Reine d’Écosse à six jours, reine de France à seize ans, veuve à dix-huit, décapitée à quarante-quatre : la vie de Marie Stuart (1542-1587) tient dans ces quatre dates et dans la mécanique qui les relie. Fille de Jacques V d’Écosse et de Marie de Guise (issue de la puissante maison lorraine des Guise), elle grandit à la cour des Valois, où elle épouse en 1558 le dauphin François, futur François II. Veuve après dix-huit mois de règne français — François II meurt à seize ans d’une infection de l’oreille —, elle perd du même coup son rôle à la cour de France, que reprend en main sa belle-mère Catherine de Médicis devenue régente pour le petit Charles IX. Marie rentre donc en 1561 dans une Écosse qu’elle connaît à peine : un royaume pauvre, déchiré entre clans rivaux, et en pleine Réforme protestante, où le prédicateur John Knox attaque ouvertement la jeune reine catholique.
Sa chute se joue en deux mariages catastrophiques. Le premier, avec son cousin lord Darnley, tourne à l’aigre : jaloux et brutal, Darnley fait assassiner sous les yeux de Marie, alors enceinte, son secrétaire italien David Rizzio. Quelques mois plus tard, Darnley est retrouvé étranglé dans un jardin d’Édimbourg, à côté d’une maison qui vient de sauter à la poudre. Marie épouse presque aussitôt le comte de Bothwell, principal suspect du meurtre — un remariage si précipité avec le tueur présumé de son mari qu’il scandalise la noblesse écossaise. Déposée, emprisonnée, elle s’évade, lève une armée, la perd, et franchit en 1568 la frontière anglaise pour réclamer la protection de sa cousine Élisabeth Ire. Mauvais calcul. Catholique et arrière-petite-fille d’Henri VII Tudor, Marie a une prétention dynastique au trône d’Angleterre — d’autant plus sérieuse qu’aux yeux des catholiques anglais, Élisabeth, née du mariage non reconnu par Rome d’Henri VIII et d’Anne Boleyn, est une bâtarde illégitime. Tout complot catholique contre Élisabeth risque donc de placer Marie sur le trône. D’où les dix-neuf ans de captivité qui suivent, et l’arrêt de mort que la reine d’Angleterre finit par signer, à reculons, pour faire tomber sa cousine sous la hache de Fotheringhay.
Deux images concurrentes se sont cristallisées autour d’elle dès le lendemain de son exécution : la martyre catholique au courage sublime, et la conspiratrice adultère aveuglée par la passion. Les biographes n’en finissent pas de trancher — quand ils ne reconnaissent pas, plus honnêtement, qu’elle a probablement été un peu les deux.
Les cinq livres présentés ici sont classés selon un ordre de lecture progressif : de l’entrée en matière la plus narrative vers la synthèse savante la plus complète. On commence par les biographies qui happent par le récit et la psychologie, on poursuit avec des approches comparatives et contextuelles qui élargissent la focale, et l’on termine par la référence historiographique qui fait le tri entre les sources et les légendes.
1. Marie Stuart (Stefan Zweig, 1935)

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Écrite par l’auteur autrichien alors réfugié à Londres — sept ans avant son suicide —, cette biographie s’est imposée comme la plus lue en langue française sur la reine d’Écosse. Zweig y applique la méthode qu’il avait déjà éprouvée sur Marie-Antoinette : une enquête psychologique serrée, menée à partir des lettres, des sonnets et des témoignages d’époque, avec l’ambition de reconstituer la vie intérieure de son modèle — ce qu’elle a pu ressentir, désirer, calculer — à partir des traces qu’elle a laissées. Sa thèse tient en une phrase : la vie de Marie alterne longues torpeurs et brèves fulgurances de passion, et c’est dans ces quelques mois de feu — la liaison avec Bothwell, l’emballement du remariage — qu’elle joue et perd son destin.
Le récit se lit comme un thriller politique, porté par un vrai sens du crescendo dramatique. Zweig prend la défense d’une reine longtemps caricaturée en écervelée, sans pour autant l’absoudre de tout, et dresse en regard un portrait d’Élisabeth Ire nettement moins flatteur : jalouse, indécise, hantée par sa rivale. Deux réserves sont fréquemment formulées sur ce livre : d’abord une misogynie d’époque, perceptible dans la façon dont Zweig ramène parfois Marie à sa « féminité » supposée ; ensuite une tendance à combler les trous des archives par l’imagination du romancier, au point qu’on peut se demander si l’on a affaire à une biographie ou à un roman historique très documenté. Près d’un siècle après sa parution, le livre n’en reste pas moins le meilleur point d’entrée dans l’histoire de Marie Stuart : on en ressort avec une connaissance solide des faits et, surtout, avec l’envie d’en lire d’autres.
2. Marie Stuart, la reine ardente (Isaure de Saint-Pierre, 2011)

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Historienne, romancière et journaliste, Isaure de Saint-Pierre assume une biographie romanesque dans la lignée de Zweig — l’éditeur, Perrin, la présente d’ailleurs comme telle en quatrième de couverture. Le titre donne le ton : Marie est ardente, c’est-à-dire passionnée, impétueuse, piètre politique, humaniste et tolérante par tempérament plus que par calcul. Le récit multiplie les dialogues reconstitués, les scènes de cour et d’alcôve, et les notations de couleur (vêtements, lumière, paysages) pour rendre l’époque sensible à une lectrice ou à un lecteur qui découvrirait le XVIe siècle.
L’agrément de lecture se paie d’un parti pris assumé : Marie y est presque sans défaut, tandis qu’Élisabeth endosse le rôle de la rivale machiavélique, jusqu’à reprendre sans précaution des rumeurs anciennes et contestées par l’historiographie (notamment celle selon laquelle la reine d’Angleterre aurait été hermaphrodite ou infirme). Ce livre n’est donc pas une source fiable pour arbitrer les faits controversés — le procès de Marie, ou encore l’authenticité des fameuses lettres de la cassette (une série de courriers trouvés dans un coffret après la chute de Marie, que ses adversaires écossais ont produits pour prouver sa complicité dans le meurtre de Darnley, et que les historiens n’ont jamais pu pleinement authentifier ni démentir). En revanche, il complète utilement Zweig pour qui souhaite prolonger l’expérience de lecture narrative avant de passer aux ouvrages plus sobres qui suivent.
3. Élisabeth d’Angleterre et Marie Stuart ou les périls du mariage (Anka Muhlstein, 2004)

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Lauréate du prix Goncourt de la biographie en 1996 pour son Astolphe de Custine, Anka Muhlstein prolonge ici une réflexion amorcée dans Reines éphémères, mères perpétuelles : pour une femme qui règne elle-même au XVIe siècle, que signifie se marier ? Un roi épouse pour avoir un héritier et sceller des alliances ; une reine qui prend un mari risque de lui céder son pouvoir (le mari devient le vrai souverain), ou de déclencher une guerre de succession si elle meurt en couches. Le livre est bâti sur un face-à-face serré entre les deux cousines, dont les destins fonctionnent en miroir inversé : Élisabeth choisit le célibat politique, sacrifie sa vie amoureuse à la stabilité de son royaume, et laisse la succession ouverte jusqu’à sa mort ; Marie, elle, cherche à chaque fois le conjoint qui la sauvera, et chaque union l’enfonce : choisi pour sa naissance royale, Darnley devient vite un tyran domestique ; pris par passion après la mort suspecte du précédent, Bothwell ruine sa légitimité.
L’intérêt de cette approche est de sortir Marie du face-à-face moral avec Élisabeth (la passionnée contre la froide calculatrice) pour les replacer toutes deux dans une même contrainte structurelle : celle d’une souveraine qui doit assurer sa dynastie tout en gardant les rênes, dans un monde où les nobles et le clergé n’acceptent qu’à contrecœur le pouvoir féminin. Muhlstein restitue la rationalité des deux reines sans les absoudre de leurs erreurs, et le volume, assez court, se lit d’une traite. C’est après ce livre que l’histoire de Marie Stuart commence à prendre son sens politique — et non plus seulement sentimental.
4. Les Reines de France au temps des Valois, tome 2 : Les Années sanglantes (Simone Bertière, 1995)

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Deuxième volet d’une série consacrée aux reines de la Renaissance française, ce tome couvre la période 1559-1589 — celle des guerres de Religion, qui opposent en France catholiques et protestants (huguenots) et culminent dans le massacre de la Saint-Barthélemy en août 1572 (plusieurs milliers de protestants tués à Paris puis en province, sur ordre du pouvoir royal). Marie Stuart n’en est pas la figure centrale : elle y partage la scène avec Catherine de Médicis, sa belle-mère, Marguerite de Valois (la « reine Margot »), Élisabeth d’Autriche et Louise de Lorraine. Autrement dit, n’achetez pas ce livre en espérant y trouver une biographie de Marie Stuart ; achetez-le pour comprendre le monde d’où elle vient, et pourquoi la France l’abandonne à son sort dès qu’elle cesse d’y être reine.
On y suit de près son mariage avec François II, vécu comme un coup diplomatique majeur pour la France — qui place ainsi une alliée sur le trône d’Écosse et prend l’Angleterre en tenaille —, puis son retour contraint en 1561. Le mécanisme est simple : tant que François II est en vie, Marie et ses puissants oncles Guise menacent de reléguer Catherine de Médicis au second plan ; à la mort du jeune roi, Catherine devient régente au nom de Charles IX, et pousse sans ménagement la veuve vers l’Écosse pour neutraliser cette branche Guise qui la concurrençait. Agrégée de lettres classiques venue tard à l’histoire, Simone Bertière pratique un récit fluide et une érudition qui ne pèse jamais ; son portrait de Catherine de Médicis — largement réhabilitée ici, contre la légende noire de l’empoisonneuse — offre un contrepoint utile aux biographies de Marie qui tendent à noircir sa belle-mère pour mieux blanchir leur héroïne.
5. Marie Stuart : La femme et le mythe (Michel Duchein, 1987)

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Voici la biographie de référence en langue française, signée par un diplômé de l’École des Chartes, inspecteur général des Archives de France et angliciste — autant dire quelqu’un qui travaille directement sur les sources écossaises et anglaises d’époque, sans passer par des traductions ou des biographies antérieures. Le titre annonce le programme : séparer la femme historique du mythe qui s’est formé autour d’elle dès le lendemain de son exécution. Duchein ne tranche pas à l’emporte-pièce entre la martyre et la meurtrière. Il expose les deux thèses, pèse les pièces une à une — lettres de la cassette, témoignages au procès de 1586, correspondance diplomatique anglaise, française et espagnole — et livre un portrait nuancé : une reine humaine, cultivée, impulsive, médiocre politique, piégée par une Écosse en réalité quasi ingouvernable tant la noblesse y est turbulente, divisée en factions rivales, et ralliée en masse à une Réforme protestante que Marie, restée catholique, ne pouvait pas combattre frontalement sans y laisser sa couronne.
Les 620 pages peuvent impressionner, mais l’ouvrage se lit sans difficulté particulière : le récit est tenu, les personnages secondaires bien campés, et l’apparat critique (annexes, bibliographie, index) reste au service du texte. L’accueil universitaire a été élogieux à sa sortie, et près de quarante ans plus tard, aucune biographie francophone ne l’a vraiment détrôné. À garder pour la fin du parcours : c’est le livre qui permet de relire tout ce que Zweig ou Saint-Pierre donnaient pour acquis, de trier les faits établis des légendes, et de refermer — provisoirement — le dossier Marie Stuart. Provisoirement, car la dame en question continue, quatre siècles après sa mort, de donner du fil à retordre à ses biographes.