Publié en 1937, Des souris et des hommes est un roman de l’écrivain américain John Steinbeck. On y suit George Milton et Lennie Small, deux ouvriers agricoles itinérants soudés par une amitié improbable, qui errent de ranch en ranch dans la Californie des années 1930 en rêvant d’acheter un jour leur propre lopin de terre. Vif et débrouillard, George veille sur Lennie, colosse doté d’une force redoutable mais d’un esprit simple, dont la tendresse maladroite provoque des catastrophes de plus en plus graves. Construit comme une tragédie en cinq actes, ce texte appartient, avec Les Raisins de la colère et En un combat douteux, à ce que la critique appelle la « trilogie du travail » de Steinbeck. Le titre est emprunté à un poème de Robert Burns : « Les plans les mieux conçus des souris et des hommes / Souvent tournent mal. »
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici d’autres romans situés pour la plupart aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle, dans lesquels des personnages modestes tentent de survivre dans un pays qui ne leur fait aucun cadeau.
1. Les Raisins de la colère (John Steinbeck, 1939)

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Prolongement naturel de Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère passe du drame intime à la fresque collective. On y suit la famille Joad, métayers de l’Oklahoma expulsés de leurs terres par les banques et par le Dust Bowl — cette catastrophe écologique des années 1930 où des tempêtes de sable à répétition ont rendu des millions d’hectares de terres agricoles incultivables dans le centre des États-Unis. Les Joad chargent leurs maigres possessions sur un pick-up et prennent la route de la Californie, attirés par des prospectus qui promettent du travail à profusion. Ce qui les attend sur place est tout autre : salaires de misère, camps insalubres, mépris des habitants envers ces « Okies » (surnom péjoratif donné aux migrants de l’Oklahoma). Le roman a valu à Steinbeck le prix Pulitzer en 1940 et l’hostilité féroce d’une partie de la Californie — le livre a été interdit dans plusieurs villes de l’État.
Steinbeck alterne les chapitres consacrés aux Joad avec des passages documentaires plus courts, sortes de plans larges sur l’Amérique en crise. La figure de Man Joad — la mère de famille, que tout le monde appelle simplement « Man » — domine le roman de bout en bout : c’est elle qui tient le clan debout quand les hommes cèdent au découragement. Le roman s’achève sur une scène restée célèbre, que Steinbeck a refusé de modifier malgré les protestations de son éditeur — une scène qui résume en un seul geste tout ce que le livre essaie de dire sur la solidarité entre les plus démunis. John Ford en a tiré un film dès 1940, avec Henry Fonda dans le rôle de Tom Joad, le fils aîné.
2. En un combat douteux (John Steinbeck, 1936)

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Californie, années 1930. Les propriétaires terriens d’une vallée fruitière décident de baisser les salaires des cueilleurs de pommes saisonniers. Mac McLeod, militant aguerri du Parti communiste américain, et Jim Nolan, jeune recrue idéaliste qui vient de perdre son père (tué lors d’une manifestation), se font embaucher parmi les ouvriers avec un objectif précis : déclencher une grève. Mac connaît les ficelles — il sait gagner la confiance d’un groupe, repérer les meneurs naturels, transformer le mécontentement diffus en colère organisée. Jim, lui, découvre sur le tas la réalité du terrain : la misère des saisonniers, la violence des milices patronales, mais aussi les compromis moraux que le combat syndical exige.
Car c’est là que le titre prend tout son sens. Emprunté au Paradis perdu de John Milton (« en un combat douteux dans les plaines du Ciel »), il ne désigne pas seulement l’issue incertaine de la grève — il interroge la légitimité des moyens employés. Mac n’hésite pas à mentir, à manipuler, à utiliser la souffrance d’autrui pour galvaniser les foules. Jim, d’abord disciple docile, finit par le dépasser dans la radicalité.
Steinbeck, qui s’est inspiré de vraies grèves de cueilleurs en 1933-1934, ne prend pas parti de façon simpliste : il montre des propriétaires brutaux, des policiers corrompus, des milices sadiques — mais il montre aussi des militants prêts à sacrifier les individus au nom de la cause collective. Le docteur Burton, personnage secondaire lucide et désabusé, pose la question qui hante tout le roman : peut-on vouloir le bien des gens sans se soucier des gens eux-mêmes ? En un combat douteux ouvre la « trilogie du travail » de Steinbeck — et c’est le volet le plus âpre des trois.
3. La Perle (John Steinbeck, 1947)

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Humble pêcheur de perles, Kino vit avec sa femme Juana et leur bébé Coyotito dans un village de la péninsule mexicaine de Basse-Californie. Modeste mais paisible, leur existence bascule le jour où Kino découvre au fond de la mer une perle colossale — « parfaite comme une lune », « aussi grosse qu’un œuf de mouette ». C’est la promesse de tout : des vêtements neufs, un mariage à l’église, l’école pour Coyotito, la fin de la misère. Mais la nouvelle se répand, et avec elle la convoitise : le médecin qui avait refusé de soigner Coyotito se présente soudain à la porte, des ombres rôdent autour de la hutte la nuit, et les négociants de la ville s’entendent pour racheter la perle au rabais.
Steinbeck s’inspire ici d’un conte traditionnel mexicain découvert lors d’une croisière scientifique dans le golfe de Californie. Le résultat tient de la fable morale et du récit d’aventures, ramassé en à peine plus de cent pages. La Perle fonctionne comme le négatif de Des souris et des hommes : le rêve, au lieu de rester hors de portée, se matérialise — et c’est sa réalisation même qui déclenche la catastrophe. Jusqu’alors homme doux et paisible, Kino se mue peu à peu en être féroce, prêt à tuer pour défendre sa trouvaille. Juana, elle, pressent très vite que cette perle n’apportera que du malheur — mais Kino refuse de l’écouter. En cent pages, Steinbeck montre comment la promesse de la richesse peut retourner un homme contre tout ce qu’il aimait.
4. Eux dont les noms sont inconnus (Sanora Babb, 2004)

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L’histoire de ce roman est elle-même un récit d’injustice. À la fin des années 1930, Sanora Babb (1907-2005), journaliste et militante, s’est engagée comme bénévole dans un camp de la Farm Security Administration (une agence fédérale chargée d’aider les fermiers les plus pauvres) en Californie. Elle y a recueilli des centaines de témoignages de familles chassées de leurs terres par le Dust Bowl, et en a tiré ce roman, centré sur la famille Dunne : le vieux Dunne, son fils Milt, sa femme Julia et leurs deux fillettes, Myra et Lonnie. Ils vivent à l’étroit dans un abri semi-enterré de l’Oklahoma et peinent à nourrir tout le monde. Quand les tempêtes de poussière achèvent de ruiner les récoltes, ils prennent la route de la Californie — pour y trouver non pas la terre promise, mais l’exploitation et le mépris. Le manuscrit était terminé en 1939. Bennett Cerf, directeur de Random House, le trouvait « exceptionnellement bon » et avait signé un contrat. Puis Les Raisins de la colère est sorti — et Cerf a annulé la publication : pas de place pour deux livres sur le même sujet, selon lui. Rideau. Le roman n’a vu le jour qu’en 2004, un an avant la mort de Babb à 98 ans. La traduction française, signée Thierry Beauchamp, est parue en 2025 aux Éditions du Sonneur.
L’ironie est cruelle : Babb avait prêté ses notes de terrain à Steinbeck par l’intermédiaire de Tom Collins, le directeur du camp. Steinbeck s’en est abondamment servi pour écrire Les Raisins de la colère, sans jamais mentionner le nom de celle qui les avait rédigées. Là où Steinbeck compose une grande fresque biblique et politique, Babb reste au ras du quotidien : les gestes du travail, les repas maigres, les nuances du ciel avant l’orage, la fatigue des corps. Ses personnages ne sont pas des symboles ; ce sont des gens concrets, avec leurs contradictions et leurs moments de répit entre deux épreuves. Les descriptions des tempêtes de poussière qui obscurcissent le ciel en plein jour, des femmes au premier rang des combats syndicaux dans les camps de migrants, font de ce livre un témoignage précieux — et sa publication, soixante-cinq ans après sa rédaction, a enfin rendu à Babb la place qu’on lui avait volée.
5. Le Cœur est un chasseur solitaire (Carson McCullers, 1940)

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Carson McCullers avait vingt-trois ans quand elle a publié ce premier roman, en 1940, et il lui a suffi pour se faire un nom. Dans une petite ville poussiéreuse du Sud des États-Unis, cinq personnages gravitent autour de John Singer, un sourd-muet au calme imperturbable. Il y a Mick Kelly, adolescente passionnée de musique qui rôde sous les fenêtres des maisons pour surprendre les accents d’une symphonie ; Jake Blount, révolutionnaire alcoolique et incompris ; le docteur Copeland, médecin noir rongé par la colère contre l’injustice raciale ; et Biff Brannon, cafetier taciturne qui observe ses clients avec une tendresse qu’il s’efforce de dissimuler. Tous se confient à Singer, persuadés qu’il les comprend comme personne.
Le malentendu est au cœur du roman : Singer lit sur les lèvres, ce qui donne l’illusion d’une écoute profonde, mais il ne s’intéresse guère à ses visiteurs. Le seul être qui compte pour lui est Antonapoulos, un autre sourd-muet — obèse et mentalement instable — interné dans un asile psychiatrique. Chacun des personnages aime donc quelqu’un qui ne peut pas recevoir cet amour, et cette chaîne de malentendus donne au roman sa structure et sa mélancolie. McCullers, qui a grandi en Géorgie et a souffert toute sa vie d’une santé fragile, s’intéressait avant tout aux oubliés — les infirmes, les Noirs, les enfants, les inadaptés. Le roman se déroule dans les années 1930, en pleine Grande Dépression et en pleine ségrégation raciale, et ces deux réalités pèsent sur chaque page : la solitude des personnages n’est pas qu’un état d’âme, c’est aussi le produit d’une société fracturée par la classe et par la race.
6. Dites-leur que je suis un homme (Ernest J. Gaines, 1993)

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Louisiane, fin des années 1940. Jefferson, jeune Noir analphabète, se trouve au mauvais endroit au mauvais moment : témoin d’une fusillade dans une épicerie, il est le seul survivant et se retrouve accusé du meurtre du commerçant blanc. Le verdict est couru d’avance. Mais ce n’est pas la condamnation à mort qui blesse le plus : c’est la plaidoirie de l’avocat commis d’office, qui demande la clémence au motif que Jefferson n’est pas un homme mais un porc — trop bête pour comprendre la portée de ses actes, et donc indigne de la chaise électrique. Ces mots se gravent dans l’esprit de Jefferson et de sa marraine, Miss Emma, qui refuse que son filleul marche vers la mort avec cette humiliation comme dernier souvenir.
Miss Emma supplie alors Grant Wiggins, l’instituteur noir de la communauté, de rendre visite à Jefferson en prison et de lui réapprendre qu’il est un être humain. Le face-à-face entre les deux hommes — que seule la couleur de peau unit — constitue le nœud du roman. Grant, instruit et amer, est lui-même prisonnier d’un système qui l’écrase ; Jefferson, muré dans le silence, a intériorisé le mépris dont il est l’objet. Couronné par le National Book Critics Circle Award, le récit culmine dans les dernières pages avec le journal de Jefferson, rédigé phonétiquement — des phrases maladroites, sans ponctuation, où un homme qui n’a jamais eu la parole tente pour la première fois de mettre des mots sur ce qu’il ressent. Natif de Louisiane et souvent surnommé « le Faulkner noir », Ernest J. Gaines (1933-2019) signe avec ce roman un plaidoyer implacable pour la dignité humaine — non pas en théorie, mais dans les faits, dans la boue d’une prison du Sud, face à un système qui nie l’humanité d’un homme parce qu’il est noir.
7. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (Harper Lee, 1960)

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À Maycomb, petite ville fictive de l’Alabama des années 1930, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout, avec l’aide de leur cuisinière noire, Calpurnia. Avocat intègre dans une communauté qui ne l’est pas, Atticus est commis d’office pour défendre Tom Robinson, un homme noir accusé du viol d’une jeune femme blanche, Mayella Ewell. Le roman, raconté par Scout — sept ans, en salopette et pieds nus —, suit l’affaire à hauteur d’enfant : Scout ne comprend pas toujours ce qui se joue autour d’elle, mais le lecteur, lui, voit tout. Couronné par le prix Pulitzer en 1961, le livre s’est vendu à plus de trente millions d’exemplaires dans le monde et reste, aux États-Unis, l’un des romans les plus étudiés au lycée.
Mais Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur ne se réduit pas au procès. C’est aussi un roman d’apprentissage imprégné d’une drôlerie irrésistible, où Scout se bagarre dans la cour d’école, où Jem et leur ami Dill élaborent des stratagèmes loufoques pour apercevoir leur mystérieux voisin reclus, Boo Radley, et où tante Alexandra tente en vain de transformer Scout en jeune fille convenable. Harper Lee (1926-2016), qui s’est largement inspirée de sa propre enfance à Monroeville et de son père avocat pour créer le personnage d’Atticus, a écrit bien plus qu’un roman sur le racisme : c’est un livre sur le moment précis où un enfant comprend que les adultes ne sont pas forcément justes, et que la bonté peut perdre. L’oiseau moqueur du titre est un petit passereau du Sud des États-Unis qui ne cause aucun tort : il ne ravage pas les cultures, ne niche pas là où il ne faut pas — il se contente de chanter. Quand Atticus offre une carabine à ses enfants, il leur pose une seule règle : ne jamais tirer sur un oiseau moqueur, parce que ce serait un péché. Autrement dit : ne vous en prenez jamais à ceux qui ne font de mal à personne. Tout le roman découle de ce principe.
8. Demande à la poussière (John Fante, 1939)

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Los Angeles, années 1930. Fils d’immigrés italiens du Colorado, Arturo Bandini débarque dans la Cité des Anges avec un ego monumental et un compte en banque qui fait grise mine. Il a publié une nouvelle dans une revue — Le Petit Chien qui riait — et se considère déjà comme le plus grand écrivain de sa génération. Dans l’attente de la gloire, il crève de faim dans une chambre d’hôtel miteuse de Bunker Hill, terrifié par les tremblements de terre et obsédé par Camilla Lopez, une serveuse mexicaine qu’il courtise de la pire façon qui soit : à coups d’insultes. Leur relation, faite d’attirance et de cruauté réciproque, a quelque chose de férocement honnête : Bandini insulte Camilla parce qu’il ne sait pas aimer, et Camilla revient parce qu’elle ne sait pas non plus.
Demande à la poussière est le deuxième volet du « quatuor Bandini », la saga semi-autobiographique de John Fante (1909-1983). Longtemps oublié de tous, l’écrivain a été redécouvert dans les années 1980 grâce à Charles Bukowski, qui a écrit la préface de la réédition et n’a cessé de clamer que Fante avait changé sa vie. Bandini est à la fois insupportable et attachant — bouffi d’orgueil une seconde, terrassé par la honte la suivante. Fante y traite de la pauvreté, du racisme ordinaire (Bandini méprise les Mexicains tout en étant lui-même méprisé comme Italien), de l’identité d’enfant d’immigrés et du prix que l’on paie pour vouloir écrire quand personne ne vous attend.
9. Des fleurs pour Algernon (Daniel Keyes, 1966)

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Charlie Gordon a trente-deux ans, un QI de 68 et un emploi d’homme de ménage dans une boulangerie. Bon, doux, désireux de plaire, il suit des cours du soir pour adultes en difficulté et accepte de servir de cobaye pour une opération expérimentale du cerveau déjà testée avec succès sur une souris de laboratoire nommée Algernon. Le roman se présente sous la forme des « comptes rendus » que Charlie rédige pour les scientifiques — et le procédé est redoutablement efficace : l’écriture elle-même reflète l’évolution du personnage. Les premières pages sont truffées de fautes d’orthographe et de syntaxe phonétique ; à mesure que l’intelligence de Charlie se décuple, les phrases gagnent en complexité, en nuance, en profondeur. Jusqu’à ce que les facultés d’Algernon déclinent.
D’abord publié sous forme de nouvelle en 1959 (prix Hugo), puis développé en roman en 1966 (prix Nebula), Des fleurs pour Algernon pose une question qui dépasse largement la science-fiction : l’intelligence rend-elle heureux ? Charlie découvre un monde dont il avait toujours été exclu, tombe amoureux de sa professeure Alice Kinnian, mais réalise aussi que ses « amis » de la boulangerie se moquaient de lui depuis des années. L’ascension intellectuelle s’accompagne d’une maturité émotionnelle qui, elle, refuse de suivre le même rythme. Ancien enseignant auprès d’adultes en difficulté, Daniel Keyes a trouvé l’idée de ce récit quand l’un de ses élèves lui a demandé s’il pourrait être transféré dans une classe normale à force de travail. La dernière ligne du journal de Charlie — écrite de nouveau avec des fautes, où il demande que l’on dépose des fleurs sur la tombe d’Algernon — fait partie de ces fins que l’on n’oublie pas.
10. On achève bien les chevaux (Horace McCoy, 1935)

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Le roman s’ouvre au tribunal : Robert est accusé du meurtre de Gloria. On saura très vite qu’il n’a fait qu’accéder à sa demande. Le récit remonte ensuite le fil des événements : dans la Californie de la Grande Dépression, Robert et Gloria, deux figurants de cinéma sans le sou, s’inscrivent à un marathon de danse. Ces concours d’endurance ont réellement existé aux États-Unis dans les années 1930 : des couples devaient rester en mouvement pendant des semaines — 1 h 50 de danse, 10 minutes de pause pour dormir, manger et se faire soigner les pieds — dans l’espoir de décrocher une prime de mille dollars. Le dernier couple debout l’emportait. Horace McCoy (1897-1955), scénariste à Hollywood, n’a pas trouvé d’éditeur américain pour ce premier roman ; c’est en Europe, après la guerre, qu’il a été reconnu à sa juste valeur — notamment en France, grâce à la Série Noire.
Le marathon fonctionne ici comme un concentré de l’Amérique en crise : des êtres humains réduits à tourner en rond jusqu’à l’épuisement pour divertir des spectateurs à peine moins misérables qu’eux. L’animateur Rocky orchestre le spectacle avec un cynisme jovial — il organise des mariages factices entre concurrents pour attirer la presse, lance des sprints éliminatoires où les plus faibles s’effondrent en public. Gloria, la partenaire de Robert, est une femme amère, lucide et désespérée, qui veut mourir et le dit sans détour à qui veut l’entendre. Son refus de faire semblant — de sourire, d’espérer, de jouer le jeu — la rend à la fois insupportable et terriblement émouvante. Le titre, qui ne prend tout son sens qu’à la toute dernière page, pose une question brutale : si l’on achève un cheval qui souffre par compassion, pourquoi refuser la même pitié à un être humain ? Sydney Pollack en a tiré un film en 1969, avec Jane Fonda et Michael Sarrazin.