Créée par le scénariste René Goscinny et le dessinateur Albert Uderzo, Astérix est une série de bande dessinée franco-belge dont la première planche paraît le 29 octobre 1959 dans le numéro inaugural de l’hebdomadaire Pilote. Elle met en scène Astérix, un petit guerrier gaulois, et son inséparable ami Obélix, tous deux installés dans un village d’irréductibles qui résiste encore et toujours à l’envahisseur romain grâce à la potion magique du druide Panoramix. De 1959 à la mort de Goscinny en 1977, le duo livre 24 albums traduits à ce jour en plus de 110 langues et dialectes, pour un total proche des 385 millions d’exemplaires vendus dans le monde. Jeux de mots à tiroirs, anachronismes, caricatures de peuples européens et citations latines ont fait d’Astérix l’une des séries de BD les plus lues au monde.
Si vous avez dévoré tous les albums et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine — humour, aventure, ou simplement le plaisir d’un bon duo de personnages.
1. Oumpah-Pah (René Goscinny et Albert Uderzo, 1958)

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Avant Astérix, il y avait Oumpah-Pah. Né en 1951 sous la forme de six planches restées inédites, le personnage renaît en 1958 dans les pages du Journal de Tintin, sous la plume du même tandem Goscinny-Uderzo. Il s’agit de leur première grande série en commun, et tout ce qui fera la recette d’Astérix est déjà là : comique de répétition, noms à rallonge, anachronismes joyeux et choc des cultures.
L’action se déroule au XVIIIe siècle, en Nouvelle-France — nom donné aux colonies françaises d’Amérique du Nord, sur le territoire des actuels Canada et Québec. Oumpah-Pah, le plus brave des braves de la tribu des Shavashavas, fait équipe avec un aristocrate français envoyé du Roy, le chevalier Hubert de la Pâte Feuilletée — que les Indiens rebaptisent « Double-Scalp » à cause de sa perruque poudrée. L’épée et le tomahawk forment un duo improbable mais efficace, et les deux compères se retrouvent entraînés dans toutes sortes de péripéties entre forêts du Nouveau Monde et cour de Versailles. On y retrouve déjà les camps retranchés, les festins finaux et les distributions de baffes qui feront la marque d’Astérix.
La série ne compte que cinq albums, interrompue en 1962 après un référendum des lecteurs du Journal de Tintin qui la relègue à une décevante onzième place. La véritable raison de l’abandon tient surtout à la charge de travail croissante que représente Astérix dans Pilote. L’intégrale, rééditée chez les Éditions Albert René, se lit en un après-midi et permet de remonter aux origines du duo.
2. Iznogoud (René Goscinny et Jean Tabary, 1962)

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« Je veux être calife à la place du calife ! » Cette réplique, passée dans le langage courant, résume à elle seule le programme d’Iznogoud, grand vizir de Bagdad et premier antihéros de la bande dessinée. Petit (1,50 m babouches comprises), maigre et horriblement cruel, Iznogoud ourdit album après album des stratagèmes pour évincer le bon calife Haroun el Poussah — un souverain débonnaire, pas très vif d’esprit, qui ne fait rien et le fait bien.
Créée en 1962 dans le magazine Record puis publiée en parallèle dans Pilote, la série est une parodie des Mille et Une Nuits dans un Orient de pacotille. Goscinny y donne libre cours à sa passion des calembours, souvent féroces : les noms des personnages sont des jeux de mots à eux seuls (Dilat Laraht — « dilate la rate » — fidèle homme de main du vizir, ou encore un cantonnier nommé Bêtcépouhr Lahvi). Chaque épisode met en scène un génie, un fakir, un djinn ou quelque autre hypnotiseur dont les sortilèges se retournent immanquablement contre le vizir. La structure ne varie jamais : Iznogoud trouve un moyen magique de se débarrasser du calife, tout dérape, et c’est le vizir qui finit transformé en chien, expédié sur une île déserte ou propulsé dans une autre époque. À l’épisode suivant, on le retrouve à son poste comme si de rien n’était. C’est du pur comique de répétition, et ça fonctionne à chaque fois.
Le dessin de Jean Tabary, vif et expressif, est au service de cette mécanique implacable. Après la disparition de Goscinny en 1977, Tabary poursuit seul la série avec une fidélité remarquable à l’esprit initial. Elle compte à ce jour une trentaine d’albums. Pour les puristes, les 14 premiers tomes scénarisés par Goscinny représentent le sommet de la série, mais les suivants méritent qu’on leur laisse une chance.
3. Johan et Pirlouit (Peyo, 1952)

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Peyo est universellement connu pour les Schtroumpfs, mais avant les petits lutins bleus, il y avait Johan et Pirlouit — sa série de cœur, celle qu’il aurait voulu ne jamais quitter. Publiée pour la première fois dans le Journal de Spirou en 1952, la série suit les aventures de Johan, jeune page (c’est-à-dire un garçon attaché au service d’un seigneur, ici le roi) courageux et habile à l’épée, et de Pirlouit, son compagnon, un petit bonhomme blond, râleur, gourmand, piètre musicien, et toujours juché sur Biquette, sa fidèle chèvre noire.
Le cadre est un Moyen Âge de fantaisie, peuplé de châteaux, d’enchanteurs et de seigneurs félons. Chaque album est construit comme un roman d’aventures condensé : un château à reprendre, un complot à déjouer, un enchanteur à consulter. C’est dans le neuvième tome, La Flûte à six schtroumpfs (1958), qu’apparaissent pour la première fois les célèbres lutins bleus — à l’origine de simples personnages secondaires que Peyo comptait utiliser le temps de quelques planches. On connaît la suite. Le succès phénoménal des Schtroumpfs a fini par éclipser Johan et Pirlouit, et Peyo, débordé par ses multiples séries, n’a pu se consacrer autant qu’il l’aurait voulu à ces deux héros. Les 13 albums réalisés par Peyo (dont six où les Schtroumpfs font une apparition) restent un classique injustement méconnu de la BD franco-belge.
4. Les Tuniques bleues (Raoul Cauvin et Willy Lambil, 1968)

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Le sergent Cornélius Chesterfield est un sous-officier zélé, discipliné, patriote jusqu’à la caricature et obsédé par les décorations. Le caporal Blutch est un tire-au-flanc malin, râleur, engagé de force, qui ne rêve que de désertion. Ces deux-là sont inséparables — et c’est bien leur problème.
Créée en 1968 dans Spirou par Raoul Cauvin (scénario) et Louis Salvérius (dessin), reprise par Willy Lambil au dessin après la mort de Salvérius en 1972, la série propulse ses deux héros dans la guerre de Sécession — la guerre civile américaine (1861-1865) qui opposa les États du Nord (l’Union, antiesclavagiste) aux États du Sud (la Confédération, esclavagiste). Le ton est résolument antimilitariste : Cauvin montre l’absurdité des conflits armés, les ordres aberrants, les gradés bornés et les morts inutiles — le tout sans jamais perdre le fil de l’humour. La série s’ancre dans la réalité historique avec un soin notable (batailles de Bull Run, personnages historiques comme le général Grant ou le général Lee), même si quelques anachronismes assumés (dynamite et barbelé avant leurs inventions respectives) font partie du charme.
Ce qui fait tenir la série, c’est le duo. Blutch veut fuir, Chesterfield veut en découdre, et ils finissent invariablement dans le même pétrin. Leur opposition permanente n’empêche pas une amitié profonde, et c’est cette tension entre la farce et les horreurs de la guerre qui donne aux Tuniques bleues leur singularité. Avec plus de 65 albums au compteur, la série n’a pas connu de baisse de régime significative durant les décennies Cauvin-Lambil, ce qui relève presque du prodige pour une série au long cours.
5. Spirou et Fantasio (André Franquin, 1946)

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La série Spirou et Fantasio existait avant Franquin : le personnage de Spirou, groom en uniforme rouge, a été créé par Rob-Vel en 1938, puis repris par Jijé. Mais c’est André Franquin qui, lorsqu’il prend les rênes en 1946, transforme ce qui n’était qu’une série de gags en une véritable saga d’aventures à travers le monde. La période Franquin (1946-1968) est unanimement considérée comme l’âge d’or de la série — y compris par Hergé, qui ne cachait pas son admiration.
Sous la plume de Franquin, Spirou et son ami Fantasio, reporters et aventuriers, parcourent le globe et croisent une galerie de personnages devenus des classiques de la BD : le Comte Pacôme de Champignac, vieux savant génial et bienveillant qui devient une sorte de grand-père pour les deux héros ; le maléfique cousin Zantafio ; la journaliste Seccotine, qui n’a rien d’un faire-valoir féminin (fait rare dans la BD des années 1950-1960) ; et surtout Zorglub, savant mégalomane qui lave le cerveau de populations entières avec sa « zorglonde » et s’exprime en verlan — l’un des antagonistes les plus drôles de toute la BD franco-belge. Sans oublier le Marsupilami, animal imaginaire doté d’une queue de huit mètres découvert en Palombie (pays fictif d’Amérique du Sud) dans Spirou et les héritiers (1952), dont le cri « Houba ! » a accompagné des générations de lecteur·ice·s.
Franquin est aussi un dessinateur hors pair, dont le style graphique — rond, dynamique, capable de rendre une poursuite en voiture aussi fluide qu’un dessin animé — a fait école dans toute la BD franco-belge. Les albums QRN sur Bretzelburg, Le Nid des marsupilamis ou le diptyque Z comme Zorglub / L’Ombre du Z comptent parmi les sommets de la BD d’aventure humoristique. Franquin finit par quitter la série en 1968, las de travailler avec des personnages qui ne lui appartenaient pas, pour se consacrer à Gaston Lagaffe. Les 19 albums de la période Franquin (tomes 1 à 19) sont ceux qu’il faut lire en priorité.
6. De cape et de crocs (Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou, 1995)

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Dans l’Europe du XVIIe siècle, Don Lope de Villalobos y Sangrin — un loup espagnol, petit noble fier et impulsif, redoutable à l’épée — et Armand Raynal de Maupertuis — un renard gascon, poète et beau parleur, tout aussi redoutable — se lancent sur la piste du fabuleux trésor des îles Tangerines. De geôles en galères, d’abordages en duels, les deux gentilshommes entraînent dans leur sillage le terrible Eusèbe, lapin de son état et personnage au passé trouble.
Si les héros sont un loup et un renard, c’est en référence au Roman de Renart, un recueil de récits médiévaux dans lesquels les animaux incarnent des types humains, et à la commedia dell’arte, forme de théâtre italien du XVIe siècle où chaque acteur porte un masque lié à un caractère fixe (le valet rusé, le vieillard avare, le soldat fanfaron). Ayroles et Masbou reprennent ce principe : chaque espèce animale correspond à un trait de caractère, et les humains côtoient ces créatures comme si de rien n’était.
La série est un hommage déclaré aux romans de cape et d’épée, à Molière et au Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Les dialogues, souvent en alexandrins, regorgent de références littéraires. Le récit démarre à Venise, passe par la Méditerranée, fait escale sur des îles peuplées de « sauvages » de pacotille et finit — puisque Cyrano n’est jamais loin — par un voyage sur la Lune. Oui, la Lune. Éditée chez Delcourt, la série compte 12 tomes. Plusieurs compagnies de théâtre l’ont adaptée sur scène.
7. Les Schtroumpfs (Peyo, 1958)

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Nés dans les pages de Johan et Pirlouit (voir plus haut), les Schtroumpfs ont rapidement pris leur indépendance pour devenir un phénomène planétaire : 25 millions d’albums vendus, des séries animées, des films hollywoodiens et des figurines par centaines de millions. Ces petits lutins bleus, hauts comme trois pommes, coiffés d’un bonnet blanc pointu (rouge pour le Grand Schtroumpf, leur chef et doyen) et logés dans des maisons-champignons au cœur d’une forêt, ont une particularité linguistique : ils remplacent la plupart des mots par « schtroumpf », ce qui — contre toute attente — n’empêche nullement la compréhension.
L’origine du mot est restée célèbre : lors d’un dîner avec André Franquin, Peyo demande qu’on lui passe le « schtroumpf » faute de retrouver le mot « salière ». Franquin rebondit, la soirée continue sur ce registre, et le langage schtroumpf est né — un an avant les personnages eux-mêmes.
Derrière leur apparence enfantine, les albums de Peyo abordent des sujets étonnamment sérieux. Dans Le Schtroumpfissime, un Schtroumpf prend le pouvoir par les urnes puis instaure un régime autoritaire. La Schtroumpfette raconte comment le sorcier Gargamel (ennemi juré des Schtroumpfs, qui veut les capturer pour fabriquer de l’or) crée une fille schtroumpf pour semer la discorde dans le village, un récit qui a nourri depuis des décennies de débats sur la représentation des femmes en BD. Dans Le Cosmoschtroumpf, un Schtroumpf persuadé que l’herbe est plus verte ailleurs voyage vers une planète lointaine, qui n’est en réalité que son propre village déguisé par le Grand Schtroumpf pour lui donner une leçon. Le village fonctionne comme une micro-société dont les ressorts (pouvoir, jalousie, conformisme, solidarité) ont même fait l’objet d’analyses sociologiques et philosophiques — parfois avec un sérieux que Peyo n’avait sans doute pas anticipé.
Les 16 premiers albums signés Peyo (entre 1963 et 1992) sont ceux à privilégier. La série a été poursuivie après sa mort par son fils Thierry Culliford et continue de paraître à ce jour.
8. Thermae Romae (Mari Yamazaki, 2008)

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Changement de continent et de registre. Thermae Romae est un seinen manga (catégorie de BD japonaise destinée à un lectorat adulte) signé Mari Yamazaki, prépublié au Japon dans le magazine Comic Beam à partir de 2008, et publié en français chez Casterman (collection Sakka) depuis 2012.
Le héros, Lucius Modestus, est un architecte romain spécialisé dans la construction de thermes (les bains publics, institution centrale de la vie sociale romaine), en pleine panne d’inspiration sous le règne de l’empereur Hadrien (IIe siècle apr. J.-C.). Un jour, alors qu’il plonge dans un bassin, il découvre une faille au fond de l’eau et refait surface… dans un bain public japonais du XXIe siècle. Éberlué par les techniques des « visages plats » (comme il surnomme les Japonais, dont il ignore tout), il rapporte dans la Rome antique les innovations découvertes lors de ses allers-retours spatio-temporels — et s’attire par là les faveurs de l’empereur.
Le concept repose sur un constat malin : la culture du bain est l’un des rares points communs flagrants entre la Rome antique et le Japon contemporain. Les deux civilisations ont fait du bain collectif un rituel social à part entière. Mari Yamazaki, qui a vécu en Italie et dont le mari est un historien italien, s’est documentée avec rigueur, notamment à l’aide des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. Le résultat est un récit drôle (un Romain orgueilleux stupéfait par les toilettes à jet d’eau et les bouteilles de lait fruité vendues à la sortie des bains) et instructif, qui glisse progressivement vers de véritables intrigues politiques à mesure que Lucius gagne en influence à la cour impériale. La série se déploie en 6 tomes et a connu deux adaptations cinématographiques au Japon ainsi qu’une série animée sur Netflix.
9. Olympia Kyklos (Mari Yamazaki, 2018)

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Mari Yamazaki récidive avec une formule voisine, mais cette fois les thermes cèdent la place aux stades. Dans Olympia Kyklos, prépublié au Japon en 2018 et édité en français chez Casterman depuis 2021, nous sommes au IVe siècle avant notre ère, dans un petit village de la côte grecque. Démétrios est un jeune peintre sur céramique qui, malgré un physique d’athlète, n’éprouve aucun goût pour la compétition sportive. Son rêve : vivre de son art et conquérir le cœur d’Apollonia, la fille du patriarche.
Sauf que la cité voisine menace d’annexer son village, et Démétrios est désigné pour le défendre lors d’une épreuve sportive. Frappé par la foudre alors qu’il se lamente sur son sort, il se retrouve propulsé à Tokyo en 1964, en plein Jeux olympiques. C’est là qu’il croise la route du professeur Iwaya, un helléniste qui parle le grec ancien et lui fait découvrir le sport moderne — de la course à l’œuf au marathon.
Si la mécanique rappelle celle de Thermae Romae (un personnage antique projeté dans le Japon du XXe siècle), le propos s’élargit : pourquoi court-on, pourquoi se bat-on, et que vaut une médaille si elle vous détruit ? Yamazaki rend hommage à Kōkichi Tsuburaya, marathonien japonais médaillé de bronze aux JO de 1964, qui s’est donné la mort en 1968 sous la pression de devoir rééditer son exploit. Dès le deuxième tome, elle fait aussi apparaître Osamu Tezuka (1928-1989), le créateur d’Astro Boy et fondateur du manga moderne tel qu’on le connaît. La série compte 7 tomes et parvient, entre deux scènes de Grec courant nu sous le regard effaré des Tokyoïtes, à poser des questions qui dépassent largement le cadre du sport.