Notre part de nuit (Nuestra parte de noche) est un roman de l’écrivaine et journaliste argentine Mariana Enriquez, publié en 2019 aux éditions Anagrama et couronné par le prix Herralde de novela. Traduit en français par Anne Plantagenet, le livre paraît aux Éditions du sous-sol en août 2021 et décroche le Grand Prix de l’Imaginaire ainsi que le prix Imaginales.
On y suit Juan et son fils Gaspar à travers l’Argentine des années 1980, en pleine dictature militaire. Médium au service d’une société secrète appelée l’Ordre, Juan tente de soustraire Gaspar au destin funeste qui l’attend : devenir à son tour l’instrument d’un culte voué à l’Obscurité, une entité dévoratrice en quête de vie éternelle. Le récit multiplie les voix, les époques et les lieux — Buenos Aires, le nord argentin, le Londres psychédélique des années 1970 — et la terreur surnaturelle y répond aux horreurs bien réelles des desaparecidos et des charniers de la junte.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé (et survécu à) ces 700 pages, voici quelques suggestions dans la même veine : gothique latino-américain, horreur sociale, maisons qui ne vous veulent pas du bien et héroïnes à qui l’on déconseille de tourner le dos.
1. Ce que nous avons perdu dans le feu (Mariana Enriquez, 2016)

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Le meilleur point de départ pour qui ne connaît d’Enriquez que son roman. Ce recueil de douze nouvelles plonge dans un Buenos Aires abîmé, entre quartiers autrefois cossus livrés à la drogue et paysages du Nord argentin moites et clos. On y croise des enfants disparus ou mutilés, des adolescentes liées par des serments de sang, des femmes qui s’immolent pour que les hommes ne puissent plus le faire à leur place. Derrière chaque récit, les fantômes de la dictature n’ont pas fini de rôder.
Le lien avec Notre part de nuit est direct : certain·es lecteur·ices retrouveront des personnages et des motifs familiers, car Enriquez a semé ici les graines de son futur roman. La nouvelle éponyme, où des femmes choisissent de se brûler elles-mêmes en acte politique, condense toute la méthode de l’autrice : partir d’un fait social — ici les féminicides en Argentine — et le pousser jusqu’à sa conclusion fantastique la plus radicale. L’humour noir, omniprésent, tient le misérabilisme à distance.
2. Les dangers de fumer au lit (Mariana Enriquez, 2009)

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Chronologiquement antérieur à Ce que nous avons perdu dans le feu, ce recueil n’a été traduit en français qu’en 2023, après le succès de Notre part de nuit. Les douze nouvelles qui le composent sont plus brutes, plus immédiates : des ossements déterrés qui se changent en fillette, des enfants disparus qui reviennent à l’identique après des années, des admiratrices prêtes à dévorer le cadavre de leur idole, un groupe d’amies réunies autour d’une planche de Ouija dont la séance dérape. La dictature militaire (1976-1983) n’est jamais loin, surtout dans le motif obsédant de l’enlèvement d’enfants.
C’est le recueil qui a fait dire à Kazuo Ishiguro que l’univers d’Enriquez constituait la découverte littéraire la plus excitante qu’il ait faite depuis longtemps. Enriquez elle-même qualifie ces nouvelles de plus punk et de plus gores que les suivantes. Les chutes sont abruptes, souvent sans explication, et c’est ce refus de tout élucider qui fait tenir l’angoisse bien après la dernière page.
3. Un lieu ensoleillé pour personnes sombres (Mariana Enriquez, 2024)

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Dernier recueil en date de l’autrice argentine, il rassemble douze nouvelles où des voix féminines racontent le mal qui surgit au cœur du banal. Une femme voit son visage s’effacer, comme celui de sa mère avant elle. Une autre accueille les attentions libidineuses d’esprits qui convoitent son corps. Des assassinées reviennent hanter ceux qui les ont torturées.
Enriquez y affine son art du néo-gothique social : légendes urbaines, folklore guarani et superstitions populaires côtoient la dénonciation du vieillissement des corps dans une société obsédée par la jeunesse, ou les traces laissées par la violence sexuelle sur plusieurs générations. Le titre dit tout : ici, l’enfer n’est pas obscur, il est trop lumineux. Le soleil d’Argentine fait ressortir les ombres, et les personnages ne cherchent pas la lumière — ils s’y consument.
4. Carcoma (Layla Martínez, 2021)

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Aux abords d’un village de Castille, une vieille maison frémit, craque, réagit aux faits et gestes de ses habitantes. Une grand-mère et sa petite-fille y cohabitent, héritières de quatre générations de femmes pour qui le patrimoine se résume à quelques lits et beaucoup de ressentiment. Les ombres des morts s’accrochent aux mollets, les portes claquent sans raison — et on les écrase du pied pour les tenir en respect. Le mot carcoma désigne à la fois la vrillette (le ver à bois) et cette préoccupation lancinante qui vous ronge de l’intérieur.
Mais le récit de maison hantée est aussi — et surtout — un roman de classe et de genre. L’Espagne post-franquiste s’est construite sur un pacte d’amnésie, et Layla Martínez — inspirée par sa propre histoire familiale — ouvre les fosses que tout le monde préférait garder scellées. Mariana Enriquez a salué le livre en ces termes : un roman de spectres, de rapports de classe et de solitude, comme si les sorcières avaient dicté ce cauchemar lucide. Court (154 pages), dense et dépourvu de toute complaisance, Carcoma se lit en une soirée. On n’en dort pas mieux pour autant.
5. Mortepeau (Natalia García Freire, 2019)

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Lucas, un jeune homme, s’adresse à son père décédé et enterré dans le jardin familial. Autrefois luxuriant — la mère de Lucas, Josephina, était passionnée de botanique —, le jardin n’est plus que mauvaises herbes et désolation. La cause de cette ruine : deux hommes mystérieux que le père a invités dans la maison et qui ont précipité la famille vers sa destruction. L’atmosphère empeste la terre humide, la pourriture et les fleurs séchées ; les insectes grouillent partout et sont décrits avec une tendresse déconcertante — araignées, mantes religieuses, fourmis rouges, scorpions.
Ce premier roman de l’Équatorienne Natalia García Freire tient du conte gothique en forme de longue lettre au père, quelque part entre Shirley Jackson et les Chants de Maldoror. Le monologue de Lucas oscille entre reproche, invocation et plaidoyer, dans un registre souvent halluciné. On peut y lire une allégorie de la dépossession coloniale et de l’évangélisation forcée (le titre anglais, This World Does Not Belong to Us, donne une clé de lecture), mais le roman est d’abord une expérience sensorielle : on le lit avec le nez autant qu’avec les yeux.
6. La saison des ouragans (Fernanda Melchor, 2017)

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Dans le canal d’irrigation du village de La Matosa, un groupe d’enfants découvre un cadavre : celui de la Sorcière, femme redoutée autant que respectée, guérisseuse, amante, avorteuse clandestine. Le roman remonte le fil des événements à travers les voix de trois suspects — Luismi, Munra, Brando — et livre un Mexique rural ravagé par la misère, la drogue et le machisme. L’intrigue policière importe peu ; ce qui compte, c’est la violence omniprésente, celle qui structure chaque rapport humain et ne laisse rien debout.
Fernanda Melchor a construit son récit comme un flux verbal ininterrompu, fait de phrases-fleuves chargées d’argot et de grossièretés, où la superstition côtoie la brutalité quotidienne. Le résultat est étouffant, parfois insoutenable, sans le moindre répit. Si Notre part de nuit utilisait le surnaturel pour incarner l’horreur politique argentine, La saison des ouragans accomplit un geste inverse : ici, le réel est déjà si monstrueux qu’il n’a besoin d’aucun fantôme pour terrifier.
7. Toxique (Samanta Schweblin, 2014)

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Quelque part dans la campagne argentine, Amanda passe ses vacances avec sa fille Nina. Elle y rencontre Carla, dont le fils David — un garçon au comportement étrange — a contracté une mystérieuse maladie. À partir de cette situation en apparence banale, Samanta Schweblin construit un roman bref (120 pages) à la tension suffocante, structuré autour d’un dialogue entre Amanda, mourante, et David, qui ne cesse de la relancer sur ce qu’elle a vu, ou refusé de voir.
Le titre original, Distancia de rescate (la distance de secours), désigne l’espace qu’Amanda tente en permanence de maintenir entre elle et sa fille pour la protéger. C’est ce fil invisible — l’angoisse maternelle poussée à son paroxysme — qui donne au récit son emprise. On devine en arrière-plan les ravages des pesticides agricoles et du soja transgénique, mais Schweblin n’assène aucune leçon : le roman refuse toute explication définitive et maintient le doute intact jusqu’à la dernière ligne. Nommé au International Booker Prize en 2017, Toxique partage avec Notre part de nuit cette capacité à ancrer le fantastique dans une réalité latino-américaine très concrète — et à ne rien résoudre.
8. Mâchoires (Mónica Ojeda, 2018)

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Fernanda, lycéenne insolente et cinéphile obsédée par les films d’horreur, se réveille pieds et poings liés dans une cabane au milieu de la forêt équatorienne. Sa kidnappeuse : Miss Clara, sa professeure de lettres, harcelée depuis des mois par ses élèves dans un établissement catholique de l’Opus Dei réservé aux élites de Guayaquil. Les raisons de cet enlèvement s’avèrent cependant bien plus retorses qu’une simple vengeance : un amour inavoué, une trahison, et les rites secrets d’une bande d’adolescentes intoxiquées par les creepypastas — ces récits d’épouvante devenus viraux sur Internet.
Mónica Ojeda met à nu les liens entre mères et filles, entre enseignantes et élèves, entre meilleures amies, dans un monde exclusivement féminin où le désir et la cruauté cohabitent sans jamais s’excuser. Le titre renvoie aussi bien aux crocodiles de la mangrove voisine qu’à la citation de Lacan sur la mère comme grand crocodile dont on est prisonnier. Nourri de références à Stephen King, Lovecraft et à la culture Internet, Mâchoires appartient à ce que la critique appelle le nouveau gothique latino-américain — un courant où Ojeda occupe déjà une place centrale.
9. L’Hacienda (Isabel Cañas, 2022)

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Mexique, années 1820. Après la guerre d’indépendance, le père de Beatriz a été exécuté et sa maison saccagée. Quand le séduisant Don Rodolfo Solórzano la demande en mariage, elle accepte sans hésiter, malgré les rumeurs qui entourent la mort de sa première épouse. L’hacienda San Isidro, isolée dans la campagne, promet un refuge. Sauf qu’une fois Rodolfo reparti à la capitale, les voix et les visions envahissent les nuits de Beatriz. La belle-sœur Juana refuse d’entrer dans la maison après la tombée du jour. La gouvernante dessine d’étranges symboles sur les seuils et fait brûler du copal.
Le second narrateur, le padre Andrés — jeune prêtre né dans l’hacienda et petit-fils d’une guérisseuse —, incarne la tension entre foi catholique imposée et savoirs indigènes hérités. Isabel Cañas ancre son gothique dans un contexte post-colonial où le racisme de caste et l’Inquisition ne sont pas de simples décors mais les nerfs de l’intrigue. On pense évidemment à Rebecca de Daphné du Maurier pour la structure, et à Crimson Peak de Guillermo del Toro pour l’atmosphère — mais la terre mexicaine sous les fondations change radicalement la donne.
10. Mexican Gothic (Silvia Moreno-Garcia, 2020)

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Années 1950. Noemí Taboada, jeune mondaine de Mexico aux robes chic et au rouge à lèvres impeccable, reçoit une lettre alarmante de sa cousine Catalina, récemment mariée à un Anglais et installée à High Place, un manoir décrépit en pleine campagne mexicaine. Catalina y parle d’empoisonnement, de visions et de fantômes. Envoyée par son père pour tirer la situation au clair, Noemí débarque dans la demeure de la famille Doyle — colons britanniques accrochés aux vestiges d’une mine d’argent épuisée — et se heurte à un silence oppressant, à des règles domestiques archaïques et à un patriarche dont la présence emplit chaque pièce.
Silvia Moreno-Garcia reprend les codes du roman gothique classique — manoir humide, famille dégénérée, atmosphère de moisissure et de non-dits — pour les transplanter en terre mexicaine et les charger d’un sous-texte sur le colonialisme, l’eugénisme et l’exploitation des populations locales. Les murs de High Place semblent respirer, les champignons prolifèrent sous la terre, et les cauchemars de Noemí prennent une consistance de plus en plus organique. Lauréat du Bram Stoker Award et du prix Locus, traduit dans plus de vingt langues, Mexican Gothic s’est imposé comme une référence du gothique contemporain. À lire de préférence sans avoir mangé de champignons au dîner.