par l’amiral athénien en exil Conon) met fin à l’hégémonie spartiate en mer Égée. Ce cadre élargi permet à Canfora de faire apparaître les continuités qu’on perd de vue quand on s’en tient au récit de Thucydide.

Le livre ne se veut pas un récit exhaustif ; Canfora choisit ses épisodes pour y dégager une signification politique ou propagandiste. Il insiste sur un point qu’il juge décisif : les dirigeants d’hier comme d’aujourd’hui masquent les vrais motifs de la guerre derrière des justifications idéologiques. Sparte prétend « libérer » les Grecs de l’oppression athénienne, mais elle écrase ensuite les démocraties qu’elle rencontre et y installe des régimes oligarchiques amis. Athènes se pose en gardienne de la démocratie, mais elle l’impose par la force à ses propres alliés lorsqu’ils tentent de sortir de l’empire. L’auteur tire le fil jusqu’à des conflits bien plus récents, notamment l’invasion américaine de l’Irak justifiée au nom de la « démocratisation ». C’est d’ailleurs là que ses comparaisons peuvent diviser : certains y voient des rapprochements stimulants, d’autres des raccourcis discutables, en particulier sur les deux guerres mondiales du XXe siècle.

Le grand intérêt du livre tient à son traitement d’aspects souvent négligés. Il y a d’abord la dimension de guerre civile interne aux cités grecques : les oligarques locaux comptent sur Sparte pour renverser les démocrates au pouvoir, tandis que les démocrates en appellent à Athènes pour se débarrasser des oligarques — partout, la guerre extérieure se double d’une guerre des classes. Il y a ensuite la diplomatie, les jeux d’alliances, et le rôle de la propagande dans la fabrique des opinions publiques antiques. Canfora décortique aussi la manière dont ce conflit a été écrit dans l’Antiquité, à commencer par le texte de Thucydide, dont il analyse les choix narratifs, les omissions et les partis pris. Un complément instructif pour qui a déjà lu l’historien athénien et souhaite prendre du recul sur sa version des faits.


4. Alcibiade ou les dangers de l’ambition (Jacqueline de Romilly, 1995)

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Helléniste, première femme élue professeure au Collège de France (1973), traductrice de Thucydide, Jacqueline de Romilly signe ici une biographie courte (environ 280 pages) d’un personnage qui semble tout droit sorti d’un roman d’aventures. Pupille de Périclès, élève des sophistes, proche de Socrate, bel homme, riche, intelligent, séducteur redoutable : Alcibiade a tout pour dominer la vie politique athénienne — et il y parvient, un temps. C’est lui qui pousse à l’expédition de Sicile en 415 et promet à Athènes richesses et empire en Occident.

Puis tout déraille. À la veille du départ de la flotte, les statues d’Hermès disposées dans Athènes sont mutilées (un acte sacrilège, qui passe alors pour un très mauvais présage), et Alcibiade est accusé en plus d’avoir parodié, lors de banquets privés, les mystères d’Éleusis (les cérémonies religieuses les plus sacrées d’Athènes). Rappelé depuis la Sicile pour être jugé, il s’enfuit à Sparte, à laquelle il livre tous ses conseils pour vaincre Athènes : fortifier Décélie en Attique pour couper la cité de ses mines d’argent et de ses récoltes, envoyer un général soutenir Syracuse contre le corps expéditionnaire athénien. Les deux mesures se révèlent décisives dans la défaite d’Athènes. Quelques années plus tard, il change encore de camp, se réfugie auprès des satrapes perses et leur conseille de soutenir alternativement chaque camp grec pour les épuiser l’un par l’autre. Retour triomphal à Athènes en 407, nouvel exil dès 406, assassinat en Phrygie en 404. Plutarque résumait la chose ainsi : Alcibiade se transformait plus vite qu’un caméléon.

Le livre n’est pas une biographie romancée. Romilly cite scrupuleusement ses sources (Thucydide, Xénophon, Plutarque, Platon, Cornélius Népos) et signale les divergences entre les récits antiques. Mais la vie d’Alcibiade fournit d’elle-même un matériau tellement romanesque qu’il est inutile d’en rajouter. L’intérêt du livre dépasse le portrait individuel : à travers Alcibiade, l’autrice donne à voir comment une démocratie se laisse déstabiliser par l’ambition démesurée d’un seul homme, comment la démagogie prospère quand les institutions faiblissent, comment un impérialisme conquérant (celui qui décide l’expédition de Sicile) mène une cité à sa perte. Romilly établit des parallèles explicites avec les scandales politiques du XXe siècle — le livre paraît en 1995, mais il faudrait peu de choses pour le remettre à jour. À placer de préférence après Thucydide : les retournements du beau caméléon y gagnent en relief.


5. Nouvelle histoire de la guerre du Péloponnèse, 4 tomes (Donald Kagan, 2019-2024 pour la traduction française)

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Professeur d’histoire et de lettres classiques à Cornell puis à Yale, titulaire de la National Humanities Medal en 2002, Donald Kagan (1932-2021) a consacré à la guerre du Péloponnèse une tétralogie rédigée entre 1969 et 1987, publiée en français aux Belles Lettres entre 2019 et 2024 dans la traduction d’Alexandre Hasnaoui. Quatre tomes, près de 2 000 pages au total : c’est une somme au sens strict. Elle fait autorité dans le monde académique anglophone depuis un demi-siècle.

Le projet de Kagan est ouvertement critique à l’égard de Thucydide. L’historien athénien pense la guerre comme inévitable une fois l’empire athénien constitué ; Kagan conteste cette thèse de l’inéluctabilité et s’attache à démontrer, volume après volume, que des choix différents étaient possibles à plusieurs moments-clés. La guerre n’était pas écrite d’avance : des alternatives diplomatiques existaient, des responsabilités individuelles peuvent être nommées, des erreurs de calcul datées avec précision.

Le premier tome, Le déclenchement de la guerre du Péloponnèse, revient sur les crises diplomatiques de 433-432 (Épidamne, Corcyre, Potidée, et le décret de Mégare qui frappait d’embargo commercial une cité alliée de Sparte) pour discuter la thèse de l’inéluctabilité. Le deuxième, La Guerre d’Archidamos, couvre les dix premières années du conflit (431-421) et démonte au passage la stratégie de Périclès, jugée trop passive : céder chaque été la campagne attique au ravage spartiate revenait, selon Kagan, à accepter la défaite à petit feu. Le troisième, La Paix de Nicias et l’expédition de Sicile, porte sur la paix fragile de 421, négociée par le stratège athénien Nicias mais jamais pleinement appliquée de part et d’autre, puis sur le désastre sicilien. Le quatrième, La chute de l’empire athénien, examine la décennie finale (413-404) et cherche à comprendre pourquoi Athènes, qui avait pourtant survécu au désastre de Sicile, a fini par s’effondrer — Kagan met en avant les dissensions politiques internes (deux coups d’État oligarchiques en 411 et 404) et l’entrée en jeu de l’or perse aux côtés de Sparte, qui permet aux Spartiates de financer une flotte digne de ce nom.

Kagan mobilise les outils de l’histoire contrefactuelle (« que serait-il arrivé si… »), rapproche la stratégie antique des doctrines militaires modernes, accorde une attention soutenue aux politiques intérieures athénienne et spartiate. La lecture reste exigeante (appareil critique dense, controverses historiographiques, chronologie serrée), mais récompense l’effort. À réserver plutôt à la fin du parcours, quand on a déjà en tête la trame générale et le texte de Thucydide : contredire un géant n’a de saveur que si l’on a pris la mesure du géant.