Blast est une série de bande dessinée française en quatre tomes, publiée par Dargaud entre 2009 et 2014. Entièrement réalisée par Manu Larcenet (scénario, dessin, couleurs), elle raconte l’histoire de Polza Mancini, un écrivain de 38 ans, obèse, en garde à vue pour des faits graves liés à une certaine Carole Oudinot. Face à deux policiers, Polza se raconte : la mort de son père, sa fuite dans la nature, ses mois de clochardisation dans les forêts de la France rurale, sa quête obsessionnelle du « blast » — un état second, bref et violent, une sorte d’extase physique où, l’espace d’un instant, il a l’impression de s’envoler malgré ses 150 kilos. La série a reçu le Prix des libraires de bande dessinée (2010) et le Grand Prix RTL de la bande dessinée (2011). Réalisée en noir et blanc, ponctuée d’éclats de couleur lors des séquences hallucinées, elle tient à la fois du polar, du road movie et de la confession psychiatrique.
Si vous vous demandez quoi lire après ça, voici des bandes dessinées dans la même veine : sombres, psychologiquement éprouvantes, pas du genre à vous lâcher de sitôt.
1. Le Rapport de Brodeck (Manu Larcenet, 2015-2016)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Adaptation du roman éponyme de Philippe Claudel (Goncourt des lycéens 2007), ce diptyque est publié en format à l’italienne — c’est-à-dire en orientation paysage, plus large que haut, ce qui donne aux décors une ampleur cinématographique. L’histoire se déroule dans un village de montagne sans nom, quelque part près de la frontière allemande, au lendemain d’une guerre qui ressemble fort à la Seconde Guerre mondiale. Brodeck, un homme discret qui a survécu à la déportation dans les camps, se voit chargé par les villageois de rédiger un rapport sur ce qu’ils appellent l’Ereigniës (un mot forgé à partir de l’allemand Ereignis, « l’événement ») : le meurtre collectif d’un étranger nommé der Anderer (« l’Autre »). Cet homme n’avait commis aucun crime. Il dessinait, observait, et renvoyait aux habitants — par ses croquis et sa simple présence — l’image de leurs propres lâchetés passées. Ils l’ont tué pour ça.
Larcenet s’empare du texte de Claudel avec une liberté totale — ce dernier lui avait d’ailleurs donné carte blanche sans même le connaître. Entièrement à l’encre de Chine, le dessin est ici plus fouillé et plus réaliste que dans Blast : les paysages enneigés, les forêts opaques et les visages fermés des villageois créent un huis clos rural étouffant. De nombreuses pages sont entièrement muettes, et c’est précisément dans ces silences que la tension est la plus forte. Comme dans Blast, il est question d’un individu isolé face à la brutalité collective — mais là où Polza Mancini fuyait la société, Brodeck, lui, est piégé dedans. Prix Landerneau de la BD 2015.
2. La Route (Manu Larcenet, 2024)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Après Claudel, Larcenet s’attaque à un autre monument : La Route de Cormac McCarthy, Prix Pulitzer de la fiction 2007. Le postulat : un cataclysme non identifié a ravagé la Terre. Il ne reste que des cendres, des villes en ruines et des cadavres. Un père et son jeune fils marchent vers le sud à travers cette Amérique morte. Ils poussent un caddie qui contient tout ce qu’ils possèdent. Ils fuient le froid et les bandes de survivants devenus cannibales. Le père répète à l’enfant qu’ils « portent le feu » — une façon de dire qu’ils restent du côté des « bons », qu’ils refusent de manger d’autres êtres humains, même pour survivre.
Larcenet a travaillé deux ans sur cet album, qu’il considère lui-même comme un hommage à McCarthy, décédé en juin 2023 sans avoir vu le résultat final. Pour donner forme à ces paysages de désolation, il s’est inspiré des gravures de Gustave Doré (illustrateur du XIXe siècle connu pour ses visions infernales de La Divine Comédie de Dante) et a adopté pour la première fois un dessin strictement réaliste — loin des visages caricaturaux de Blast ou du Combat ordinaire. L’album est majoritairement muet, fidèle en cela au roman où les échanges se réduisent à quelques répliques sèches. Ne vous attendez pas à de l’action ni à un arc narratif classique : c’est une marche, longue, épuisante, et c’est précisément ce qui la rend aussi difficile à oublier. Grand Prix de la BD ELLE 2024.
3. Silence (Comès, 1980)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publiée dans la revue (À suivre) en 1979, puis en album chez Casterman l’année suivante, cette bande dessinée de l’auteur belge Didier Comès se déroule à Beausonge, village fictif des Ardennes belges. Le personnage principal, surnommé Silence parce qu’il est muet de naissance et simple d’esprit, sert d’homme à tout faire au tyrannique Abel Mauvy, un riche fermier qui le traite comme un esclave. Silence ignore la haine. Il pense comme il écrit — sur son ardoise, avec des fautes d’orthographe (« je mapel Silence é je sui genti ») — et ne perçoit pas la cruauté du monde qui l’entoure.
Tout bascule lorsqu’il rencontre une sorcière aveugle qui va faire remonter à la surface les secrets enfouis de Beausonge — notamment ceux qui concernent les origines de Silence lui-même. Entre vengeance, sorcellerie rurale et révélations familiales, le jeune homme sera à la fois l’instrument et la victime d’une violence qu’il ne comprend pas — et dont le dénouement n’épargnera personne. Comès, qui avait grandi dans les campagnes ardennaises et s’était lui-même senti marginalisé dans sa jeunesse (sa passion pour le jazz le rendait « bizarre » aux yeux des autres enfants du village), injecte dans ce récit tout ce qu’il sait des superstitions rurales et de la méfiance instinctive envers ceux qui ne sont pas comme les autres.
Son encrage, fait de grands aplats noirs et de contrastes abrupts — dans la lignée des bandes dessinées de Hugo Pratt (Corto Maltese) — a une particularité notable : les personnages ne sont jamais dessinés avec la bouche ouverte, même quand ils parlent. Les dialogues apparaissent dans des bulles, mais les visages restent clos, ce qui produit un effet d’étrangeté permanent, parfaitement accordé à un héros privé de parole. Alfred du meilleur album au Festival d’Angoulême 1981.
4. Le Patient (Timothé Le Boucher, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Une nuit, dans un lotissement résidentiel, la police intercepte Laura Grimaud, adolescente déficiente, couverte de sang, un couteau à la main. Chez elle, c’est le carnage : toute la famille a été massacrée. Seul son frère Pierre, quinze ans, a survécu — grièvement blessé, il sombre dans un coma profond. Six ans plus tard, Pierre se réveille. Il a désormais vingt et un ans, il est partiellement amnésique, et la psychologue Anna Kieffer, spécialisée en criminologie, est chargée de l’aider à reconstituer ses souvenirs du « massacre de la rue des Corneilles ». Pierre évoque un mystérieux « homme en noir » qui hante ses rêves. Mais au fil des séances, Anna se prend d’affection pour ce jeune homme sensible et intelligent — une proximité qui brouille les limites entre la relation thérapeutique et quelque chose de plus personnel. Pierre est-il une victime ? Un survivant chanceux ? Ou autre chose encore ?
Sur près de 290 pages, Le Boucher construit un thriller psychologique implacable, où chaque information nouvelle remet en question ce que l’on croyait avoir compris. Son dessin en aplats de couleurs, à mi-chemin entre la ligne claire franco-belge et le manga, repose beaucoup sur les regards et la gestuelle — il montre plus qu’il n’explique, ce qui évite au récit d’être bavard malgré sa longueur. Après Ces jours qui disparaissent (2017), qui l’avait révélé avec une histoire de dédoublement de personnalité, l’auteur strasbourgeois creuse les mêmes questions : que reste-t-il de nous quand la mémoire fait défaut ? Peut-on faire confiance à quelqu’un dont on ne connaît pas le passé — y compris quand cette personne, c’est soi-même ? Le dénouement retourne la lecture comme un gant — et laisse suffisamment d’ambiguïté pour qu’on y repense longtemps après. Grand Prix de la critique ACBD 2020.
5. Mon ami Dahmer (Derf Backderf, 2012)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Jeffrey Dahmer : dix-sept meurtres, cannibalisme, nécrophilie, 957 ans de prison, assassiné par un codétenu en 1994. Tout le monde connaît la fin de l’histoire. Ce que Derf Backderf raconte, c’est le début — et c’est peut-être plus glaçant encore. Car Backderf a grandi à Richfield, petite ville de l’Ohio, et a fréquenté le même collège puis le même lycée que Dahmer, de 1972 à 1978. Il l’a côtoyé, a ri de ses pitreries — au lycée, Dahmer amusait la galerie par des imitations grotesques de personnes handicapées, un numéro que ses camarades avaient baptisé « faire un Dahmer » —, a même brièvement fait partie de son entourage. Deux mois après la fin de la terminale, Dahmer commettait son premier meurtre.
Publié en 2013 en France aux éditions çà et là, ce roman graphique est le fruit de dix-huit ans de travail — entre souvenirs personnels, entretiens avec d’anciens camarades et professeurs, et épluchage des dossiers du FBI. Backderf refuse le voyeurisme : il s’arrête là où la violence commence, au seuil du premier crime. Ce qui l’intéresse, c’est le portrait d’un adolescent solitaire, dévoré par des pulsions qu’il ne comprend pas, entouré d’adultes — parents, enseignants — qui ne voient rien, ou qui préfèrent ne rien voir. La question qui hante chaque page n’est pas « comment Dahmer est-il devenu un monstre ? », mais « comment tout le monde a-t-il pu passer à côté ? ». Prix Révélation du Festival d’Angoulême 2014.
6. Amères saisons (Étienne Schréder, 2008)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
« Je m’appelle Étienne et je suis alcoolique. » La première phrase donne le ton. Bruxelles, 1979 : Étienne Schréder, 29 ans, travaille comme greffier dans une prison. Il boit. Sa hiérarchie le pousse à la démission. Libéré de toute attache — il est séparé, père de deux enfants qu’il ne voit plus —, il entame une longue dérive vers la rue. Toulon, Marseille, Paris : les villes changent, mais le scénario reste le même. Les cuites, les nuits sous les ponts, les compagnons d’infortune, les cures de désintoxication suivies de rechutes, et cette incapacité absolue à concevoir une existence sans alcool.
Il aura fallu une quinzaine d’années à Schréder — devenu entre-temps dessinateur professionnel, notamment aux côtés de François Schuiten — pour oser raconter cette période de sa vie. Il l’a fait, dit-il, d’abord pour ses enfants : pour qu’ils sachent. Le ton est d’une froideur délibérée, presque clinique. L’auteur ne s’apitoie pas sur son sort, ne dramatise rien, ne cherche pas à se rendre sympathique. Le dessin — tantôt en ombres chinoises, tantôt en traits déstructurés quand l’ivresse brouille la perception — suit les oscillations entre lucidité et égarement. Pas de pathos, pas de leçon de morale, pas de guérison miracle en dernière page. Juste le constat sec d’un homme qui a touché le fond et qui, avec le recul des années, essaie d’en rendre compte sans tricher.
7. Black Hole (Charles Burns, 1995-2005)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Banlieue de Seattle, milieu des années 1970. Une mystérieuse maladie sexuellement transmissible, surnommée « la crève » (ou « la peste ado »), frappe exclusivement les adolescents. Les symptômes sont aussi variés qu’imprévisibles : certains s’en tirent avec une queue vestigiale ou quelques bosses faciles à dissimuler ; d’autres voient leur visage se couvrir de pustules, leur corps se déformer ou de nouveaux membres leur pousser. Une fois contaminé·e, on l’est pour toujours. Les plus atteint·es finissent par se réfugier dans la forêt, où ils et elles forment un campement de parias. On suit principalement Keith et Chris, deux lycéens ordinaires — lui, discret et amoureux en secret ; elle, populaire et inconsciente du danger — dont les trajectoires vont se croiser et se défaire à mesure que la crève les rattrape.
Réalisé sur dix ans (1995-2005), publié en douze fascicules aux États-Unis puis en intégrale chez Delcourt en 2006, Black Hole dépasse largement le récit d’horreur. La crève est une métaphore à peine voilée des mutations de l’adolescence : la sexualité, la peur de son propre corps, l’exclusion par le groupe, la perte irréversible de l’enfance. Exclusivement en noir et blanc, au trait net et très contrasté, le dessin de Burns s’inscrit dans la tradition des comics underground américains — ces bandes dessinées indépendantes nées dans les années 1960 en marge de l’industrie Marvel/DC, souvent liées à la contre-culture, à la drogue et à la transgression (Robert Crumb, Gilbert Shelton…). Burns y ajoute des séquences de rêves et d’hallucinations sous LSD qui brouillent sans cesse la frontière entre ce que vivent les personnages et ce qu’ils fantasment — ou redoutent.
8. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (Emil Ferris, 2018)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Chicago, fin des années 1960. Karen Reyes, dix ans, se passionne pour les vampires, les loups-garous et les couvertures de pulp magazines — ces revues bon marché imprimées sur du papier de mauvaise qualité, avec des illustrations racoleuses de monstres et de femmes en détresse. Elle se dessine d’ailleurs elle-même en petite fille-loup — parce qu’ici, mieux vaut être un monstre qu’être une femme, une pauvre ou une marginale. Le jour de la Saint-Valentin, sa voisine Anka Silverberg est retrouvée morte d’une balle dans le cœur. Suicide, selon la police. Karen, elle, n’y croit pas et décide de mener l’enquête. Ses investigations vont la faire plonger dans le passé d’Anka — une jeune juive rescapée des camps de concentration — et dans les secrets de son propre quartier, un Chicago populaire secoué par les tensions raciales, la pauvreté et les émeutes qui ont suivi l’assassinat de Martin Luther King en 1968.
Ce qui frappe d’abord, c’est la forme : chaque page est conçue comme un feuillet de carnet à spirales quadrillé, entièrement réalisé au stylo-bille — noir, bleu, rouge, vert. Emil Ferris a mis six ans à dessiner ces 416 pages. En 2001, elle avait contracté le virus du Nil occidental (une infection transmise par les moustiques, qui peut provoquer des atteintes neurologiques graves) et s’était retrouvée partiellement paralysée — au point de devoir scotcher un stylo à sa main pour pouvoir dessiner à nouveau. Le résultat, publié en France par Monsieur Toussaint Louverture en 2018, ne ressemble à rien de connu en bande dessinée : les hachures au stylo-bille rappellent les gravures anciennes, des couvertures de ces fameux pulps s’intercalent dans le récit comme autant de chapitres, et le tout baigne dans une esthétique à la fois gothique et pop — une page de monstre à tentacules peut précéder une scène de tendresse entre Karen et sa mère malade. Derrière l’enquête policière et les monstres de cinéma, c’est une histoire sur les marginaux — les juifs, les pauvres, les homosexuel·les, les artistes — et sur ce que signifie grandir quand on ne rentre dans aucune case. Fauve d’or du meilleur album au Festival d’Angoulême 2019, trois prix Eisner en 2018.
9. Vois comme ton ombre s’allonge (Gipi, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Sur une plage italienne, un homme s’effondre. Conduit en clinique psychiatrique, on suspecte chez lui une schizophrénie subite. L’homme s’appelle Silvano Landi. C’est un écrivain qui n’écrit plus, devenu incapable de produire autre chose que la répétition obsessionnelle de deux dessins : un arbre mort et une station-service. Des centaines, des milliers de fois. Entre ces deux images, les fragments dispersés d’une vie : une femme qui l’a quitté dans une station-service isolée, une nuit ; une fille devenue distante ; les enseignements d’un père ; et, plus loin encore dans le temps, les tranchées de la Première Guerre mondiale (1914-1918), où un arrière-grand-père a vu mourir ses camarades dans le no man’s land qui séparait les lignes ennemies — au pied d’un arbre sec et solitaire.
Gipi (de son vrai nom Gianni Alfonso Pacinotti), auteur italien traduit en français par Hélène Dauniol-Remaud pour Futuropolis, livre ici un récit volontairement fragmenté. Il n’y a pas de fil narratif classique : le lecteur doit assembler lui-même les pièces d’un puzzle mental, sans jamais savoir avec certitude ce qui relève du souvenir réel, de l’invention littéraire ou du délire. Graphiquement, l’album alterne entre deux registres radicalement opposés : des crayonnés griffonnés en noir et blanc — bruts, presque rageurs, comme des notes prises à la hâte dans un carnet de clinique — et des aquarelles aux teintes sombres et terreuses, réservées aux séquences de guerre et aux paysages. Ce va-et-vient visuel n’est pas un effet de style gratuit : il traduit concrètement le fossé entre le quotidien détraqué de Silvano (le trait sec, le désordre) et le poids écrasant des récits qui l’obsèdent (la couleur, la précision). Comme Blast, c’est le portrait d’un homme dont l’esprit s’est fissuré — à ceci près que Polza cherchait le blast pour s’évader, tandis que Silvano, lui, ne cherche plus rien du tout.